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La piraterie russe n’est pas récente… La première guerre électronique en Estonie - Majalla Magazine
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Affaires étrangères

La piraterie russe n’est pas récente… La première guerre électronique en Estonie

Un homme portant un masque devant un mur de codes électroniques, St Petersburg, Russie (Getty)
Un homme portant un masque devant un mur de codes électroniques, St Petersburg, Russie (Getty)
Un homme portant un masque devant un mur de codes électroniques, St Petersburg, Russie (Getty)

Philadelphie (Etats-Unis) – Maia Otarashvili

En janvier 2017, le Bureau du Directeur des Agences de Renseignement Nationale Américaines (qui englobe 17 agences et organismes, y compris la CIA, le FBI et la NSA), publia un rapport explicatif de la campagne russe, qui a visé à influencer les élections présidentielles américaines. D’après ce qu’a relaté le rapport, les Agences de Renseignement Nationale Américaines pensent que le Président Russe, Vladimir Poutine a donné réellement des ordres visant à influencer les élections américaines de l’année 2016.

«La Russie visait à affaiblir la confiance du peuple en l’opération démocratique, ternir l’image de la Ministre Clinton, et à porter atteinte à sa candidature ainsi que ses chances d’emporter ces élections. Poutine et le gouvernement russe ont exprimé une nette préférence pour le Président élu Trump… La campagne russe d’influence, vient suite à une stratégie d’envoi de mails combinant des opérations de renseignements secrètes, à l’instar d’activité électronique, et des efforts annoncés par les agences gouvernementales russes, ainsi que les médias que ce gouvernement finance, mais aussi des intermédiaires d’autres pays, des utilisateurs payants des forums sociaux, ou des chasseurs d’internet».

Ces informations ont choqué les américains, entrainant un souci grave, surtout que les pirates russes ont fuité des informations secrètes concernant Hilary Clinton, et le Parti Démocrate au site Wikileaks. Les Etats-Unis n’ont pas été l’objet avant d’une telle intervention odieuse russe, mais ce genre de comportement n’est pas étranger à la Russie. En tout cas, le gouvernement russe a déjà tenté de lancer une guerre électronique, et a réussi à le faire.

L’attaque électronique à contre l’Estonie en 2007 : «La première guerre électronique»

Bien avant la course présidentielle américaine de neuf ans, la Russie était impliquée dans un grand scandale concernant l’Estonie. Ce petit Etat européen, faisait jadis partie de l’Union Soviétique, est devenu actuellement membre de l’Union Européenne, de l’Otan, et un pays qui soutient la gouvernance électronique. Selon le plan «Estonie électronique», l’État a été transformé en une «société électronique» dans le sens où toutes les opérations du gouvernement et des banques, se font sans papiers. Même le vote aux élections se fait en ligne. Cet Etat d’une population de 1,3 millions, est le premier à faire de la connexion à internet un droit humain. En 2016, 99,6% des transactions ont été effectuées par le bais des services bancaires électroniques. Aussi, 96% de la population a opéré sa déclaration de revenus par voie électronique.

Mais les ambitions de l’Estonie à révolutionner la gouvernance électronique dans le pays, l’ont exposé à des risques sans précédent. En 2007, dans son effort d’abandonner l’héritage de l’Union Soviétique, le gouvernement a décidé de déplacer un monument de la guerre soviétique du centre-ville de Tallinn. La colère russe suite à cette action, ne s’est faite pas attendre, avec des menaces de sanctions. Des émeutiers ont agressé l’ambassadeur d’Estonie à Moscou. En un temps record, ont été neutralisés les sites des services gouvernementaux estoniens, les journaux et les banques. Ces attaques électroniques ont duré trois semaines, se faisaient par vagues, pour immobiliser l’Estonie entière. Les hackers ont bombardé ces sites d’une quantité impressionnante de messages. Chose qui a entrainé une surcharge et par conséquence l’arrêt de ces sites. Des rapports font état, que les pirates ont réussi à pénétrer le quart des ordinateurs à travers le monde (en les transformant en zombies), et ont fait appel à des logiciels robots, dans le but d’inonder les sites estoniens, d’informations erronées, au sujet d’un prétendu arrêt des services (cette attaque vise à arrêter les services électroniques en les inondant d’un flot d’informations d’une multitude de sources). En plus de ça, des personnes ordinaires ont rejoint les pirates, et ont reçu des instructions, émanant de sites russes, quant aux manières de lancer des attaques de blocage des services. Des sites ont été piratés, et ont réorienté les visiteurs vers des images de soldats soviétiques, ainsi que des citations de Martin Luther King pour combattre le «mal». Ces attaques ont coïncidés avec la diffusion de fausses informations. Des sites piratés ont fait état d’une demande de pardon de la part de l’Estonie, adressées à la Russie, avec une promesse de remettre le mémorial à son emplacement initial…

