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Immigration clandestine à Lampedusa.. Des drames à n’en plus finir - Majalla Magazine
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Immigration clandestine à Lampedusa.. Des drames à n’en plus finir

Des migrants clandestins nord africains à Lampedusa (Getty)
Des migrants clandestins nord africains à Lampedusa (Getty)

Reportage par Chokri Ben Nessir

Terre de voyageurs, Lampeduse, a cette faculté unique de provoquer l’étonnement à chaque fois que l’on y retourne. La Sérénissime exerce un extraordinaire pouvoir de fascination. Ceux qui vont à Lampeduse pour la énième fois ressentent toujours cette émotion indescriptible : vous serez, comme tout le monde, ébloui et étonné à chaque pas dans cette ville anachronique. Cependant, « il faut mériter ses îles », disait Armand Guibert et Lampeduse, est une île qui sera à toujours chargée d’histoires et de mystères tant que les jeunes tunisiens continueront à larguer les amarres pour mettre le cap sur elle.

Une brise glaciale soufflait sur le port de Lampedusa dont les eaux grises écumeuses et hostiles se mêlent au ciel couleur de plomb. Les premiers membres de l’équipe de médecins sans frontières, pointent leurs nez en dehors de la tente plantée en face sur l’esplanade de la Station maritime. A côté, quelques médecins de la croix rouge, sur le perron de la station maritime, prennent déjà tranquillement leur café. Ici, bien que le flux des immigrés clandestins ait baissé de façon notable, la vigilance reste de mise. D’ailleurs, les journaux locaux rapportent que les services secrets italiens s’attendent à une arrivée massive, cette fois –ci en provenance de la Libye, et estimée à 15 milles personnes. Donc, tout le monde est aux aguets et attend les nouvelles qui seront transmises par les missions de reconnaissance effectuées régulièrement par les avions et les vedettes des gardes côte italiennes.

De l’autre côté, sur l’embarcadère du port militarisé, une foule hétéroclite dont on distingue à peine les silhouettes, attendent qu’on leur serve le petit déjeuner. Les regards vifs, les quelques clandestins débarqués depuis quelques heures et encore non transférés au centre d’accueil, serrent les rangs, mâchoires figées par la bourrasque.
En face, des Lampedusins, aux barbes fournies, tels les vieux loups de mer habitués à la rudesse du temps, s’affairaient autour des premières livraisons de poissons dans leurs cageots.
Ce spectacle quotidien n’interpelle plus les secouristes dont la première priorité est de mettre à jour les données et faire le point sur la situation humanitaire dans l’île. En effet, la veille, deux nouvelles barques tunisiennes ont été secourues. « La première transportait 57 personnes et la deuxième 54 personnes dont quatre jeunes filles et qui n’étaient pas tous en bonne condition à l’arrivée » a affirmé Vittoria Ghepardi, médecin à MSF.

Une embarcation de migrants arrivant à l’ile de Lampedusa (Getty)
Une embarcation de migrants arrivant à l’ile de Lampedusa (Getty)

Généralement, à leur arrivée, les clandestins qui passent parfois 5 à 6 jours en haute mer, souffrent de plusieurs maux : hypothermie, fatigue, malnutrition, intoxication par les gaz des moteurs des barques, mal de mer ajoute Mery Dongiovanni, coordinatrice du projet de secours.
Aujourd’hui, l’alerte a été donnée très tôt. Une patrouille en mer a repéré une nouvelle barque transportant des clandestins. On ne connaît pas encore la nationalité des immigrants ni la provenance de l’embarcation, cependant il lui faudra deux heures encore avant d’apparaitre dans la passe d’entrée du port. En attendant de secourir les nouveaux venus, on se laisse bercer par l’ambiance particulière et suivre le mouvement lent et entraînant de cette ville qui flotte et dérive sur l’air du temps en pensant à tous ces gens qui livrent leur destinée à la mer.

