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Fairouz ou le passage de la chanson de la paix - Majalla Magazine
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Fairouz ou le passage de la chanson de la paix

Dessin de Ali Mandaloui
Dessin de Ali Mandaloui
Dessin de Ali Mandaloui

Par Moncef Meghanni

Dans les années 30 du siècle dernier, à Beyrouth, Mr Rabii Haddad, père de Nihed (à l’âge de 5 ans, devenue après Om Zied) n’était pas capable d’acheter un poste radio. Il était un simple employé dans une imprimerie d’un journal, et la possession de tels appareils était considéré une sorte de luxe à cette époque où le monde vivait au rythme de la dépression économique à cause des troubles de la deuxième guerre mondiale et pendant laquelle le Liban était sous occupation française.

A cause de manque de moyens et comme Nihed n’avait pas uniquement les gênes de son père mais que la musique coulait dans ses veines aussi, elle s’asseyait tout près de la fenêtre pour écouter en cachette, non pas pour espionner les voisins, mais pour capter les mélodies des voix perceptibles à travers les ondes de leurs  radios et pour se laisser bercer au rythmes des chansons de Mohamed Abdelwaheb, d’Om Kalthoum, de Leila Mourad ou encore celle de sa voisine Ismahan et son frère Férid Latrach.

A l’âge de cinq ans, Nihed adhère à la chorale de la radio libanaise mais son père craignait qu’elle devienne une chanteuse populaire. C’est ce qui amené le compositeur Mohamed Flifla (qui a composé l’hymne national syrien) à essayer de convaincre le père de Nihed pour qu’il la laisse se produire en public. Le père n’est convaincu qu’à condition que les chansons que sa fille interprètera soient patriotiques.

Mais sa découverte sera l’œuvre de Halim Erroumi qui lui a composé sa première chanson. Plusieurs noms artistiques lui sont proposés pour en convenir à la fin à celui qui illustre une pierre précieuse digne d’une voix sublime et sans précédent : Fairouz.

Dans cette époque marquée par la quête d’une voix nouvelle, Fairouz se déplaçait comme un diamant précieux, qui devait bénéficier d’un intérêt auprès de bonnes mains qui sachent préserver cette voix prometteuse et rare. Parmi les « joailliers » qui reconnaissent la valeur de Fairouz figure le compositeur de talent Assi Rahabani qui l’a demandé en fiançailles au cours d’une composition avant de se marier avec elle et d’assoire avec elle et son frère un véritable temple de nouvelle musique avec des airs nouveaux, des phrases musicales courtes des quels émanent des émotions douces qui transpercent les cœurs. Ils bâtissent ainsi un véritable empire baptisé «  Fairouz et les Rahabani ». Mais de ce mariage va naitre le premier enfant, Zied Rahabani, qui va combler sa mère de tendresse et de chansons.

Depuis qu’elle a entamé sa carrière en 1955, Fairouz était comme un cours d’eau fertile et abondant, qui ne s’arrêtait guère. Ses chansons traversaient les espaces et le temps sans prendre une seule ride. Ses compositions entrainaient tout ; les hommes, les femmes et les enfants faisaient bouger les arbres et les montagnes. Tout cela est du à ce savant mélange d’un cocktail axé sur la douceur des émotions et la force des propos, sans fioritures et traitant des thèmes qui critiquent le pouvoir et le peuple.
Elle a également chanté les différentes villes arabes comme El Quods, La Mecque, Bagdad, El-Cham et la Tunisie sans faire l’éloge des dirigeants ou même évoquer leurs noms. Dans tout ce qu’elle a interprété, elle chantait la liberté, l’amour sans cette violence ou excès remarqué dans l’ensemble des chansons arabes.

Même dans sa célèbre chanson « El Quods », elle emmenait les nostalgiques de cette ville dans un voyage sublime sans fin en chantant avec une noble tristesse « nos yeux partent vers toi chaque jour ».

Toute sa vie, Fairouz a vécu la beauté sans fin, et les gens n’ont connu d’elle que Fairouz qui a vécu une vie teintée de beaucoup de silence en préférant être une simple chanson de paix qui unissait les libanais dans un pays livré à la guerre civile et à la destruction.

Quand Beyrouth a brulé, Fairouz s’est fixée et n’a pas quitté la ville. Elle n’a plus chanté pour personne. Plus encore, elle a refusé de chanter et sa voix envoutante s’est tue quand se sont élevées celles des armes.

Elle n’a répondu aux sollicitations d’aucune partie ou secte. Jusqu’à ce qu’elle, qui connaissait la patrie du nord au sud, a sorti « bhebbek ya libnan », devenue l’hymne de celui qui n’a aucune chanson sur sa patrie même celui qui n’est pas libanais et celui qui n’a pas de patrie.

Aujourd’hui, Fairouz n’a pas d’âge, bien qu’elle ait dépassé les 80 printemps. Elle n’a d’égal que le poids de ce trésor de chansons qui traverse le monde et le nourrit à travers les générations. Et le poids de Fairouz est celui de plus de 800 chansons de tous genres  réparties entre plusieurs genres musicaux et artistiques englobant films, pièces de théâtre et opérettes et où elle a chanté le soleil et la liberté comme un oiseau qui porte le ciel sur son dos. Et s’il y a un vœu de fin ce sera un appel à l’Union des pharmaciens arabes et aux associations de traitement psychologique pour que  les chansons de Fairouz  soient disponibles dans les officines du monde arabe, tout comme les médicaments.

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