Le Gouvernement estonien a comparé les attaques électroniques, qui a ont duré trois semaines à des actes terroristes. Ces opérations ont constitué les premiers cas de la «guerre électronique». Ce concept nouveau, a été développé en 2007, comme était le cas pour «le terrorisme électronique». Alors que des responsables Estoniens, ont pu retracer certaines adresses IP propres aux pirates, qui remontent au gouvernement russe et à l’administration présidentielle, ils ont trouvé des difficultés à imputer ces actes au gouvernement russe. Toutefois, l’Estonie a présenté une demande officielle à l’OTAN dans le but d’activer l’article V. Chose qui obligerait l’OTAN à reposter à toute attaque contre l’un des États membres. Ces incidents ont démontré des faiblesses cruciales dans les systèmes régissant les règles internationales. Il s’est avéré que ces règles n’ont pas été élaborées pour répondre aux défis du vingt unième siècle, à l’instar de la guerre électronique. La dissimulation de l’identité dans ce type de terrorisme cybernétique arrange bien les responsables russes qui ont nié toute implication dans ces actes.

En 2007, Anne Applebaum a écrit que «les attaques [constituaient] un « test» russe des préparatifs occidentales à la guerre électronique en général, et l’engagement de l’OTAN en faveur du plus récent et plus faible de ses membres en particulier». A cette époque, l’Occident a échoué au test, et la Russie a pu sortir de la crise à la fin, sans préjudice. Les dispositions des articles IV et V de l’OTAN n’ont pas été suffisamment claires pour une éventuelle riposte à ce genre d’attitude.

Cependant, la communauté internationale a tiré quelques leçons de la «première guerre électronique» en Estonie. Lors du sommet de Bucarest de l’OTAN tenue en 2008, l’Alliance a mis en place un Centre de Défense coopérative Electronique Tallinn, en Estonie. Elle a également mis en place une nouvelle autorité pour gérer la défense électronique à Bruxelles. Au cours des années qui ont suivi, l’effort de l’OTAN s’est amélioré au niveau de la sécurité électronique de ses Etats membres, sur la base de l’expérience estonienne. Cela a permis à l’Estonie de poursuivre la transformation numérique de son gouvernement et de la société sans autres troubles. À l’heure actuelle, cet Etat est l’un des membres les plus éminents de l’OTAN dans le domaine de la gouvernance électronique et sa sécurité électronique.

La seconde guerre électronique aura-t-elle lieu ?

Au regard des menaces russes persistantes, les échos de la mise en garde d’Appelbaum de l’année 2007, résonnent encore. «[Mais], ceci tout en tenant compte du fait, que celui qui a obligé le Gouvernement estonien à sortir de l’espace électronique, reviendra encore une fois, avec un matériel meilleur, pour la prochaine bataille.».

La Russie est là, avec un matériel et une préparation meilleurs cette fois. L’ancienne formule de la «guerre électronique» s’est transformée en un genre de «guerre hybride», encore plus compliquée pour influencer l’Ouest. La première ingérence flagrante russe, à grande échelle, fut dans le cas du «Brexit». A savoir, la propagande russe, a commencé en 2015, par l’incitation à la haine des immigrés et la peur du terrorisme. Des sentiments qui ont finalement joué un rôle décisif dans le vote de sortie de l’Union européenne.

Dans un article publié récemment, Clint Watts et Andrew Westbird ont documenté les mesures que la Russie avait prises pour manipuler les élections américaines sans arriver à une falsification directe du vote.