Une bouteille à la mer

Karima, est l’une de ces centaines de jeunes filles tunisiennes à avoir affronté les dangers de la traversée clandestine. Elle a consigné son rêve dans un message remis dans une bouteille qu’elle n’a pas jeté à la mer mais embarqué avec elle. « Si je survis, je voudrais épouser selon le rite musulman, l’homme qui aura trouvé ce message ». Cette bouteille, Karima, l’a emportée avec elle dans le chalutier qui devait la transporter avec d’autres personnes à Lampedusa. Ce qui est sûr, Karima, n’est jamais arrivée à bon port. Par contre sa bouteille de boisson gazeuse en plastique vert, de marque tunisienne connue, a bel et bien été repêchée par les gardes côte italiens avec d’autres débris. Et c’est dans un musée, où une centaine d’objets collectés par de jeunes volontaires racontent bien des drames de l’immigration clandestine à Lampedusa, qu’elle a trouvé place.

En effet, ce sont les volontaires de l’association « ASKAVUSA », un groupe de quinze jeunes européens, qui depuis quatre ans s’attèlent à accueillir les immigrés et à leur prêter assistance qui ont eu l’idée de reconstituer la mémoire des immigrés clandestins. Par le biais de leur organisation, ils leur offrent des vêtements, de la nourriture, un toit, des couvertures et des conseils aux clandestins. C’est pourquoi, en ces temps de tsunami humain sur l’île, l’association est vue d’un œil morne. Il n’empêche, ils continuent à mener leur mission humanitaire avec panache et détermination.
Depuis que l’idée d’un musée les a séduits, après chaque débarquement, ils passent au peigne fin, barques et épaves, afin de rassembler les objets abandonnés par les clandestins dans les barques. Des ustensiles, des photos, des livres de coran, des lettres, des testaments, des blocs notes et tout ce qui peut rappeler les moments de peur, de choc et les diverses émotions de la traversée sont collectés.
Dans ce musée qui sert aussi de lieu d’accueil pour les immigrés en détresse et d’atelier d’artiste, grâce à Giacomo Sferlazzato, artiste engagé et président de cette association, l’on découvre des chaussures qui pendent le long des murs, des couscoussiers, des restes d’emballage, des talismans, des amulettes, des portes bonheur ainsi que des photos des êtres les plus chers qu’on voulait regarder tout au long du voyage.
Des objets qui parlent de leurs propriétaires qui ne sont jamais arrivés, qui font le récit de leur dernière traversée, des moments de fin de vie, de rêves qui ont viré au cauchemar.

Des périples à hauts risque

Des migrants secourus débarquent à Lampedusa (Getty)
Des migrants secourus débarquent à Lampedusa (Getty)

Car, les rescapés ont toujours l’occasion de raconter le périple qui changera à jamais le cours de leurs vies. A l’instar, d’Ali cet immigré clandestin de 33 ans originaire de Beja. Il est l’un des rares miraculés d’une traversée qui a failli tourner au drame. Le jeune homme qui a embraqué au port de Zarzis le 14 mars 2013, a dû payer 2000 dinars aux passeurs. Ils étaient 144 personnes à bord de ce chalutier libyen qui a largué les amarres au port de Zarzis, au vu et à l’insu de toutes les autorités portuaires. « Une équipe de l’émission envoyé spécial, composée d’une journaliste et d’un cameraman ont fait partie du voyage », raconte-t-il. « Ils ont dû payer 6000 euros, pour convaincre notre passeur » assure-t-il. Ali, issu d’une famille nombreuse qui compte trois filles et trois garçons, justifie son désir de « Harga » par son ras le bol. « Je travaillais pour mon propre compte comme transporteur de marchandises sur l’axe routier Ras Jedir-Sfax (Tunisie). La garde mobile de la douane, à chaque fois, m’interpellait et me collait des amandes en plus de la saisie de la marchandise. A la longue je commençais à crouler sous le poids des amendes et je suis tombé sous le coup de la loi pour non-paiement. J’ai dû cesser toute activité laissant mon père faire face tout seul aux besoins de la famille. Mais le pauvre, qui est un agent municipal, ne pouvait subvenir tout seul aux charges familiales. J’ai donc décidé de partir et avec la Grâce de Dieu et la bénédiction de mes parents je suis arrivé à Lampedusa ».

