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La doctrine de Merkel et le projet de la « carte blanche » - Majalla Magazine
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La doctrine de Merkel et le projet de la « carte blanche »

 

 

 

 

 

L’Allemagne amènera-t-elle les pays de l’Europe à former une nouvelle alliance militaire ?

Ankara – Mohamed Abdelakader Khalil

La chancelière allemande, Angela Merkel  prend des pas successifs parallèlement au rythme accéléré du président américain Donald Trump, et ce,  dans le sens contraire  de ce que  considère l’Allemagne et ses  alliés traditionnels, en ce qui concerne les fondamentaux des relations américano-européennes depuis des décennies, et que le président Trump tente de se libérer de ses chaines  et charges financières, en les considérant d’ «injustes». Les divergences complexes et à plusieurs niveaux entre les deux parties revêtent plusieurs aspects économiques notamment le déséquilibre commercial entre Washington et certaines capitales européennes, et la Convention de Paris sur  le climat dont  Washington s’est récemment retiré. La question du partage des charges financières au sein de l’OTAN constitue l’axe principal du différend et de la divergence croissante entre les deux positions, ce qui a poussé la chancelière allemande à appeler les pays européens à «prendre leurs destins en main», et à ne pas compter sur l’administration américaine, à la lumière de la position du président américain en plaçant le slogan «l’Amérique d’abord » en soulignant que« la protection américaine ne sera pas gratuite aux partenaires des Etats-Unis parmi les  Européens.

Le sommet du groupe des Sept

Les désaccords ont pris de l’ampleur entre les Etats-Unis et ses homologues de l’autre côté de l’Atlantique, au cours des derniers Sommets de l’OTAN et du Groupe des Sept, ce qui a poussé la chancelière allemande à dire: «Fini le temps ou nous comptions complètement sur les autres, c’est dont ce que je me suis rendu compte au fil des jours . Nous devons savoir ce dont pourquoi nous devons nous battre pour bâtir notre avenir et définir notre destin ». La cadence des déclarations et son ton inhabituel ont été étroitement liés aux  demandes du président des États-Unis relatives à l’augmentation des dépenses militaires par les membres de l’alliance à hauteur de pas moins de 2 pour cent du revenu national, et ce, parallèlement à la diffusion des rapports des médias portant sur les critiques sévères adressées par les États-Unis aux  pays de l’Union et au premier rang l’Allemagne, des critiques confirmées sévèrement par le Président des États-Unis, ce qui a suscité des craintes européennes, non seulement en ce qui concerne une possible révision de Washington des règles de commerce international mais qui peut aussi avoir un impacte sur  la protection que fournit Washington à travers l’Otan.

Il parait que l’atténuation de la crise au niveau des relations transatlantiques, n’a pas allégé le degré d’inquiétude et les craintes qui ne cessent d’aller crescendo et qui s’emparent de plusieurs pays européens malgré les déclarations de plusieurs hommes politiques dont le porte parole de la chancellière allemande Merkel, Stefen Zeibert et le ministre des l’intérieur allemand Thomas  De Meisterrah et qui ne cessent de réitérer que la coopération sécuritaire avec Washington est au beau fixe. Il n’empêche, ce genre déclarations reflète une inquiétude européenne malgré les tentatives d’occulter la crise, notamment à travers la remise sur la table des projets allemands quant au lancement d’une force militaire purement européenne.

L’initiative  allemande, qui a acquis une plus grande ampleur, avec l’escalade des tensions avec Washington, se croise avec l’ambition française, qui  après la prise de fonction du nouveau président Emmanuel, attache une grande importance au renforcement de la coopération européenne commune, et le travail pour maximiser la sécurité européenne par la relance du projet de mise en place d’une «alliance militaire européenne, laquelle devrait permettre à l’Europe une transition de son statut de pôle économique intégré à un pôle militaire, en parallèle à l’Otan, à même d’assurer  l’indépendance militaire de l’Europe, à un moment où la dynamique de désintégration augmente, surtout après le Brexit, et la présence accrue de courants d’Extrême droite, qui s’opposent au  processus d’intégration entre les pays européens.

