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"Seule dans Raqqa" ou la chronique de l'enfer au quotidien - Majalla Magazine
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Cover Story, Interviews

« Seule dans Raqqa » ou la chronique de l’enfer au quotidien

Hala Kodmani

 

Propos recueillis par Diane Wulwek 

Nissan Ibrahim vivait à Raqqa, le fief des terroristes de l’Etat Islamique en Syrie. Sur Facebook, elle a chroniqué aussi longtemps que possible la vie quotidienne dans cet enfer, avant d’être exécutée en 2015 à l’âge de 30 ans. Dans un livre bouleversant intitulé « Seule dans Raqqa »*, la journaliste franco-syrienne Hala Kodmani** a choisi de rapporter son histoire. Entretien.

La Majalla: Votre livre est un récit à deux voix sur la tragédie syrienne, la vôtre et celle de Nissan Ibrahim, une jeune raqqaouie sortie de l’anonymat à titre posthume. Qu’est-ce qui a motivé une telle démarche?

Nissan Ibrahim
Nissan Ibrahim

Hala Kodamani : En janvier 2016, les journaux du monde entier ont annoncé qu’une jeune raqqaouie, qui s’exprimait sous le pseudonyme de Nissan Ibrahim sur les réseaux sociaux, avait été exécutée par l’Organisation Etat islamique pour « fait d’espionnage au profit de la coalition arabo-occidentale ». Cette nouvelle m’a étonnée : je connaissais beaucoup de gens à Raqqa, notamment dans les milieux des mouvements démocrates, et je n’avais jamais entendu parler de Nissan. En visitant sa page Facebook, j’ai découvert qu’elle avait tenu une chronique de la vie quotidienne entre 2011 et 2015 et que ses écrits rendaient compte d’une réalité peu connue, celle vécue par les raqqaouis sous l’occupation djihadiste. Je me suis retrouvée là face à un matériau extraordinaire. A partir de l’été 2013, en effet, Raqqa se retrouve peu à peu coupée du monde. Mais alors que la plupart des activistes ont dû quitter la ville pour survivre, Nissan Ibrahim, elle, est restée sur place. En cela, elle a été un témoin privilégié des événements. Pour cette raison, j’ai rassemblé ses posts qui constituent la trame du livre et les ai complétés par un travail d’enquête pour rapporter l’histoire tragique de Raqqa

M. : Au départ, vous souhaitiez donc écrire sur cette ville en particulier ?

K. : Oui, Raqqa, où je me suis rendue en 2013 et à laquelle je me suis attachée, est la première héroïne de ce livre. C’est une ville à priori insignifiante, située à l’est du pays, à l’écart de la Syrie dite « utile » : elle n’a pas de valeur historique, touristique ou économique, et personne n’en avait jamais entendu parler. Et pourtant, cette petite ville ordinaire a connu une destinée absolument inattendue. Elle est devenue tout d’abord la première ville de province à se soustraire de l’oppression de Bachar al-Assad et à s’autogérer. Puis, la capitale autoproclamée de l’Etat islamique. C’est précisément ce contraste que j’ai voulu montrer. Aujourd’hui, Raqqa est connue du monde entier pour être la capitale de l’enfer et se voit bien souvent confondue avec Daech, les djihadistes, les horreurs et les décapitations. Je voulais rendre justice à cette ville et à ses habitants qui n’ont rien fait pour mériter un tel sort. Et je souhaitais tout à la fois dans ce livre rendre hommage à Nissan Ibrahim et à son engagement en faveur de la liberté qui coïncide avec celui de toute une jeunesse syrienne.

M. : Alors justement qui était Nissan Ibrahim ?

K. : C’est une jeune femme particulièrement brillante, intelligente, éveillée, qui a grandi dans un milieu très modeste. Son père, d’origine kurde, était tailleur de pierres et vivait à Rumeilah, un quartier très populaire de Raqqa. Poussée par ses parents, elle poursuit des études de philosophie à Alep avant de revenir et enseigner dans un lycée de jeunes filles, ce qui lui permet de contribuer aux besoins de sa famille. Dans ses posts, elle fait référence à Sartre, à Platon, à ses rêves de liberté, à ses espoirs pour son peuple et son pays. Il y a en elle, comme chez de nombreux raqqaouis, une sorte de contradiction : Nissan vivait chichement mais elle voyait très grand.

M. : Elle fait donc de Facebook son journal de bord…

K. : Oui, elle prend part aux événements en s’exprimant sur les réseaux sociaux comme l’ont fait de très nombreux autres jeunes gens lors des printemps arabes. Pour ne pas être démasquée, d’abord par les services du régime puis par ceux de Daech quand ils ont pris le contrôle de Raqqa, elle écrit sous pseudonyme. Son identité virtuelle lui procure une certaine liberté. Elle rapporte les faits, partage ses réactions, ses enthousiasmes, ses peurs, ses indignations. Elle fait preuve d’humour, de dérision tout en ressentant intensément les drames, les injustices, les tueries, les violences. Elle compte près de 500 amis sur Facebook mais pour la plupart, elle ne les connaît pas dans la vie réelle : sur les réseaux sociaux, on se lie parce que l’on exprime les mêmes idées, que l’on partage les mêmes aspirations.

