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Douglas J.Feith : « La capacité de l’Arabie Saoudite à combattre le terrorisme n’a pas de similaire » - Majalla Magazine
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Douglas J.Feith : « La capacité de l’Arabie Saoudite à combattre le terrorisme n’a pas de similaire »

Douglas Feith et William Luti pendant une conférence de presse le 4 juin 2003
Douglas Feith et William Luti pendant une conférence de presse le 4 juin 2003
Douglas Feith et William Luti pendant une conférence de presse le 4 juin 2003

Par Mostafa El-Dessouki

Douglas J.Feith a commencé sa carrière dans le gouvernement américain en 1975 dans l’équipe du sénateur démocrate connu Henry Scoop Jackson et d’autres connus sous l’appellation des « nouveaux conservateur ». il a par la suite rejoint le parti Républicain et il a assumé plusieurs responsabilités dans la sécurité nationale sous l’administration Reagan et celle de Bush Junior. Il a occupé le poste d’adjoint du secrétaire d’état à la Défense, Donald Rumsfeld, chargé des affaires politiques entre 2001 et 2005. Pendant cette période il a tissé  les relations du Pentagone dans plusieurs régions du monde, en particulier dans le Moyen-Orient et l’Irak. Depuis, il est devenu chercheur et consultant privé dans le domaine politique. Il occupe actuellement le poste de directeur du Centre des études stratégiques de la sécurité nationale américaine et est le doyen de l’Institut Hudson spécialisé dans les politiques générales. A propos de sa vision des questions du Moyen-Orient et de la nouvelle administration américaine à ce propos, Al Majjalah a eu avec lui cet entretien.

Sous l’administration d’Obama, plusieurs voix se sont élevées pour exprimer  leur inquiétude quant à la politique de la Maison Blanche vis-à-vis des milices shiites soutenues par l’Iran dans la région arabe mais ils ont été déboutés. Quelle évaluation rétrospective faites-vous  à cette attitude ?

Les responsables de l’administration Obama n’ont pas accordé l’attention nécessaire aux milices shiites. L’échec s’est par ailleurs illustré dans la volonté de la Maison Blanche d’instaurer une coopération stratégique américano-iranienne et le meilleur moyen d’aborder cet accord réside dans la volonté de voir l’accord sur le nucléaire iranien comme axe principal de cette stratégie. Le président Obama croyait fort en cet accord et pensait qu’il était possible. Il savait que tant qu’il y avait un conflit sur le dossier nucléaire iranien, il serait impossible d’établir une coopération stratégique avec ce pays et il a essayé de conclure l’accord sur le nucléaire iranien, non pas par ce qu’il était important mais par ce qu’il voulait éliminer un obstacle à même de compromettre la voie de l’aboutissement à cette coopération stratégique.

Douglas Feith avec Donald Rumsfeld, Michelle Sison et Robert Grenier
Douglas Feith avec Donald Rumsfeld, Michelle Sison et Robert Grenier

Au début, il pensait que les iraniens allaient faire de grandes concessions pour arracher cet accord. Il a avancé des conditions sévères qui portent sur l’arrêt de l’enrichissement de l’uranium et le démontage des sites nucléaires, pensant ainsi qu’ils allaient consentir. Mais il ne les a jamais compris. Et quand ils ont refusé, Obama a retiré ses conditions. De nouveau, le problème pour lui n’était pas l’accord sur le nucléaire mais d’écarter tout obstacle pouvant compromettre l’établissement d’une coopération stratégique. C’est pourquoi, après le refus iranien, il a accepté de conclure avec eux un accord adouci.

Peut-être que la réponse de la Maison Blanche  sous l’administration Obama, se basait sur le fait qu’une coopération stratégique américano-iranienne pouvait être utile à la région arabe. Et si l’idée motrice est d’établir une coopération stratégique américano-iranienne, il serait possible de fermer l’œil sur le terrorisme soutenu par l’Iran à travers « Hezbollah » au Yemen, à Gaza et ailleurs dans la région ou en atténuer la gravité. Mais vous avez dit que le président Obama n’a pas compris les iraniens. Qu’est ce que pensez qu’il n’a pas compris ?

