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Le dinar tunisien en chute libre - Majalla Magazine
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Economie

Le dinar tunisien en chute libre

Par Chokri Ben Nessir

Le dinar tunisien s’est fortement déprécié face aux principales monnaies d’investissement et d’endettement: l’euro  et le dollar américain, provoquant ainsi un tollé général auprès des citoyens. Les experts de la place, habitués  à un discours sinistrose et apocalyptique stressant, y ont perçu un signe «d’effondrement» de l’économie nationale.

Le dinar a perdu près d’un quart de sa valeur par rapport à l’euro ces deux dernières années: alors qu’il s’échangeait encore à près de deux euros en 2015, il a atteint cette semaine son plus bas niveau historique, passant à plus de 2,55 dinars pour 1 euros.

Cette baisse qui intervient après une mission du  Fonds monétaire international, ce dernier mois à Tunis, et à l’issue de laquelle  le FMI s’est engagé à verser une nouvelle tranche de 300 millions d’euros, dans le cadre de la nouvelle ligne de crédit accordée l’an dernier au pays, d’un montant total de 2,6 milliards d’euros sur quatre ans, a été considéré comme dictée par les instances monétaires internationales. « La situation économique difficile réclame des mesures rapides et fermes pour maintenir la stabilité économique et encourager la création d’emplois », souligné pour sa part la mission du FMI dans ses conclusions. « La Tunisie fait face à des défis économiques importants. Les déficits budgétaires et des comptes extérieurs ont atteint des niveaux record, le pourcentage de la masse salariale dans le PIB total est maintenant l’un de plus importants au monde et la dette publique a encore augmenté à 63% du PIB à la fin 2016 alors que l’inflation de base a augmenté. La croissance en 2017 devait doubler à 2,3% mais cela restera trop bas pour réduire sensiblement le chômage, surtout dans les régions de l’intérieur du pays et parmi les jeunes » ajoute la même source.

L’Utica réagit

En effet, cette  « dépréciation rapide » constitue un grand danger aussi bien pour l’économie nationale que pour l’entreprise, a affirmé la principale centrale patronale de Tunisie, l’Utica, dans un communiqué.

L’Utica, s’est alarmée de la « dépréciation rapide » de la monnaie nationale et a appelé les autorités à intervenir face à ce « grand danger » pour l’économie du pays, déjà fragilisée. Elle aura des « conséquences graves et très négatives », a poursuivi l’organisation, exprimant « sa profonde inquiétude » et appelant ainsi le gouvernement et la Banque centrale (BCT) à  mettre en œuvre rapidement un « plan » visant à « freiner ce glissement », a souligné l’Utica.

Pour sa part la ministre des Finances, Lamia Zribi a relevé que la faiblesse du dinar s’expliquait par un creusement de plus en plus inquiétant du déficit commercial de la Tunisie. Celui-ci a culminé à 2,5 milliards de dinars (près d’un milliard EUR) à fin février contre 1,35 md (520 millions EUR) il y a un an.

Une baisse structurelle ?

Au fait cela fait des décennies que le dinar se déprécie mais la seule nouveauté cette année réside dans le fait que cette dépréciation est assez aigue. Car le dinar, à la faveur de la récente loi sur le nouveau statut de la BCT consacrant l’indépendance de cette institution et sa non intervention dans l’animation du marché, n’est plus protégé, voire n’est plus encadré. C’est cette nouvelle donne (non protection) qui a peut être aggravé, cette fois-ci,  le trend baissier du dinar.

La deuxième raison de cette nouvelle baisse du dinar trouve son explication dans la politique de change suivie par le pays. Cela pour dire que cette énième dépréciation n’est guère surprenante dans la mesure où elle est structurelle. En effet, depuis les années 80, la BCT a opté pour un dinar faible, c’est-à-dire pour une monnaie qui se déprécie régulièrement face aux monnaies fortes.

Trois périodes méritent d’être signalées, à ce propos. De 1983 à 1991, le taux de change effectif nominal (TCEN) du dinar a connu une période de dépréciation d’un peu moins de 5% par an.
A l’inverse, tout au long des années 90, le taux de change effectif réel (TCER) du dinar est resté beaucoup plus stable, avec une dépréciation moyenne d’environ 1% par an.
Depuis 2001, le dinar, objet d’un « flottement encadré », s’est déprécié par rapport à la monnaie européenne à un rythme moyen annuel de 5%, avec une pointe de 8,6% en 2003 et une baisse de 4,1% en 2005. L’euro qui s’échangeait en 2001 contre 1,1 dinar, s’échange aujourd’hui contre 2,6 dinars.

Les objectifs d’une baisse

La question qui se pose dès lors pour quels motifs la BCT a-t-elle opté pour un dinar faible  et  quels sont les avantages et désavantages d’une baisse de la monnaie ?

Soucieuse d’exploiter la période estivale et la haute saison touristique pour favoriser les rentrées de devises dans le pays, la BCT entend encourager, ainsi, à travers la baisse du dinar les touristes à profiter de la parité en leur faveur pour visiter nombreux la destination Tunisie et les membres de la colonie tunisienne à l’étranger à rentrer au bercail et à y dépenser en devises.

La dépréciation du dinar a une dimension positive, à court terme, en ce sens où elle vise à préserver la valeur du dinar en maîtrisant l’inflation, à corréler la croissance de la masse monétaire avec celle de l’activité économique et à booster les exportations, l’ultime objectif étant la réalisation d’un meilleur équilibre de la balance des paiements.
Plus simplement, la baisse des prix à l’exportation doit permettre un accroissement du volume des ventes, tandis que la hausse du prix des importations (consommation importée), doit les décourager. Ces changements doivent permettre, en principe, une amélioration de la balance commerciale.
Elle a une dimension négative dans la mesure où elle va générer une «inflation importée», en raison de la hausse du coût de la facturation libellée en euro des produits importés (biens d’équipements, matières premières, semi-produits, pièces de rechange…) et augmenter le coût de la dette extérieure.

Concrètement, les parties qui sont les plus lésées par cette dépréciation sont les entreprises locales et les citoyens résidents. Car une dépréciation de la monnaie nationale s’analyse aussi comme une perte de pouvoir d’achat, et donc de niveau de vie pour la population.

Concernant les entreprises locales, elles sont également affectées par l’accroissement de leur coût de production par l’effet du renchérissement des importations. D’ailleurs, ce n’est pas hasard si la centrale patronale (Utica) s’est empressée, au lendemain de cette forte dépréciation du dinar, de rencontrer le ministre du commerce, de revendiquer des compensations sous forme de nouvelles concessions-incitations.

Ce sont les importateurs de produits de luxe (concessionnaires automobiles de grosses cylindrées et autres.. .) qui seront, apparemment, les plus affectés. La chambre des concessionnaires automobiles de la place a déjà réagi négativement à toute tentative de sabrer dans les importations.

 La BCT semble sombrer, depuis plus de trois décennies, dans ce cercle vicieux de la dépréciation-dopage des exportations. Elle semble omettre que la dépréciation est une conséquence des difficultés économiques. Elle en est le symptôme et non un remède. Les difficultés restent après la dépréciation.

 

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