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Hedi Mejdoub : « Le traitement sécuritaire de la lutte contre le terrorisme n’est pas, à lui  seul, suffisant pour faire face à l’extrémisme » - Majalla Magazine
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Hedi Mejdoub : « Le traitement sécuritaire de la lutte contre le terrorisme n’est pas, à lui  seul, suffisant pour faire face à l’extrémisme »

Hedi Majdoub, ministre de l'Interieur tunisien
Hedi Majdoub, ministre de l'Interieur tunisien
Hedi Majdoub, ministre de l’Interieur tunisien

Par Nadia Turki

Le ministre tunisien de l’intérieur à « Al-Majalla » : « la sécurité est le dernier maillon dans la lutte contre le terrorisme » 

La Tunisie a connu au cours des dernières années des actes terroristes qui ont secoué le pays ce qui a eu un impact profond sur l’économie qui a chuté d’une manière inquiétante avec des conséquences désastreuses sur les conditions sociales ce qui a suscité des craintes quant à l’avenir du pays sur tous les plans.
En dépit des changements de gouvernements depuis la chute du régime de Ben Ali au mois de janvier 2011 jusqu’à nos jours, les solutions politiques présentées ne semblent pas avoir permis au pays de répondre aux aspirations du peuple et la situation demeure critique.
L’inquiétude sécuritaire demeure la priorité qui préoccupe les Tunisiens d’une part et la communauté internationale d’autre part. Al-Majalla a rencontré Hédi Mejdoub, ministre tunisien de l’Intérieur en marge de sa visite à Londres le mois denier et l’a interviewé au sujet des conditions sécuritaires dans le pays ainsi que le plan d’action de son département en Tunisie.

Question : La situation sécuritaire en Tunisie actuellement ?
Réponse : Quand on parle de la situation sécuritaire, cela nous pousse nécessairement à évoquer la conjoncture économique et les conditions sociales, deux facteurs étroitement liés à la sécurité.
La Tunisie connait une forme de stabilité depuis une certaine période. L’année 2016 est considérée une année assez calme au niveau sécuritaire par rapport à 2015 qui a connu trois grands événements tragiques en l’occurrence l’attaque du musée national du Bardo, l’attaque de Sousse et l’attentat à l’avenue Mohamed V, ce qui a fait perdre à la Tunisie plusieurs de ses visiteurs.

Question : après 2015, la conjoncture en Tunisie a-t-elle nécessité une refonte totale de l’institution sécuritaire ou uniquement son développement ?
Réponse : Plusieurs défis techniques se sont posés. Le principal défi était la refonte de l’institution sécuritaire. En ce qui concerne la révision du dispositif sécuritaire, la question s’est posée avant 2015 mais ce qui s’est passé nous a poussés à accélérer les choses. Cela dit, ceci n’est pas la problématique essentielle. Le vrai défi est qu’on est appelé à réformer le système sécuritaire alors qu’il fonctionne à plein régime et c’est là où réside la difficulté. 

Question : est ce que vous insinuez, en parlant de cette réforme que vous êtes en train de mettre en place une stratégie de réforme claire ou l’avez-vous déjà mis en place et veillez à la mettre en œuvre ?
Réponse : Quelle que soient les stratégies mises en place c’est l’aspect inattendu qui est important et ce qui se passe en Tunisie impose d’agir de différentes manières.

Question : est ce que le ministère de l’Intérieur est prêt à agir suivant les différents scénarios prévus et imprévus ?
Réponse : Nous sommes prêts oui mais ce que je veux dire c’est qu’en Tunisie nous avons commencé effectivement à travailler sur une stratégie de réforme du système sécuritaire mais ce qui s’est passé en 2015 a montré des lacunes qui nous ont poussé à changer les stratégies de travail.
Nous œuvrons également à promouvoir en parallèle de grands domaines et stratégies de travail et parmi les plans importants sur les lesquels on travaille, la stratégie de lutte  contre le terrorisme en Tunisie.

