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Critique

“Chanson douce” de Leïla Slimani, généalogie d’un crime

Leila Slimani (Getty)

 

Leila Slimani
Leila Slimani

Paris – Majalla

Son second roman, Chanson douce, avait déjà été couronné par le prix Goncourt, en 2016. Après le Goncourt, le grand prix des lectrices de Elle a été décerné à Leïla Slimani.

Déjà lauréate du prix Goncourt en 2016 pour Chanson douce, Leïla Slimani (née en 1981 au Maroc), a remporté le Grand Prix des lectrices du magazine Elle, décerné mercredi soir, pour ce second roman, publié chez Gallimard. À ce jour, Chanson douce a été vendu à plus de 500.000 exemplaires.

Leïla Slimani succède au palmarès de ce prix créé en 1970 à Jean-Luc Seigle pour Je vous écris dans le noir. Par le passé, cette récompense avait distingué des écrivains tels que Max Gallo, François-Marie Banier, Charles Juliet (pour L’Année de l’éveil), Daniel Picouly, Véronique Ovaldé (Ce que je sais de Vera Candida) ou encore Philippe Claudel.

Leïla Slimani, tout juste 35 ans, journaliste passée par la khâgne et Sciences Po, raconte l’histoire excessive d’une nounou qui tue les enfants d’un couple de petits-bourgeois et combine en quelque sorte le récit familial mais d’intérêt sociopolitique et la poétique horrifique.

Tiré d’un fait divers, un double infanticide dans les beaux quartiers de New York en 2012, Chanson douce happe le lecteur avec une force étonnante qui tient autant à la maîtrise de sa narration qu’à son écriture sèche, clinique, précise. A partir du dénouement (« Le bébé est mort »), l’auteur remonte le temps et explore les fêlures de Louise, une nounou apparemment parfaite dont le désarroi grandit tout au long du récit, nourri par un sentiment d’impuissance et de rancœur à l’égard de la vie.

La nounou devient indispensable, installe « son nid » dans l’appartement et dans la vie du couple : « Elle est Vishnou divinité nourricière, jalouse et protectrice. Elle est la louve à la mamelle de qui ils viennent boire, la source infaillible de leur bonheur familial. »

Leïla Slimani décortique avec subtilité l’ambiguïté des sentiments, ce cocktail explosif de haine, d’envie et d’affection qui unit la nourrice à ses patrons. Au-delà du caractère hors norme du fait divers, elle ausculte la société contemporaine dans ses contradictions. Comment répondre à cette double injonction impossible à tenir : travailler beaucoup et élever ses enfants ? Comment concilier sa bonne conscience avec le rapport de domination inhérent à la relation employeur-employé ?

Derrière la tolérance affichée, il suffit d’une inflexion, d’une politesse qui sonne faux, pour qu’affleure le mépris de classe et que Louise, qui a cru faire partie de la famille, soit renvoyée à sa condition d’employée. La réussite de ses patrons finit par lui sembler un obstacle à la sienne propre.

D’une intelligence narrative et sociale sans faute, Chanson douce s’inscrit dans la lignée cruelle de ces récits – des Bonnes, de Jean Genet (1947) à Cérémonie, de Claude Chabrol (1995) – inspirés ­par l’affaire des sœurs Papin, deux servantes qui avaient assassiné leurs patronnes en 1933 : la tension qui sourd de chaque page y chauffe à blanc l’analyse d’une bourgeoisie que l’irruption d’une violence pulsionnelle finit par dynamiter.

Leïla Slimani confie à l’Express « Très tôt, j’ai eu l’intuition que les femmes n’étaient pas des criminelles comme les autres. Le spectre du crime féminin est très large, puisqu’il va du meurtre à l’adultère, de la perte de virginité à la haute trahison. Le crime féminin ne défie pas la seule loi, qui s’applique à tous, mais aussi la norme patriarcale. ».

Elle ajoute « Dans mes deux romans, Dans le jardin de l’ogre et Chanson douce, les héroïnes sont « hors la loi ». La première, Adèle, est une mauvaise mère, une mauvaise épouse. Menteuse et veule, elle est entièrement guidée par une sexualité compulsive, quasi animale. Chanson douce, mon deuxième roman, s’ouvre sur une scène de crime. C’est peut-être le meurtre le plus abominable que l’on puisse imaginer, celui de deux enfants en bas âge par la femme censée les protéger, Louise, leur nounou. J’ai voulu raconter Louise non pas comme un personnage classique de criminelle, mais comme une femme ordinaire que des circonstances banales poussent à la folie. Même les monstres ont une histoire. »

Écrit d’après un fait divers réel, il relate l’histoire horrifiante d’une baby-sitter meurtrière travaillant au service d’une famille bourgeoise dans le Xe arrondissement parisien.

Par ailleurs, Chanson douce va être adapté au grand écran par l’actrice et réalisatrice Maïwenn Le Besco (Polisse). Comme quoi, le succès appelle le succès.

Leila Slimani (Getty)
Leila Slimani (Getty)

 

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