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Cinéma algérien.. Nostalgie à un beau passé - Majalla Magazine
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Cinéma algérien.. Nostalgie à un beau passé

Film « Le Puits » de Lotfi Bouchouchi
Film « Le Puits » de Lotfi Bouchouchi
Film « Le Puits » de Lotfi Bouchouchi

Par Yassine Boudhane

L’exclusion du film algérien «Le puits» de son réalisateur Lotfi Bouchichi, de la liste officielle des court-métrages de la section des films étrangers pour l’obtention des Oscars pour l’année actuelle, a suscité une multitude d’interrogations quant au présent du cinéma algérien, et aussi sa situation actuelle, tant il se considérait la meilleure parmi ses semblables arabes, et une des écoles les plus ancrées du cinéma africain.

L’exclusion du film, qui a obtenu plusieurs distinctions arabes, a éveillé des interrogations légitimes quant à l’échec du cinéma algérien, après avoir pu dans le passé présenter des chefs-d’œuvre, qui ont obtenu de larges succès arabes et mondiaux, à l’instar de la merveille du réalisateur Mohamed Lakhdar Hamina «Chroniques des années de braises», qui est resté l’unique film arabe à avoir obtenu la Palme d’or du Festival de Cannes en 1974.

Le cinéma algérien recèle un riche patrimoine, dont les premiers pas reviennent aux premières années de la guerre de Libération, à savoir qu’il a joué un rôle primordial dans le combat contre le colonisateur, sachant que l’Armée de Libération Algérienne a lancé la première école de formation cinématographique dans la région d’Aurès, à l’Est du pays en 1957, sous la direction du réalisateur français René Vautier, qui a réalisé «l’Algérie en flamme», en 1958, à travers duquel il a essayé de dévoiler le vrai visage destructeur de la France, et des exactions commises contre le peuple algérien désarmé.

Les années qui ont suivi l’indépendance et précisément les années soixante et soixante-dix, constituent l’âge d’or de ce cinéma, lorsque le gouvernement algérien naissant, a accordé une attention particulière à l’activité cinématographique, par le nombre de salles de cinéma ouvertes, à savoir 400 salles.

En revanche, fut lancé une large opération de formation des techniciens dans le domaine cinématographique. Aussi, a été lancé le «Centre National du Cinéma» et «l’Institut National du Cinéma» en 1964. Après trois ans, ces deux institutions furent dissoutes et remplacées par le «Centre Algérien du Cinéma» et «Office National pour le Commerce et l’industrie Cinématographique».

Bien que la plupart des films produits au cours des 30 années qui suivent la date de l’indépendance du pays soient dominés par le caractère révolutionnaire, ces œuvres ont pu atteindre un large succès à l’intérieur et hors de l’Algérie, en reportant de nombreux prix cinématographiques prestigieux, dont les plus célèbres sont «L’Aube des damnés» du réalisateur Ahmed Rachedi , et «La bataille d’Alger» 1966, vainqueur du Lion d’Or du Festival de Venise, qui est une coproduction avec l’Italie, et réalisé par Gillo Pontecorvo.

Cette période a vu la réalisation de nombreuses coproductions avec d’autres pays, notamment l’Egypte et la France, et le nombre de films produits entre 1966 et 1974, est 424 films, dont le plus célèbre est «Le Vent des Aurès» de Mohamed Lakhdar Hamina en 1966, qui a obtenu à Cannes «le Prix de la première œuvre» en 1966, Prix du meilleur scénario et grand Prix des écrivains russes à Moscou, en 1967, et Prix de «la Gazelle d’Or» au Festival de Tanger (le Maroc) en 1968, à l’instar d’autres œuvres, «La nuit a peut du soleil » de Mustaphaa Badie en 1966. Mohamed Rachedi a présenté «L’opium et le bâton», en 1972, «Patrouille vers l’Est» en 1971 d’Amar Laskri, et «Sueur noire» en 1972, de Sid Ali Mazif, et «Zone interdite» d’Ahmed Allam en 1972. «Nous reviendrons» de Slim Riadh, en 1972, «Le charbonnier» de Mohamed Bouamari, qui a obtenu le Tanit d’argent du Festival de Carthage pour l’année 1972, et le Prix international de critiques cinématographiques du Festival d’Ouagadougou, en 1973, avec une participation à la compétition de Georges Sadoul en 1973, et le Prix du Bureau Catholique de Belin de 1974.