Question : est ce que l’institution sécuritaire s’est trouvée, à un moment donnée, exerçant une politique d’action-réaction ?
Réponse : Non, nous n’avons pas du tout été obligés à agir ainsi. En 2016, les stratégies sécuritaires ont connu de grandes mutations et sur ce point  je parle des institutions sécuritaires et militaires ensemble. L’élément important qui a changé pour nous est que pour assurer la  sécurité et la défense, il fallait sortir de la position de riposte à celle de l’anticipation et de l’offensive.

Question : expliquez-nous comment ?
Réponse : Nous avons eu la conviction qu’à chaque fois qu’on garde notre position de défense,  une attaque se passe et du coup la solution idéale c’est de sortir de ces postes défensifs et aller au devant vers les terroristes et non pas les attendre. Ceci nécessite une action anticipative et un énorme travail de renseignement.

Question : comment évaluez-vous le travail du système de renseignement contre le terrorisme qui constitue aujourd’hui l’obsession sécuritaire fondamentale, et est ce qu’il y a des parties étrangères qui soutiennent la Tunisie ?
Réponse : Le domaine de renseignement est un secteur qui repose sur l’échange d’informations à la base et ceci profite réciproquement aux différentes parties. La Tunisie a plusieurs amis avec lesquels elle entretient des relations. Cependant, la problématique qui se pose c’est qu’on ne peut pas demander aux autres des choses dont ils ne disposent pas et ceci concerne notamment les techniques de renseignement.
La coopération englobe surtout l’échange d’informations à la base, et parfois l’échange d’analyses sur la situation et nous avons des traditions de travail avec des pays avec  lesquels on traite au même pied d’égalité comme la France, la Grande Bretagne, les Etats Unis d’Amérique et bien d’autres et ce depuis très longtemps.

Question: la stabilité sécuritaire demeure aujourd’hui le pilier fondamental sur lequel repose l’économie, la stabilité sociale et les relations internationales…. le gouvernement tunisien actuel est-il conscient de cette question, et a-t-il consacré un budget adéquat pour soutenir l’action du ministère de l’Intérieur afin qu’il puisse réaliser ses objectifs?
Réponse: Le gouvernement actuel est basé sur le document de Carthage, ce document  stipule que parmi les priorités du gouvernement de l’union nationale, la lutte contre le terrorisme, et depuis 2015, un appui exceptionnel en matière sécuritaire a été accordé.  Sur ce point, il y a eu une continuité que ce soit au niveau du gouvernement actuel de Youssef Chahed ou de l’ancien, celui de Habib Essid.

Question: il s’est avéré que le grand danger du terrorisme est son impact sur la nouvelle génération, et surtout les jeunes qui ont été mobilisés à travers les réseaux sociaux. Avez-vous commencé à réfléchir sur la coopération avec d’autres ministères notamment le ministère de l’éducation pour revoir et changer les programmes d’enseignement afin de prémunir les jeunes de l’invasion intellectuelle extrémiste?
Réponse: La réflexion sur cette question s’est posée auparavant. Après les événements de 2015, un budget exceptionnel pour prendre des mesures urgentes a été accordé aux ministères de l’intérieur et de la défense nationale. Une partie de ce budget a été allouée aux ministères des affaires culturelles,  de l’éducation et des affaires sociales, car la lutte contre le terrorisme ne se limite pas uniquement à une intervention sécuritaire dès lors que le rôle de la sécurité est le dernier maillon dans cette lutte.
Ainsi, on a commencé à travailler concrètement sur les rôles du système éducatif, du discours religieux et de l’économie. Aujourd’hui, la Tunisie est  à la dernière phase de la mise en place de la stratégie nationale pour la lutte contre le terrorisme. Cela dit, il faut distinguer entre deux choses, la stratégie sécuritaire existe mais en parlant de la stratégie nationale, il faut prendre en considération toutes ces composantes.