M. : Elle n’appartenait à aucun mouvement politique ?

K. : Non, elle fait seulement acte de résistance en ligne où elle s’informe, suit tout ce qui se passe et rend compte de ses engagements. En mars 2011, par exemple, au tout début du soulèvement syrien, elle bout d’indignation derrière son ordinateur : les Raqqaouis ne rejoignent pas d’emblée le mouvement révolutionnaire, la ville reste insensible à ce qui passe partout ailleurs dans le pays et ça la rend folle. La vraie vie commence pour elle au printemps suivant, lorsque Raqqa se joint à la rébellion anti-Assad et chasse quelques mois plus tard l’armée régulière. Nissan Ibrahim exulte alors de fierté, clame sa joie et son enthousiasme sur la Toile. Elle se passionne pour les projets de gestion citoyenne, rend compte de l’effervescence qui tout d’un coup bouillonne dans la ville. On peut dire que la révolution syrienne a véritablement bouleversé sa vie et ses aspirations.

M. : Mais peu à peu, et selon votre expression, « les loups » entrent dans Raqqa…

K. : En effet, à partir de l’été 2013, les djihadistes s’infiltrent dans la ville et vont confisquer cette révolution naissante. Les espoirs de Nissan s’effondrent brutalement, elle est accablée par le dégoût et la tristesse. Mais en même temps, elle enrage de colère car ces djihadistes obscurantistes, on ne le dit pas assez, sont des envahisseurs. Non seulement ils viennent imposer leur loi barbare mais ils ne sont pas syriens : ce sont des tunisiens, des égyptiens, des ouzbeks, des tchétchènes, des indonésiens, des somaliens… Comme pour tous les raqqaouis, devoir se soumettre à des étrangers lui est tout à fait insupportable.

M. : Et cette occupation devient très vite un enfer…

K. : Oui, Nissan Ibrahim raconte la terreur qui entre dans la ville. Des têtes d’hommes décapités sont exhibées sur la place publique. La signature de Daech est la même partout : elle consiste à provoquer d’entrée de jeu le choc des esprits, faire comprendre ce qu’il en coûte de résister. Nissan rend compte de l’installation d’un système totalitaire. Les moindres détails de la vie quotidienne sont fixés par des règles et des obligations. Le noir intégral de la tête aux pieds que doivent porter les femmes, le voile supplémentaire qui doit couvrir leurs yeux lorsqu’elles sont en voiture. L’interdiction pour elles de sortir dans la rue si elles ne sont pas accompagnées d’un homme appartenant à leur famille et l’obligation d’apporter la preuve de ce lien familial en cas de contrôle. Les hommes contraints de se rendre cinq fois par jour à la mosquée à l’heure des prières. La chasse aux fumeurs quand il devient interdit de fumer… La pression, le harcèlement sur la population sont permanents et délibérés. Dans ses écrits, Nissan parle de la peur et explique comment celle-ci devient une routine. Punitions physiques, humiliations, sanctions immédiates pour ceux qui contreviennent à la loi de Daech… Elle rapporte toutes les horreurs et les absurdités auxquelles les raqqaouis sont soumis.

M. : « Daech coupe ma tête mais pas ma dignité », « Je suis morte d’humiliation, d’injustice, je suis une citoyenne de 10e classe », « J’ai rêvé de devenir un martyr »… Elle tient alors des propos prémonitoires d’une fin tragique. D’une certaine manière, c’est une Antigone qui va jusqu’au bout de son destin ?

K. : Les barbares ont envahi son quotidien, tué ses espoirs et menacent son avenir, alors elle se lance en effet dans un combat qu’elle sait suicidaire. En dépit des dangers qu’elle encourt, elle dénonce jusqu’au bout les atrocités de Daech et devient en quelque sorte une source d’informations sur cette ville coupée du monde. Elle agit dans l’ombre, son engagement n’est que virtuel mais il l’a conduit à la mort. Ses publications sont repérées par Daech qui voit en elle une menace. Elle disparaît à la fin du mois de juillet 2015, quelques jours après que l’Internet soit interdit à Raqqa. On ne sait pas exactement à quel moment elle est exécutée.

M. : Vous avez mené une véritable enquête pour reconstituer l’ensemble de son parcours. Dans la vraie vie, qui était celle qui se cachait derrière Nissan Ibrahim ?

K. : Elle s’appelait Ruqqia Hassan, c’était une jeune femme ordinaire, discrète, effacée, timide. Ceux qui l’ont connue dans la vie réelle sont très peu nombreux mais tous disent qu’elle cachait bien son jeu : elle n’avait pas l’assurance de la Nissan Ibrahim qui, en ligne, faisait valoir de grands principes, usait de grands mots, tempêtait, s’emportait. Son pseudonyme lui a permis de se lâcher, de révéler une part d’elle-même insoupçonnée de ses proches. Ruqqia Hassan a véritablement mené une double existence. D’une certaine manière, c’est une héroïne de roman.

M. : Vous avez de l’admiration pour elle ?

K. : Beaucoup ! Je me suis presque identifiée à elle. Si j’avais eu 20 ans à Raqqa dans ces circonstances, j’aurais peut-être agi de la même manière, je n’aurais peut-être pas fait plus mais pas fait moins non plus. Oui, je me serais très bien vue à sa place.

* éditions des Equateurs

** Franco-syrienne, Hala Kodamani est grand reporter au quotidien français Libération. Elle a reçu le Prix de l’association de la presse de la diplomatie française pour sa couverture du conflit syrien qui a débuté en 2011.

Hala Kodmani
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