Malgré le fait que l’Allemagne et la France ont paru parfois peu disposés à lier leur sécurité nationale à celle de l’Union européenne, laquelle entité est difficile d’en prévoir le destin et l’avenir, notamment dans une période d’incertitudes où elle est confrontée à des défis face à son intégration, les nouvelles politiques des États-Unis ont incité l’Allemagne et la France, de mener ensemble un projet pour promouvoir l’idée de création d’ une force militaire européenne commune, à travers un plan visant à renforcer les capacités de défense commune, et la mise en place d’un quartier général pour l’état-major européen et ce en concrétisation des recommandations du sommet européen tenu à Bratislava en Septembre 2016 en l’absence de la Grande-Bretagne.

C’est d’ailleurs dans ce cadre que la Haute Représentante pour les affaires politiques et la sécurité européenne, Federica Mogherini, a confirmé que «les États membres ont convenu de l’impératif de soutenir et de renforcer les liens de coopération militaire conjointe». A cet effet, l’Allemagne cherche à  mettre en place des casernes communes, à unifier  et placer les forces européennes sous les ordres d’un commandement  des opérations conjointes à Bruxelles dans le cadre d’un projet baptisé « carte blanche » qui illustre le désir de l’Allemagne de renforcer sa présence internationale et de supporter le coût du commandement, dans une démarche visant à accélérer la création d’ un système européen de défense commune.

Cette stratégie  porte également sur le renforcement des capacités de la lutte cybernétique. Il est à noter que la « carte blanche » est un document stratégique qui comporte les politiques futures que le gouvernement fédéral pourrait avoir recours dans les discussions entre les partis politiques, avant de les convertir en lois et projets de lois. En ce qui concerne l’OTAN, la  «carte blanche» indique que plus la volonté européenne d’assumer la charge d’une défense commune se manifeste, plus le «partenaire américain» sera disposé à prendre des décisions conjointes. Le projet de résolution indique que l’action pour atteindre une force européenne commune en parallèle à un partenariat sécuritaire transatlantique  conduira à des résultats dans l’intérêt des puissances européennes.

Des actions allemandes  préemptives

Au fond, la tension avec Washington n’a pas été un motif allemand pour le renforcement des capacités militaires européennes, autant qu’elle a permis de révéler les pas franchis par l’Allemagne dans ce sens.

En effet, cette année, l’Allemagne, la République tchèque, la Roumanie, ont conclu une nouvelle étape vers l’unification des forces militaires des trois pays sous un seul commandement, par la «fusion préliminaire» pour certaines unités militaires dans les armées de ces pays, donc ce qui peut promettre la formation des «forces de réaction rapide» , chargé pour le moment des fonctions de formation et de coordination, mais qui fonctionne en même temps de façon indépendante et ce en préparation des étapes ultérieures  qui permettront l’intégration des unités militaires sous le commandement de l’armée allemande.

Cela intervient à un moment où les relations entre l’armée allemande et hollandaise connaissent une intégration graduelle et une coopération plus intense dans plusieurs domaines notamment l’intégration des forces militaires et l’achat des sous-marins modernes. Et il y a une orientation hollandaise à s’engager militairement sous le commandement allemand dans les zones de conflits externes après avoir travaillé de la même sorte en Afghanistan.

En mai 2014, les deux pays ont signé un accord ouvrant la voie à quelque 28 projets militaires conjoints dans la région de la mer Baltique, et de coopérer dans la construction des navires et pour mener des missions conjointes de formation.

Selon les analystes, la réduction des Pays-Bas de son budget militaire serait  la raison principale derrière cette  intégration  avec l’armée allemande. A noter qu’au cours des dernières années, la tendance qui prévaut chez les pays européens, est de réduire le budget de défense et de renforcer en même temps les capacités militaires, ce qui les a conduit à opter pour les politiques d’intégration militaire.  L’Allemagne qui  travaille dans ce contexte essaye de fournir des modèles réplicables, tant en termes de développement de ses relations avec la République tchèque et la Roumanie, ou le renforcement de l’intégration militaire et de la coopération avec les Pays-Bas.

