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L'Impasse d’Aymen Hacen.. Un roman universel - Majalla Magazine
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L’Impasse d’Aymen Hacen.. Un roman universel

Aymen Hacen
Aymen Hacen

Par Taha Masmoudi

L’Impasse (ou L’Art tunisien d’aimer) est le roman de l’écrivain et poète tunisien Aymen Hacen, qui vient de paraître aux éditions Moires, une maison d’édition bordelaise, dans la collection « Lachésis ».

Selon la dédicace, ce roman est dédié à feu Ahmed Brahim, militant national de gauche et homme politique tunisien, ancien secrétaire du Mouvement Ettajdid, rebaptisé Al Massar à partir de 2012.

Les événements relatés dans le roman se déroulent au cours d’une seule journée, un 22 février, et racontent la rencontre, précisément les retrouvailles entre le narrateur, jeune et brillant universitaire, avec son ancien ami et mentor, Arkam Mantri, universitaire spécialiste en littérature française, dont il s’est séparé à cause de (ou plutôt grâce à) la Révolution tunisienne de 2011. Cela pourrait expliquer la forme du texte, qui vient intégralement et dans un seul bloc, sans chapitres ni titres. Cette caractéristique, assez originale, fait que les événements soient en parfaite liaison les uns avec autres. En effet, ces derniers ne se passent pas vraiment au temps du récit, mais ce sont plutôt des fragments de souvenirs liés à une histoire d’amour, racontés autour d’un verre.

Les deux principaux personnages du roman, le narrateur et Arkam Mantri (personnage fictif sans doute, quoi qu’en dise « l’Avertissement » où l’auteur écrit avec beaucoup d’ironie et de malice : « Les personnages et les situations de ce roman étant purement réels, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ne saurait être que voulue »), sont très révélateurs de la personnalité tunisienne : ils traduisent, d’une part, les ambiguïtés, les contradictions, les soucis, les problèmes, les préoccupations d’une frange de la société tunisienne postrévolutionnaire, celle de la classe intellectuelle et ― de fait, le dialogue qui se déroule entre les personnages et les passages narratifs ou introspectifs du roman nous informent que la vraie cause de la rupture entre les deux amis est la voie politique et idéologique que chacun des protagonistes a choisi de prendre après la Révolution. Certes, ces convictions idéologiques ne sont pas nées au lendemain du 14 janvier et les deux amis se connaissaient très bien avant 2011. Cependant, la Révolution est venue faire surgir ces convictions, les assimiler et les « libérer » de l’ignorance qui les caractérisait.

Et d’autre part, les personnages reflètent les modes de pensée et les différentes représentations opposant un milieu rural et un autre urbain : Arkam Mantri serait en réalité originaire d’une « région de l’intérieur du pays qu’il dit marginalisée depuis l’indépendance ». De l’autre camp, on trouve le narrateur, citadin qui est né et qui a vécu dans une ville côtière et touristique de la Tunisie, à savoir Hammam-Sousse. Cette dualité et cet écart qui ne cessent de devenir de plus en plus flagrants depuis l’indépendance, entre l’est et l’ouest, la côte et l’intérieur, traduisent non seulement un schisme à caractère économique et social, mais aussi un hiatus d’ordre culturel, idéologique et politique : le narrateur, élevé dans la région du Sahel d’où sont issus les deux présidents de la République d’avant la Révolution (Bourguiba et Ben Ali), a un fort attachement, malgré son gauchisme déclaré, au bourguibisme, puisqu’il se réfère à maintes reprises à Bourguiba et à son combat pour l’évolution du pays. Aussi représente-t-il cette tendance moderniste et progressiste opposée à la montée des islamistes après la Révolution.

Par contre, « Sid’Arkam », dont le père était yousséfiste et qui a été contraint à fuir le pays pour le Maroc après l’indépendance, « avait en lui, non pas cette haine réelle nourrie par d’autres, mais une sorte de ressentiment à l’égard de Bourguiba, de Ben Ali et des Sahéliens », et ce sont ces facteurs qui se sont conjugués pour donner à Arkam Mantri cette personnalité contradictoire et même maladive qui fait de lui un futile aussi bien en amour qu’en politique et qui ont contribué à créer sa tragédie.

En somme, le roman est écrit dans une langue de haut vol, mariant parfaitement la langue française au contexte tunisien, avec des expressions tirées du dialecte du pays, ainsi qu’une belle symbiose entre la poésie française et des passages de poèmes, de chansons et des proverbes arabes. Cette œuvre mérite sans doute d’être lue, avec patience et surtout avec passion, puisqu’elle est l’une des rares à s’inscrire dans le contexte de la Tunisie postrévolutionnaire. Ces personnages servent de porte-loupe à l’auteur en lui permettant de fixer son regard envers la réalité de la société pour en peindre un tableau où figurent toutes nos obsessions. C’est à ce titre que L’Impasse ou L’Art tunisien d’aimer est un roman universel, parce qu’il inspecte de façon magistrale une figure individuelle en rapport avec le destin collectif et parce qu’il fait de la Tunisie un modèle valant aussi bien pour le Monde arabe et la Méditerranée que pour le monde entier.

L’Impasse d’Aymen Hacen, Bordeaux, éditions Moires, collection « Lachésis », janvier 2017, 144 pages, 15 euros.

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