Le président Obama n’a pas saisi l’importance du  rôle que joue l’arme nucléaire dans la stratégie iranienne et n’a pas appréhendé leur tactique indirecte et comment ils sont capables d’agir avec une hostilité extrême et une grande vigilance.   Ils disposent d’une intelligence stratégique et sont en train d’exporter le produit de leur richesse mais le font avec une manière très prudente et précise et ils préfèrent confier l’exécution des actes violents à des agents au lieu de les faire eux-mêmes. Mais parfois ils sont imprudents. Et quand ils ont constaté que l’administration d’Obama était disposée à accepter l’humiliation, ils n’ont pas hésité à envoyer des vedettes iraniennes patrouiller dans le Golfe pour humilier davantage les Etats unis ouvertement. C’était un acte prémédité qui cache un vil objectif. Obama a subi cet affront et l’a avalé.

Mis l’atténuation du recours de l’Iran à d’autres agents pour ses sales besognes, a été un autre moyen pour humilier l’administration d’Obama en elle même. La conséquence fut une appréhension limitée et un échec partiel dans la perception du degré de l’hostilité stratégique iranienne. Par exemple, pour les saoudiens, il est clair que l’Iran agit contre eux à travers les attaques et le soutien aux agents iraniens en Irak et en Syrie, au Liban et au Yémen. Si on met tous ces points sur une carte, on trouvera l’Arabie Saoudite au beau milieu. C’est donc tout à fait normal que les Saoudiens considèrent la question iranienne comme un problème stratégique. Et ils ont constatés que l’administration d’Obama en était inconsciente et non disposée à l’affronter.

Votre expérience en matière de gouvernance, sous l’administration de Bush junior, a atteint son apogée. Mais malgré que la politique de cette administration, fût différente de celle d’Obama, certains analystes de la région qui reconnaissent  cette bonne concentration de lutte contre des groupes terroristes comme Al Qaida, lui reprochent en même temps son manque de propension à affronter l’Iran. Ont-ils raison ?

Sous l’administration de Bush, on n’a jamais pensé que la guerre contre le terrorisme concernait Al Qaida seulement. Le problème résidait au fait dans le groupe Al Qaida et d’autres organisations sunnites et shiites. D’après mon avis, le problème réside dans l’extrémisme islamiste qui englobe des éléments sunnites et autres shiites. Certains éléments sunnites et shiites se vouent une haine mutuelle mais s’unissent contre l’Occident. Au sein de la CIA, certains responsables ont eu du mal à accepter l’idée d’établissement d’une alliance stratégique entre des adversaires idéologiques pour combattre un ennemi commun. Mais d’autres sous l’administration de Bush, l’ont rapidement saisi.

Et malgré le fait qu’Al Qasida soit hostile aux shiites, il est encore possible qu’il coopère avec l’Iran contre les USA. Et de fait Al Qaida a collaboré avec l’Iran contre les USA. D’ailleurs, l’Iran a soutenu Hamas et Al Qaida, qui sont deux organisations sunnites et qui sont en conflit avec l’islam shiite. Les iraniens étaient heureux de les soutenir car ils ont des ennemis communs qui sont Israël, l’Amérique et l’Arabie Saoudite.

Il y maintenant une nouvelle administration à Washington. D’après vous est ce que sa vision politique en ce qui concerne l’Iran est déjà claire ou est ce que les choses ne sont encore définies ?

Douglas Feith et Mostafa El-Dessouki à Washington
Douglas Feith et Mostafa El-Dessouki à Washington

Sur le plan de la politique étrangère, le nouveau président en est encore à ses débuts. Et il ne s’est pas encore trop investi de façon personnelle dans la réflexion sur la question de sécurité nationale. C’est pourquoi, il y a une grande occasion qui se présente pour influencer sa pensée. Il est probable que les saoudiens aient trois ou quatre idées stratégiques à propos de leur région et qu’ils désirent les transmettre. Il est possible que ces grandes idées puissent aider le président Trump à mieux connaitre les questions complexes de la région.