Dans le même sillage, Amsterdam demeure un modèle inspirant pour le reste des pays européens dans ses relations militaires avec Berlin et du fait que son armée soit composée de trois régiments, en plus du personnel de soutien et des forces spéciales.

Le 14 Juin 2014, l’un de ces régiments (régiment mécanique)  a rejoint  l’armée allemande, dans un modèle premier  de son genre où une partie de l’armée d’un pays européen fusionne  dans l’armée d’un autre pays, et plus particulièrement dans la dixième brigade blindée allemande. Avec la fusion également d’une autre brigade  dans la force de réaction rapide allemande, les deux tiers de l’armée néerlandaise, sont de ce fait sous le commandement de l’armée allemande.

De son côté, la France a annoncé à travers sa nouvelle ministre de défense, Silvi Gallard, son intention de travailler en étroite coordination avec l’Allemagne pour renforcer son intégration militaire, pour faire face à certains pays qui agissent pour leur propre intérêt, sans tenir compte des politiques de l’Union européenne en tant que bloc, et ce conformément aux nouvelles instructions du président français, Emmanuel Macron.

«Je me suis engagé à faire en sorte que les projets de défense européenne soient concrétisés de façon tangible »  a indiqué  Sylvie Gallard dans son premier discours. Et d’ajouter qu’il y a des stratégies à adopter et des décisions rapides et urgentes à prendre pour leur réalisation. En dépit de fortes relations de sécurité entre la France et l’Angleterre, Paris travaillera sous la direction de Macron  pour accélérer le rythme de l’intégration européenne, et pour faire face à la fièvre de désintégration liée  à la montée des courants de droite et la sortie de la Grande-Bretagne de l’UE et ce qui en découle des interrogations soulevées au sujet de l’avenir de l’Union. Dans ce contexte, «l’intégration militaire entre les pays européens conviendra aux aspirations du président français, grand partisan de l’intégration étroite entre les pays de l’Union».

D’ailleurs, le fait que l’Union européenne ait approuvé en Mars 2017, la mise en place d’un quartier général de commandement militaire conjoint-en dépit du fait qu’il soit composée d’environ 30 éléments seulement- qui est chargé des opérations  militaires menées par les États membres en Somalie, au Mali, à la République d’Asie centrale- donne en même temps, une indication forte que l’idée de l’intégration militaire est maintenant sur la table des différents États membres de l’Union, et que les mesures prises et celles à adopter, quoique lentes et encore entachées par des faiblesses structurelles, sont désormais une réalité concrète.

Dans ce contexte, le chef du comité de la défense au parlement allemand, a déclaré que «Le temps est enfin venu de prendre des mesures concrètes vers une armée européenne uniforme», alors que le ministre allemand de la Défense a déclaré, après la signature de l’accord militaire avec les Pays-Bas que «Nous commençons une nouvelle ère de l’intégration». Il a ajouté que «Cette coopération se poursuivra et s’intensifiera », et que « notre partenariat peut être considéré comme un nouveau modèle pour les politiques de sécurité et de défense commune de l’Europe». Simultanément, l’intégration des forces navales d’Amsterdam et de Bruxelles est un modèle de complémentarité dans le cadre du renforcement de l’intégration entre les capacités militaires européennes à des différents niveaux.

Le magazine  «Foreign policies » a mentionné dans ce cadre, les appréciations de Justina Jotkovska chercheuse au Centre polonais d’études orientales et une experte des questions de sécurité de l’Europe du Nord, dans lesquelles elle estime que les Allemands sont convaincus que leur armée a besoin de soutenir ses troupes au sol afin d’atteindre une influence politique et militaire plus grande au sein de l’OTAN. A cet effet, l’intégration de certains contingents des forces de petits pays partenaires de l’Allemagne, serait la meilleure façon de renforcer ses capacités militaires  le plus rapidement possible. Et que l’idée de petites armées dirigées par l’Allemagne peut être la solution la plus appropriée et la plus réaliste pour l’Europe si jamais le vieux continent s’avère sérieux dans sa quête d’une  sécurité commune et représenterait l’ultime chance pour éviter à l’Europe un éventuel échec de sa politique de défense commune.  Le magazine  «Foreign policies » estime que le prochain cycle d’adhésion européenne à la nouvelle armée allemande, touchera les pays  Scandinaves qui utilisent déjà du matériel militaire de fabrication allemande.