Cependant, le voyage n’a pas été sans risques pour lui et ses compagnons de voyage. « On a eu un beau temps au départ. Mais quelques heures plus tard, la mer commençait à moutonner avant qu’elle ne devienne houleuse. Pendant, plus de dix heures de mauvais temps, on frôlait la mort à chaque instant. La journaliste française a craqué, elle était en sanglots et a fini par rejoindre le reste des clandestins dans la cale du chalutier. Pendant que le caméraman continuait de filmer la scène. Quand finalement la mer se calme, le Raïes parvient à mettre le cap sur Lampeduse. Deux heures après, une patrouille italienne fait son apparition et l’on nous remorque jusqu’au port de Lampeduse. Une fois débarqués, on nous demande d’abord qui est le commandant du bord. On était tous prêts à cette question avant d’embarquer. On a répondu : il n’y a pas de commandant, nous sommes tous des marins et on s’est relayés pendant la traversée. » C’est ainsi que le « Raïes » se fond dans la foule et devient comme ses camarades, un simple clandestin. Mais l’histoire de la « Harga » ne prend pas fin avec la traversée.
En effet, Ramzi, un autre clandestin qu’on a croisé au domicile de Simone, une volontaire dans une association humanitaire, raconte qu’après avoir débarqué, il était trempé jusqu’à l’os. « On est restés six jours sur le quai. Il n’y avait pas assez de places dans le centre d’accueil à Lampedusa. On était plus de trois milles. On dormait à ciel ouvert à des températures de 8 à 10 degrés. On ne s’est pas lavés pendant plus de huit jours. Fatigués, à bout de souffle, on a fini par rejoindre un groupe de tunisiens sur une colline qui donne directement sur le port, où on a aménagé une tente avec des bâches en plastiques. ». Ramzi, se sent aujourd’hui en sécurité grâce à l’aide et à l’assistance prodiguée par Simone.

Une embarcation de migrants en Méditerranée (Getty)
Une embarcation de migrants en Méditerranée (Getty)

Mais l’île de Lampedusa, n’en finit pas de livrer chichement les secrets des clandestins. Tel Sofiane, ce jeune tunisien âgé d’à peine 28 ans et qui est venu avec l’espoir de rejoindre sa mère partie vivre en Italie, il y a plus de 23 ans.
Il est parti de Kélibia dans un groupe de 150 personnes. Il a payé 2000 dinars. La traversée fut calme et rapide puisqu’il s’est retrouvé à Pantelleria après 10 heures de navigation. De là, il a été transféré au centre d’accueil des immigrés à Lampedusa. Très rapidement, le jeune homme, s’est détaché de son groupe. Déambulant, la nuit dans les rues de Lampedusa, il a été récupéré par des volontaires de l’association humanitaire « Askavusa ». Ils ont pu établir la communication avec sa mère installée à Palerme. Très vite elle a rappliqué pour rencontrer son fils. Divorcée, la femme qui s’est remariée avec un italien a aujourd’hui une autre fillette de seize ans, qui réclame faire connaissance avec son demi-frère. Pourquoi n’est-il pas venu avec un visa, puisqu’il a un parent en Italie ? Sofiane a essayé en vain. Et comme il n’a vu sa mère que trois fois pendant sa vie, il n’avait plus le choix que de partir à l’aventure. Aujourd’hui, sa présence sur le sol italien n’est pas encore garantie. Selon les termes de la convention établie avec le gouvernement Tunisien, il tombe sous le coup de la loi et devra faire partie des clandestins à refouler. Sa mère, cherche toujours un moyen pour le sortir de l’île.