Le président Trump a exprimé ses pensées quant aux différentes questions au Moyen-Orient, Il n’empêche, il n y a pas dans ses propos un enchainement ou une logique de liaison ou de cause à effet entre ces questions.

Par exemple il désire collaborer avec l’Iran mais aussi il veut coopérer avec la Russie malgré le fait que la Russie aide l’Iran en Syrie. Il a aussi parlé d’un traitement dur de « Daech » mais il ne veut pas non plus s’engluer dans le bourbier syrien. Si on rassemble ses dires à propos de l’Iran, de la Russie, de Syrie, des régions sécurisées et de « Daech », on ne trouvera pas de liens.

Alors que les responsables saoudiens s’apprêtent à collaborer avec leurs nouveaux homologues américains, et d’après votre connaissance du Royaume et de ses relations avec les USA, comment pensez-vous qu’ils vont être compris et reçus ?

Je pense que les responsables saoudiens vont essayer de parvenir à un moyen rapide pour élaborer une vision stratégique pour le Moyen Orient et de la faire parvenir au président Trump.  Les Saoudiens ont été dérangés par la politique d’Obama qui n’a pas servi les intérêts des Etats unis et qui a causé beaucoup de dommages aux intérêts saoudiens.

Comment peut-on préserver ces intérêts communs ?

La seule grande menace stratégique dans la région est les hostilités iraniennes et les moyens dont ils disposent. Quand les Etats unis regardent le Moyen orient, ce regard doit être fondé sur le fait que la république islamique d’Iran, en tant qu’état, que révolution et pour des raisons classiques et idéologiques, représente le plus grand problème stratégique dans la région. Et cela est d’autant plus vrai pour les Etats unis et pour l’Arabie saoudite. Peut-être que certains se posent la question si l’Iran représente un problème à cause d’une propension ethnique ou à cause d’un extrémisme islamique. Ces deux raisons ne sont pas contradictoires. L’hostilité persane accompagne cet islamisme extrême que l’Iran veut exporter comme modèle. Les nazis ont fusionné entre leur germanité et leur pensée socialiste nationaliste et c’était la raison pour la quelle ils ont représenté un danger pour le monde. De même pour l’Union soviétique qui a représenté une menace nationaliste et idéologique.

Ensuite, pour interpeller Trump et ce qui se trame dans sa tête, il faut soulever la question de « Daech ».  Ce serait un message fort des saoudiens s’ils explicitent le modèle sunnite de l’extrémisme islamiste. Si les saoudiens utiliseraient les mêmes concepts que Trump, je pense qu’il va les écouter. Le plus important dans la lutte contre les organisations extrémistes à l’instar de « Daech » réside dans le fait de traiter avec des musulmans modérés qui voient qu’ils sont les ennemis de ces extrémistes.  Et c’est là où intervient le rôle de l’alliance islamique.  Il faut que le message saoudien à Trump, qui portera sur les intérêts communs entre les deux pays, s’articule sur deux points : premièrement il faut souligner le fait que l’Iran représente une menace stratégique aux intérêts communs des Etats unis et de l’Arabie Saoudite, comme le démontre ses intentions expansionnistes, son hostilité aux Etats unis, sa pensée révolutionnaire et les moyens dont il dispose.

Deuxièmement, si tu veux combattre Daech, il faut que sa confrontation idéologique soit un axe important dans la campagne. Il y a des moyens militaires à utiliser contre Daech, mais en plus il faut que l’une des composantes de cette lutte soit axée sur les idées et au premier rang des quels figurerait la collaboration américaine avec les musulmans qui souhaitent contrecarrer Daech et le combattre.