Le fantastique «Chronique des années de braises» du réalisateur Mohamed Lakhdar Hamina, reste l’icône du cinéma algérien, et titre de son rayonnement mondial, et le seul film arabe à avoir gagné la Palme d’Or, du Festival de Cannes en 1975.

En réalité, les thèmes abordés par le cinéma algérien se sont variés pour toucher des sujets sociaux et de comédie, mais la situation sécuritaire des années quatre-vingt-dix a eu une grande répercussion sur la situation du cinéma, avec un arrêt presque totale de la production cinématographique, à cause de la situation chaotique qui a caractérisé la situation du pays, dans divers secteurs.

Comme l’indique le journaliste et écrivain Faycel Metaoui, à «La Majalla» : «la raison de la régression du paysage cinématographique algérien prend racine dans ce qu’on appelle la décennie noire»», ajoutant que «la faillite de la création cinématographique a fait que l’Etat se retire de nombreux projets cinématographiques».

Lotfi Bouchouchi, réalisateur algérien
Lotfi Bouchouchi, réalisateur algérien

Metaoui a aussi insisté sur «l’absence d’une école spécialisée dans la formation cinématographique, chose qui a eu un impact négatif sur l’industrie cinématographique du pays», assurant que la chose relève «des plus pressantes demandes de la génération actuelle des cinéphiles qui ne trouvent pas d’occasions pour affuter leur talent».

Considérant aussi, que «le réalité des salles de cinéma fermées est l’une des facettes qui reflètent la crise du cinéma algérien. Après l’indépendance le nombre de salles en activité dépassait les 400 pour ne pas dépasser de nos jours, après des décennies, 80 seulement» Un nombre que Metaoui considère «très peu».

La situation de ces salles ne peut être mieux que dans le cas d’une implication du secteur privé, absent totalement du secteur de la création malgré l’importance de ce secteur, car, selon notre interlocuteur, le cinéma a besoin de capitaux, pour sa production et sa commercialisation, mettant l’accent sur l’absence d’un réel marché cinématographique, et sur le fait que «la législation n’impose pas aux chaines satellitaires algériennes d’acquérir les films produits, ou la participation aux opérations de production».

Et concernant le secret de réussite des films qui traitent de certains aspects de la révolution algérienne, Metaoui assure quant à la multiplicité des thèmes traités par le cinéma depuis l’indépendance. Le cinéma algérien selon lui «est pionnier au niveau arabe et africain»…

Quant aux films de la révolution, il indique que leur nombre reste réduit, ajoutant que le problème avec ce genre réside dans la manière de traiter le sujet. Ces œuvres insistent sur la glorification des personnages et des chefs de la révolution. Or le thème des films produits est passé, après la révolution et à travers les années soixante-dix, de la glorification du peuple comme étant le héros, à la glorification des personnages dans les films produits récemment tels que les films de «Colonel Lotfi», «Krim Belkacem», «Lella Fatma N’soumer» et «Mustafa Ben Boulaid».

Il a souligné que le film «Le puits» exclu des nominations pour les Oscars, a su attirer l’attention, car il a traité la Révolution d’une manière différente, touchant de la sorte quelques tabous, et c’est là que réside le secret de son succès. Ajoutant que «dans le film historique, nous n’écrivons pas l’histoire, mais plutôt nous dévoilons des vérités historiques méconnues, et non abordées, d’une manière intentionnelle ou non intentionnelle».

Metaoui explique l’exclusion du film, par plusieurs raisons. La raison la plus importante, est que l’Oscar dispose de règles propres, à l’exemple de la promotion du films, par sa projection dans des salles de cinéma pendant plusieurs mois, l’organisation de conférences de presse, et l’acquisition de surfaces dans divers médias célèbres pour leurs écrits cinématographiques, à Hollywood précisément. Ajoutant que l’Oscar dispose de «règles politiques, choix et orientations claires, en relation avec certaines questions stratégiques». En plus, il ajoute «qu’il existe réellement une pression cinématographique énorme, à l’instar du choix du sujet, de la performance des acteurs, et des visions de réalisation, qui optent pour certaines méthodes nouvelles, en liaison avec la numérisation et les technologies modernes.

