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Louder au sud du Yémen…avant l’éclipse - Majalla Magazine
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Opinion

Louder au sud du Yémen…avant l’éclipse

Majalla

Par Rachid Khayoun

Nous sommes arrivés à Zinjibar en novembre 1979, et pour nous encourager à accepter de travailler en tant qu’instituteurs au district de Louder, on nous avait dit que le climat était tempéré et que la région était riche en plantations d’agrumes. Nous avons accepté, non pas par plaisir ni pour le goût de l’aventure ni même comme nous avons prétendu, pour soutenir le régime socialiste de l’époque, mais parce que nous étions tout simplement, contraints. La voiture arpentait lourdement le chemin de la montagne « Arkoub » car le djebel était riche en aimant. On est descendu dans la ville de «Chokra », une station à mi-chemin connue pour son usine de conservation de poissons.

Le soir, nous avons atteint Louder. L’électricité fonctionnait entre dix-huit heures et minuit, un seul puits alimentait la ville en eau potable et mon ami égyptien m’a raconté l’histoire du cadavre d’une jeune fille jetée, il y’a quinze ans dans le seul puits de la région, me hantait avec chaque gorgée d’eau que je buvais durant tout mon séjour à Louder.

On résidait dans des appartements construits par le gouvernement du Koweit en plus d’un lycée. C’était un peu plus loin du souk qui n’était qu’une série de boutiques construites en pierres d’argile. On attendait chaque matin l’arrivée des élèves venant à pieds du désert et en bas du Mont « Mkiras ». Certains parmi eux étaient des nomades que l’Etat a essayé de sédentariser, dans une expérience similaire à l’expérience saoudienne pendant les années vingt du siècle dernier, dans ce qu’on appelle l’époque de l’exode.

La stabilité des prix et la subvention des produits de base par l’Etat à travers les sociétés de commerce, et niveau de sécurité qui régnait, sont deux facteurs indéniables. Les routes étaient sûrs, jour et nuit depuis Aden, dans le sud, jusqu’à Al- Muhra vers l’Est.

Le dialecte, qui puise quelques lettres de l’époque antéislamique, illustre la pureté de la prononciation dans ces contrées qui n’ont pas subi l’influence d’autres langues.

Le calme qui régnait à Louder était presque insupportable. Rien ne se profilait à l’horizon lointain à travers le désert et le pied de la montagne, que quelques caravanes d’ânes ou de dromadaires qui passaient, ou l’écho des aboiements lointains de chiens errants, qui ont pris l’habitude de nous accompagner durant nos déplacements comme si c’était pour nous protéger. Les gens formaient un mélange entre nomades autochtones et leur profils de nouveaux citadins aux quels le nouvel Etat essaye d’inculquer le civisme.

En effet, on trouve la salle de cinéma, qui programmait une projection par jour de films arabes. Des projections auxquelles assistent en grand nombre les hommes et les femmes. L’enseignement dans le primaire, si je me souviens bien, était mixte. Ce qui n’est pas le cas pour le niveau secondaire où l’on trouve les filles dans une salle à part,  bien que le corps professoral était mixte pour les classes d’élèves.

La ville est dotée de plus d’une mosquée. Contrairement à ce qu’on entendait sur les ondes des radios d’opposition, il n’y a aucune interdiction de l’appel à la prière dans les mosquées. La bière fabriquée à l’échelle locale, à Aden, est vendue et achetée par la population de la même ville, dans une petite boutique. Notre collègue, qui est un enseignant de la langue arabe et de la religion avec lequel je participais à enseigner cette même matière, le Cheikh Bahermaz, est extrêmement poli et ouvert à un point que j’étais surpris quant j’ai lu ses déclarations après l’Union yéménite (mai 1990) qu’il était l’un des grands maitres de la confrérie des frères musulmans. Il semblerait qu’il travaillait sous le principe de la Takiya, c’est-à-dire en dissimulant sa foi.

En 1978, Louder a manifesté avec ses étudiants et ses fonctionnaires, contre l’accord de Camp David en brandissant des slogans anti-Israël dans une marche massive au point que la poussière soulevée par les pas des manifestants a formé un nuage qui a obstrué la vue.

Dans l’enseignement secondaire, on enseignait la philosophie. C’est un livre de philosophie qui comporte la pensée grecque, le Mu’tazilisme, et même le marxisme…. Portant son turban et aux cheveux teintés de henné, Cheikh Attas, enseignant de théologie préfère être tranquille, ne rate pas son plat de miel. On lui a demandé avec délicatesse ; « que pensez-vous de Lénine ? Il répondit sur un ton de pieux « un grand ! ».

Les Palais des rois étaient le témoin de la grandeur des Etats et la ruine d’autres, selon l’époque des règnes ou de destitution. Désertes, il n’en reste que les murs et les plafonds après que leurs occupants se sont enfuis vers le Nord à travers la montagne Mikrasa qui sépare les deux Etats.

A la vue de ces châteaux abandonnés, l’enseignement des étudiants quant à la manière avec laquelle les Rois traitaient avec népotisme les gens, on se rend compte qu’un nouveau paysage s’est instauré avec un nouveau système d’enseignement qui forme une nouvelle génération. Le pire est déjà passé. Les Rois ont été destitués après la mise en berne du drapeau britannique (30 novembre 1967) mettant fin à une ère qui a duré plus de 130 années, ayant commencé le jour où la Grande Bretagne occupe Adan et ses alentours (1839).

Les jours se sont passés et succédé à Louder. Les descendants des générations vaincues, dont les enfants des rois et autres personnalités et notables, sont de retour pour fonder à Louder un nouveau modèle mais ils ont échoué. Je ne sais pas si le régime d’électricité a changé, ou si ce puits source d’alimentation en eau de la population est puisé ? Quel est le destin de la salle de cinéma et du dispensaire ? Quel est le sort des filles au secondaire ? Je me suis posé toutes ces questions tout en entendant que Louder est devenue un émirat d’Al-Qaida et qu’elle est devenue une zone de guerre depuis 2012, alors qu’auparavant elle a souffert avec d’autres villes le règne de Ali Abdallah Salah, après que les dupes le lui ont remis au nom de l’unité yéménite. J’ai appris que la salle de cinéma a été incendiée, que l’école a fermé ses portes. Louder a fait marche arrière, retournant a son état initial avant 1839. C’est l’éclipse sur le sol du sud.

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Rashid Al-Khayoun
Rashid Al-Khayoun is an Iraqi researcher specializing in Islamic philosophy. He wrote A Hundred Years of Islamic Philosophy in Iraq.

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