Il est possible que les saoudiens déclarent qu’ils sont prêts à travailler sérieusement avec les Etats Unis pour combattre l’extrémisme religieux et pour la dénonciation de toutes formes de terrorisme et de toutes les agressions violentes qui touchent des civils pour des raisons politiques. Il est possible qu’ils déclarent qu’ils veulent agir en tant que partenaire avec les Etats Unis et qu’ils peuvent dire à Trump, qu’il a lui même critiqué son prédécesseur à cause de son échec dans la détermination de l’ennemi et que les saoudiens sont prêts à localiser cet ennemi et à agir avec nous contre cet ennemi car il n’est pas seulement son ennemi mais notre ennemi aussi.

Encore une fois, je crois que le président Trump ne dispose pas de points de vue précis quant à toutes les questions du Moyen-Orient et qu’il est ouvert à toutes les propositions.  Si l’Arabie Saoudite envoi une personnalité comme son ministre des affaires étrangères et qui rencontrerait Trump et son conseil des ministres, il pourrait transmettre ces deux messages avec célérité.  Et je le répète : d’abord l’Iran représente une menace stratégique pour les Etats Unis et pour l’Arabie Saoudite. Cela pourrait aider l’administration Trump à redéfinir une image juste du danger qui plane sur la Syrie où le régime de Bachar Al Assad est considéré comme le plus grand allié de l’Iran dans le Moyen-Orient et que l’Arabie Saoudite peut présenter un exposé bien élaboré pour appréhender ce qui se passe au Yémen, en Lybie et au Liban. Toute administration a besoin de principes organisationnels et rationnels. Le président Obama avait un plan conducteur mais il était mauvais car il s’est basé sur le principe d’une coopération stratégique avec l’Iran. Le président Obama a élaboré toutes ses politiques dans la région sur cette base. Et je crois que les responsables saoudiens désirent convaincre l’administration Trump d’adopter une méthode plus sage envers ses relations avec l’Iran.

Le deuxième point concerne Daech et l’extrémisme religieux. Le message principal aura besoin d’une batterie de mesures militaires et idéologiques pour achever Daech. Et le plus important dans les efforts idéologiques est le partenariat entre les Etats Unis et les éléments qui désirent, dans le monde islamique, combattre Daech et les extrémistes.

Que pensez-vous de l’évolution du point de vue de Trump à propos du rôle de l’Irak et des milices irakiennes ?

En ce qui concerne la mission des états unis, peut-être que le président Trump pencherait vers un recours plus accru aux forces locales contre Daech. Mais est-ce que cela veut dire que les USA doivent s’allier à des forces pro-iraniennes contre Daech ? Si le président Trump appréhende à sa juste valeur l’importance stratégique d’une opposition à l’Iran, il ne marchera pas dans une alliance avec des forces pro-iranienne dans la lutte contre Daech. C’est pourquoi, les USA devraient être contre l’Iran et contre Daech aussi, malgré le fait que l’Iran et Daech sont hostiles. Parfois, l’ennemi de mon ennemi reste mon ennemi et les USA devraient confronter les deux à la fois.

Pour vous quels sont les avantages saoudiens dans la lutte contre Daech ?

Comme je l’ai signalé, si les Etats unis veulent exterminer Daech, elles auront besoin d’une action militaire et une action idéologique dans sa campagne. Elles auront besoin d’être sûr que Daech ne mobilisera pas de nouvelles recrues et il n’y a pas un autre état au monde capable de faire face à l’islam extrémiste comme l’Arabie Saoudite. Le royaume dispose d’un référenciel unique dans l’explication de l’islam et de ses préceptes.  Et les leaders saoudiens peuvent accentuer leurs efforts dans la propagation de la pensée islamique qui réfute les attentats suicides et l’assassinat des civils. Ils peuvent commencer à combattre par la diffusion de ce principe et les personnalités religieuses peuvent apporter les preuves convaincantes pour dénoncer les attentats contre les civils ordinaires pour des raisons politiques. Cela peut aider à assécher les sources et les réseaux à travers lesquels Daech et d’autres organisations recrutent les combattants et leur inculquent leurs idées.

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