Pour Wissem, c’est un autre motif qui l’a fait venir à l’île. Il n’est pas un clandestin. Il vit en France où il réside depuis des années. Mais il était venu à Lampedusa pour reconstituer le drame survenu en mer et durant lequel a péri son frère. Au bout de quelques jours et avec l’aide d’Alexandre Georges, un activiste des droits de l’Homme sur place à Lampedusa, Wissem a pu entrer en contact avec les quelques survivants du groupe dont son frère faisait partie. « C’est sur une petite barque de six mètres que 46 personnes ont embarqué des îles de Kerkennah. Dès qu’ils atteignirent le large, la barque surchargée et vétuste commençait à prendre l’eau. Ayant pris conscience du risque qu’il encourait, l’un des clandestins sort un couteau et se dirige vers le passager le plus lourd de la barque en essayant de le poignarder à mort pour ensuite le faire basculer hors-bord. Seulement, celui-ci essaya de se défendre et c’est au cours de cette bataille que la barque chavire et se brise en deux, coulant à pic. Trente-neuf personnes sont mortes noyées. Le frère de Wissem, et six autres personnes ont réussi à s’accrocher à un bidon qui flottait parmi les débris. De 23H00 à 6H00 du matin, ils ont résisté aux flots. A l’aube, un autre bateau de clandestins passait à proximité. Malgré les cris de secours, le Raïes de ce bateau, qui a vu les naufragés, a continué sa route sans les secourir. Ne les regardez-pas lançait-il aux passagers à bord. Le frère de Wissem, commençait alors à divaguer et à crier avant de se laisser noyer. Aujourd’hui, Wissem est animé de la rage de se venger des passeurs responsables de la mort de son frère. ».

Mais ce ne sont pas uniquement des adultes qui prennent le chemin de l’aventure. En effet, Bechir 17 ans, est l’un des sept cent mineurs non accompagnés qui ont survécu aux traversées fatales. « Mon frère a été abattu devant mes yeux dans les rues de Tunis lors d’une manifestation pendant la révolution. Quand mes parents ont appris la triste nouvelle, ils m’ont dit part et ne reviens jamais. Bechir est arrivé à Lampedusa il y a un mois. Aujourd’hui, il vit dans un centre d’accueil à Lazio. Il attend sa prise en charge par les autorités compétentes pour régulariser sa situation.
Le cas de Karim qui a débarqué dans l’île, confirme le départ massif des mineurs de la Tunisie. Il a 16 ans. L’idée de « bruler » lui est venue après qu’un voisin, parti voilà un an, a commencé à envoyer de l’argent à ses parents et leur condition s’est nettement améliorée. Il est parti sans que ses parents ne le sachent. Il est parti de sa ville Karkar avec son frère mais dans deux barques diverses. Malheureusement un drame est survenu en mer et la barque de son frère s’est noyée. 41 personnes sont mortes parmi eux le frère de Karim. Il a dû payer 1500 dinars pour embarquer clandestinement. Il a gagné cet argent en vendant des légumes au marché. Il voulait venir en aide à son père qui a perdu son boulot après avoir eu un accident de la route.

Ainsi, voilà des mineurs emportés par le rêve d’une vie meilleure, partent à l’assaut de l’inconnu, sans argent, sans parents, sans tuteurs et sans aucune perspective. Déjà, les trois premiers mois de l’année 2011, un grand nombre de mineurs âgés entre 15 et 17 ans est arrivé en Italie. « Certes, l’article 17 de la loi Bossi-Fini, interdit leur expulsion. Cependant, une fois la majorité atteinte, ils feront objet d’un d’avis de refoulement » nous informe Viviane Valastro, coordinatrice de l’organisation Save The Children à Lampedusa. Pour le moment, ces mineurs sont transférés dans d’autres centres en Sicile : Calabria.

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