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Le dernier combat du roi - Majalla Magazine
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Culture

Le dernier combat du roi

Illustration de 'Oeuvres complctes de Buffon' (Getty)
Illustration de 'Oeuvres complctes de Buffon' (Getty)
Illustration de ‘Oeuvres complctes de Buffon’ (Getty)

Par Chokri Ben Nessir

« La sève du printemps coule en moi…je suis né pour le combat »

Combats de béliers. Ces joutes remontent à l’ère hafside. Mais l’amour et la vénération du bélier figurent en place dans le métissage harmonieux de cultes, cultures et traditions en Tunisie, depuis la nuit des temps. Que l’on soit pour ou contre, la béliomachie répond à un besoin. Celui du retour aux sources exprimé par l’affluence massive et populaire sur ce sport, qui regroupe en lui, le folklore et le patrimoine.

Quand il se dresse majestueusement au milieu de l’arène et ausculte du regard les spectateurs dont les yeux sont braqués sur lui, le bélier avec ses cornes imposantes et redoutables, sent qu’il a la valeur des gladiateurs des temps perdus. Il est parmi les derniers dieux des stades, qui suscitent l’émerveillement.

L’animal que l’on voit toujours en tête du troupeau, dont la force est concentrée dans la masse crânienne et qui est toujours prêt à foncer cornes en avant, et qui a toujours exprimé l’impulsion, la poussée des forces, l’expansion, l’essor, affiche alors une passion dévorante pour le combat.

Sûr de sa force, brulant du désir de s’en servir, il cherche son challenger, charge droit sur lui et c’est le premier choc. Son bruit est fracassant tellement le silence du public qui suit le combat est religieux. Pour l’éleveur, le propriétaire et les supporters, oui car il a des supporters venus encourager la bête qui défend les couleurs de leur cité, de leur quartier ou de leur région, le moment est sans doute l’un des plus émouvants. « Le bélier sait qu’il devient le prolongement, le reflet de toutes les vertus de son maître et le garant de son honneur » indique à ce propos Med taïeb Bounatirou, éleveur et propriétaire de bélier.

Il n’a pas le droit à l’erreur, car une seule défaite met fin à sa carrière de combattant. C’est pourquoi un bélier de combat doit charger droit, vite, sans hésiter et de loin. « Il doit avoir l’esprit combatif et des facultés d’encaisseur. Il ne doit pas se décourager et songer à l’abandon dès les premiers échanges. » explique maître Fatma Essaïed, béliophile.

« La victoire procure un bonheur intense à l’éleveur, une joie profonde à son public » souligne à ce propos M.Bounatirou. « Le maître se projette ainsi dans l’animal » ajoute-t-il.

Ceux qui sont contre, pensent qu’il s’agit d’un sport cruel. Chose que réfute maître Essaïed, car « comme tous les mâles, les béliers ont tendance à défendre leur territoires et leurs aires d’influence. C’est un besoin inné, naturel de faire valoir leur force et leur suprématie. Même les femelles arrivent à se battre entre-elles. Nous ne croyons pas qu’il y ait un quelconque danger pour leur santé, la nature les ayant pourvu de moyens de défenses uniques en leur genre.. » Explique-t-elle.

Elle, c’est une enfant de la balle, qui a grandi dans un univers de béliers. Son père n’est autre que feu Ali Essaïed, fondateur de la Fédération Tunisienne de Béliomachie et du musée international de la Béliomachie en Tunisie. Elle a parcourue avec son père toutes les régions du pays et a assisté à tous les combats historiques. Son père lui a transmis tous les secrets de cette discipline au point qu’elle en parle avec force détails. Les éleveurs, les propriétaires et tous les passionnés de cet art, lui vouent respect.

Elle rappelle aux âmes fragiles que Philippe Bierdermann, dans sa thèse de doctorat d’état soutenue à Paris en 1979, intitulée « la Béliomachie en Tunisie », n’a pas omis de souligner l’humanisation de ces combats dans notre pays par rapport aux autres combats tels que les coqs, les taureaux. « Ni les spectateurs, ni les éleveurs n’usent d’artifice pour acculer ou obliger les béliers à s’affronter. L’animal est libre, soit de combattre, soit de rompre le duel à sa guise… » a écrit P.Biedermann, à ce propos, rappelle-t-elle.

De plus, la béliomachie qui est populaire, est considérée comme la deuxième  discipline qui draine une grande foule après le football.  Et le Tunisien, qui assiste fasciné, à un combat de ces nobles bêtes, perpétue sans le savoir, une tradition millénaire.

A cet effet, maître Essaïed, souligne que toute une série d’énoncés en vue de protéger davantage les béliers à savoir  a été prise en considération à l’instar de la catégorie des béliers (poids plume, léger, moyen, lourd), la périodicité des combats, l’âge des béliers, la classification (amateur, semi-pro et pro), les décisions de l’arbitre (match nul, aux points, abandon, arrêt de l’arbitre), le nombre de reprises (15, 20 ou 25), les visites médicales avant et après les combats. Elle distingue quatre races de béliers : la race Gharbi, la race Fernani, la race sicilienne et la race Bargui. « Les deux premières races sont les plus nombreuses et les plus combattives en Tunisie » indique-t-elle.

Huit mois à une année sont nécessaires pour préparer les béliers à leur premier combat. Il doit passer par trois étapes successives : RAOUANI (Mouton de campagne, novice), M’RAOUEB (semi-professionnel) et KAFFEL (professionnel).  

Seuls le flair, le métier et l’expérience de l’éleveur déterminent son choix pour tel ou tel bélier. Toutefois, l’acheteur doit tenir compte de certains critères de base, à savoir « l’âge, la conformation de la tête des cornes, la puissance du cou, la cambure du nez et l’éclat des yeux » avertit Mme Essaïed. « Un bélier de combat n’atteint sa maturité physique et sa majorité intellectuelle qu’à partir de 5 ans. » explique-t-elle. « Ses cornes sont d’une grande solidité. C’est d’ailleurs elles qui supportent les chocs » rassure-t–elle. Il faut noter que la carrière sportive du bélier dure 5 ans environ. « Le déclin commence à l’âge de 10 ou 11 ans » selon notre interlocutrice. Son entrainement se déroule quatre fois par semaine. « Cela consiste en une marche de 4 à 5 Km ponctuée de quelques pointes de vitesse. Une séance de massage suit chaque entrainement » recommande-t-elle.

Coté nourriture, le bélier de combat suit un régime particulier. On lui donne du Foin, de l’orge, l’helba, guerfala, maîs, carottes, artichauds, fèves. « Le dosage est laissée à l’entière discrétion de l’éleveur » estime-t-elle.

Le bélier de compétition doit absolument se battre 4 à 6 fois par an. « Faute de ne pas se défouler et assouvir son instinct à cadences régulières il se prive lui-même de nourriture et tombe malade ».

 

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