Question: est ce que réellement la source du terrorisme aujourd’hui en Tunisie est la Libye et que la stabilité de la Tunisie est tributaire de la stabilité de ce pays voisin?
Réponse: Pas nécessairement, quand on dit que la Libye est la source du terrorisme,  ces propos doivent être mis entre deux parenthèses. Plusieurs Tunisiens appartenant  à des mouvements terroristes sont actuellement en Libye surtout après la chute de l’Etat, et c’est ce qui a offert un terreau fertile pour la prolifération des mouvements terroristes, et ceci bien évidemment constitue une menace dangereuse pour la Tunisie.
Toutefois, l’impact de la situation en Libye sur la Tunisie ne doit pas être exagéré.  Bien sûr, il est de l’intérêt de la Tunisie que la situation en Libye soit stabilisée et nous sommes appelés aujourd’hui à redoubler d’efforts dix fois plus en matière de contrôle et de protection des frontières. L’impact de la situation en Libye sur la Tunisie est un facteur crucial mais il n’est pas fondamental.

Question: comment vous traitez avec les nouveaux médias et les réseaux sociaux qui sont devenus une source de menace sécuritaire élémentaire  notamment en nourrissant une pensée obscurantiste auprès des jeunes?
Réponse: L’espace virtuel est l’espace le plus dangereux en matière de lutte contre le terrorisme car c’est un espace invisible et donc, il permet aux éléments terroristes de travailler en secret et donc un moyen qui permet de mobiliser les jeunes. Pour le contenir, il faut disposer de technologies trop avancées et aucun Etat ne peut mesurer son succès à ce niveau car la difficulté réside dans ce que tu ne vois pas et non dans ce que tu vois.

Question: la coopération entre la Tunisie et les pays du Golfe a-t-elle été affectée au cours des dernières années?
Réponse: Il faut savoir que les préoccupations sont différentes pour la Tunisie et les pays du Golfe. Cela dit, nous avons maintenu ces  relations trop fortes jusqu’à aujourd’hui et ce depuis l’indépendance de la Tunisie. Plusieurs pays du Golfe ont fait preuve de solidarité avec la Tunisie et ces relations n’ont pas changé dans le paysage des équilibres  et on ne peut reprocher à n’importe quel pays ami ou frère  l’appui qu’il apporte, et nous remercions chacun d’eux pour toute aide sachant que chaque pays a ses priorités et qu’eux, ils n’épargnent aucun effort pour nous aider.

Question: vous êtes actuellement en visite de travail en Grande Bretagne, les relations tuniso-britanniques ont-t-elles été touchées après la sortie de la Grande Bretagne de l’Union  Européenne?
Réponse: Bien que la majorité des relations de coopération tuniso-britannique s’effectuait dans le cadre de l’Union européenne, il existe une relation de coopération bilatérale, et au cours des deux dernières années cette coopération a largement évolué par rapport à une dizaine d’années précédentes. Cette coopération englobe plusieurs domaines comme la formation, la sécurité de l’aviation civile et les frontières et cette coopération se poursuit. D’ailleurs un mémorandum d’entente a été signé en matière de sécurité.

Question: le triomphe de Donald Trump dans les élections américaines aura-t-il un impact sur les relations tuniso-américaines?
Réponse: Il est toujours préférable d’attendre plutôt que d’anticiper et juger. Les campagnes électorales sont un fait et la réalité du pouvoir en est une autre. Et les Etats Unis ne sont pas incarnés dans une seule personne, on parle d’un Etat d’équilibre de forces, d’institutions et de lois, et il est trop tôt d’anticiper à ce sujet.

Question: la présence du mouvement Ennahdha et son intervention dans les affaires de l’Etat ont suscité des craintes quant au renforcement de la présence des mouvements islamiques en Tunisie?
Réponse: Les grands équilibres politiques en Tunisie ne changeront pas et aucun mouvement ne peut changer la Constitution  dont le premier principe porte sur la civilité de l’Etat. Le mouvement Ennahdha a existé dans tous les gouvernements et la Tunisie n’a pas changé.

Question: êtes vous optimiste quant à l’avenir sécuritaire en Tunisie?
Réponse: Très optimiste et la Tunisie se porte bien. Il ne faudrait pas oublier que la Tunisie a vécu une révolution et connaît une profonde transition politique. Sur les plans économique et social aussi, la Tunisie est considérée comme un pays qui a réussi. 

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