Pour sa part, le spécialiste en cinéma et Professeur à la Faculté des Arts et de Culture à l’Université de Constantine, le Professeur Jeddi Kadour, confirme que l’actuel du cinéma algérien est influencé par sa naissance non naturelle, pendant la révolution. Concernant l’essor de l’industrie cinématographique dans son pays, il ajoute pour «La Majalla» que «la chose ne s’est pas faite sous l’effet d’impulsions créatives, mais en riposte au cinéma colonial, et de-là, elle n’a constitué qu’une manière de lutte contre le colonialisme français».

Immédiatement après l’indépendance, au cours des années soixante-dix, ajoute Jeddi, «le cinéma a été utilisé pour des buts et objectifs purement idéologiques, comme outil de propagande de l’orientation idéologique de l’Etat algérien, et obéissant aux directives directes du Président Houari Boumediene. Le but en était d’archiver la révolution algérienne au niveau international, afin qu’elle soit leader des mouvements de libération».

Considérant que la deuxième phase du cinéma algérien après l’indépendance a commencé avec l’avènement du président Bouteflika, qui a parrainé la production de nombreux films révolutionnaires, dans le but, de diffuser l’esprit révolutionnaire, et d’inculquer le patriotisme à la nouvelle génération d’Algérien qui ont commencé à perdre cet esprit.

Jeddi considère que «limiter le rôle du cinéma en la promotion de l’idéologie révolutionnaire, ou pour diffuser l’esprit national, est l’une des raisons de son échec, et l’absence de son éclat», expliquant le succès des films révolutionnaires produits au cours des années soixante-dix par le fait que ces films s’adressent aux émotions des téléspectateurs, qui ont vécu ces événements, et non à la raison. La preuve est que la nouvelle génération est indifférente et non intéressée par ce genre de films.

Il a souligné que l’absence d’une vision stratégique pour l’industrie du film, constitue l’une des raisons de l’échec, et que l’une des images de cette absence est l’inexistence d’instituts de formation cinématographique. Et tant que cette absence persiste, tout mouvement de critique demeurera absent. La preuve de ceci : «le film Ben Boulaid produit récemment par le réalisateur Ahmed Rachedi porte la même vision au niveau de la réalisation, que les œuvres qu’il réalise depuis trente ans».

Selon lui, «l’absence d’instituts de formation est intentionnelle, et destinée à maintenir la pérennité de la domination de l’ancienne génération de cinéastes sur la scène du film, et l’exclusion de la nouvelle génération, en particulier dans le domaine de la production cinématographique révolutionnaire».

En revanche, Jeddi croit que beaucoup de cinéastes de son pays abordent le film révolutionnaire ou historique sur la base de concepts fallacieux, car ils reprennent les événements dans leurs plus petits détails, tandis que la réalité conçoit «le cinéma historique non comme une reprise de l’histoire ou ce que relatent les livres d’histoire, mais en dévoilant le non-dit»

À son avis, «la racine du problème revient à la vision qu’a l’Etat officiel de l’acte cinématographique, qu’il ne conçoit qu’en outil pour asseoir un but occasionnel, sans relation avec l’aspect créatif. Pour cette raison, l’Etat dépense des sommes colossales pour ne produire que des films ternes».

En fait, l’Algérie n’a pas bénéficié de la manne engendrée par l’augmentation de son budget, suite à l’aisance financière, malgré l’organisation de maintes manifestations importantes, à l’instar de «L’Année de l’Algérie en France» – 2003 et «Alger, capitale de la culture arabe» – 2007, «Tlemcen capitale de la culture islamique» – 2011, «Cinquantaine de l’indépendance» – 2012, «soixantaine de la révolution» – 2014, et «Constantine capitale de la culture arabe» – 2015. Seulement, tous ces événements n’ont été d’aucune utilité pour le cinéma algérien, en dépit de la production de dizaines de films, qui n’ont pas eu aucun succès, pour entrer dans l’oubli suite à la première projection.

 

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