«Aux États-Unis, des comptes russes, presque déclarés et d’autres cachés, sur les réseaux sociaux, ont fait usage de hashtags diffuses pour se présenter en partisans conservateurs de Trump, ou encore en extrémistes de droite. Ces comptes sur les réseaux sociaux, dont les profils regorgent de mots du genre, «Etat», «chrétienté», «Amérique», ou encore «Armée», diffusent ces hashtags favorables à Trump, avec des informations fausses et sinueuses à l’encontre du public américain. Chose qui a favorisé le soutien à Trump et le doute concernant le gouvernement américain».

Watts et Westbird expliquent aussi comment la Russie a aidé les partisans du Brexit :

«Le Royaume-Uni a également repéré une campagne similaire. Depuis le début de 2015, les médias russes ont incité à la peur des immigrés et à promouvoir les accusations lancées par Nigel Farage, supporter du Brexit, concernant l’exploitation américaine, dans le but d’augmenter le soutien du public pour le retrait de la Grande-Bretagne de l’Union européenne.»

Au début de Novembre dernier, Westbird, Watts et G N Burger, ont publié un rapport complet, relatant les pratiques de trolling sur internet à l’Ouest, après que cette équipe ait passé 30 mois à suivre de près les opérations d’influence russe sur internet, à travers le contrôle de 7000 comptes, qui envoient le message essentielle de l’équipe : «Trump n’est guère la fin de la guerre informatique russe contre l’Amérique, mais juste le début».

Une fois, dépassées les Élections Américaines, le but n’est plus la désactivation des sites électroniques, porter atteinte aux gouvernements, ou encore paralyser les banques, comme a été le cas pour l’Estonie. Les plus gros des dégâts s’opèrent plutôt par le biais de la guerre informatique. Le fait de pénétrer les bases de données et fuiter des documents secrets, permet au gouvernement de Poutine d’exploiter les opinions des gens ainsi que leurs actes, dans d’autres pays. Aussi, les caractéristiques des réseaux sociaux, permettent à la Russie, de promouvoir les idées qui servent ses intérêts. Il n’est point de moyens de prouver la chose, sans investigations approfondies et coûteuses, telles que celles menées par Watts et son équipe. Sans oublier que les législations internationales n’incriminent pas ce genre de comportement, à savoir le fait de créer un faux compte sur «Twitter» ainsi que la diffusion de fausses informations…

Heureusement, l’expérience de l’Estonie a permis à la communauté internationale de développer un fort potentiel pour poursuivre les pirates et dévoiler leurs identités. Après avoir recueilli suffisamment de preuves pour prouver la responsabilité de la Russie, dans des opérations visant le Comité national du Parti démocrate, Obama a émis des sanctions contre les autorités russes, avec expulsion de 35 diplomates russes soupçonnés d’espionnage, et la fermeture de deux organismes russes aux États-Unis.

Aller de l’avant

Dans un discours prononcé le 17 Janvier, Samantha Power, ambassadrice permanente des États-Unis auprès des Nations Unies, a encouragé les Américains à «lutter contre les fausses informations par l’information et l’imaginaire par la vérité». L’Occident a tiré la leçon de l’expérience estonienne, quant à la manière de se comporter face aux attaques électroniques. Mais à l’heure actuelle, les tactiques de la guerre électronique russe comportent des éléments de propagande, qui n’ont pas été confrontés comme il se doit, jusqu’à présent. L’ambassadrice Power a rappelé aux Américains, que la Russie a dépensé environ un milliard de dollars cette année, pour des outils de propagande, telle que la chaine de télévision «RT». Les pays occidentaux doivent engager de lourds investissements, dans un effort de contre-propagande, dans le but de rattraper la machine de propagande russe.

Selon un rapport de l’Agence nationale du renseignement publié en Janvier 2017 : «Moscou appliquera les enseignements tirés de la campagne ordonnée par Poutine, qui ciblait les élections présidentielles américaines, avec des tentatives d’influence future dans le monde entier, y compris les alliés de l’Amérique et de leurs élections». Parmi les alliés de l’Amérique qui seront visés dans leurs opérations électorales prochainement, la France, l’Allemagne, les Pays-Bas et bien d’autres. Ces trois pays comptent organiser des élections en 2017. De ces trois pays émanent des rapports concernant un financement russe, des partis nationalistes extrémistes de droite, en plus de la propagande opérée par des médias russes. De cette façon, l’occasion se présente à l’Occident de tirer les leçons des expériences douloureuses qui ont eu lieu en 2016.

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