D’ailleurs, plusieurs alliés de l’Allemagne, en particulier parmi les «petits pays européens», profitent des dispositions allemandes en vue de renforcer ses capacités militaires, pour  exhorter l’Allemagne à aller de l’avant en lui demandant d’assumer davantage de fonctions militaires au niveau international.

Pourtant, les dépenses militaires allemands qui ont chuté à environ 2,7 % du PIB en 1989, puis à environ 1,4 %  en l’an 2000, n’atteignent qu’environ 1,2 % seulement de son PIB entre les années 2013 et 2016, selon les données fournies par l’OTAN qui note une baisse du nombre de troupes militaire, entre 2013 et 2016,  d’environ 370 000 soldats à environ 176,015 soldats seulement. Mais l’Allemagne compte  porter le nombre de ses forces militaires à plus de 187.000 soldats, et à augmenter ses dépenses militaires à 4,2 % du PIB avec une amélioration du taux de dépenses militaires  d’environ 8 % cette année. La chancelière allemande Angela Merkel a indiqué que le taux des dépenses militaires dans les prochaines années atteindra 2 % du PIB , ce qui représentera un moteur de croissance pour les politiques européennes visant l’intégration militaire avec l’Allemagne.

Il est aussi question d’un profond désir de tirer profit des capacités militaires allemandes, grâce à des programmes de formation conjoints, en plus du transfert des avancées militaires allemandes sollicitées surtout par les pays scandinaves candidats au  prochain cycle d’intégration dans les forces conjointes menées par l’Allemagne, et dont les forces armées sont équipées d’un matériel militaire allemand, car ils considèrent que l’Allemagne dispose de l’une des meilleures technologies et d’équipements militaires.

En effet, l’Allemagne dispose de systèmes sous-marins les plus performants au monde, et produit  l’un des plus puissants et meilleurs chars à travers le monde, à savoir le char Léopard 2A6 bien que le système d’armement allemand soit confronté encore à des problèmes importants et n’est pas encore  adapté aux guerres asymétriques, ce qui exige une reformulation de la capacité de réaliser l’intégration dans des domaines de formation militaire et des systèmes d’armement.

L’idée de créer une force européenne n’est pas une trouvaille purement allemande. La vérité est qu’elle a toujours existé, des décennies durant et a été relancé avec la fin de la guerre froide. Des analystes ont évoqué les pistes et les tendances pour un nouvel ordre international dans lequel l’Europe jouera le rôle d’un pôle mondial équilibriste à la lumière des aspirations politiques de la France et de l’ambition de leadership de l’Allemagne.

Ce qui est en harmonie avec les résolutions du traité de  «Maastricht»  quant aux stratégies d’intégration européenne et qui a établi le concept des politiques communes étrangères et de sécurité pour les pays de l’Union européenne. Cela est devenu un catalyseur pour calquer les stratégies de défense transatlantiques et de les transposer à l’infrastructure militaire des pays de l’OTAN, pour créer des structures de sécurité et des liens institutionnels entre l’Union européenne, afin de mettre en œuvre une politique de défense complète sans le soutien de l’OTAN.

Des étapes consécutives sur une longue route

Dans les structures de l’Union Européenne, il existe un comité militaire composé des ministres de la Défense et de l’état-major des pays de l’Union. Sa principale tâche a trait à la gestion des missions militaires de l’Union à l’étranger. Bien que la structure militaire de l’Union européenne actuelle n’est pas en mesure d’assurer la sécurité du continent européen car elle est plus axée sur la résolution des conflits à l’étranger. Il n’empêche, les pays de l’UE ont pu franchir des étapes importantes grâce à la mise en place du  «groupe militaire de l’Union européenne», qui se compose de 18 bataillons de combat, dont environ 14 bataillons constitués de 1500 personnes, et environ 4 bataillons dont le nombre d’éléments s’élève jusqu’à environ 2 500 soldats. En plus de l’existence d’un mécanisme de «forces de l’UE» permettant la mise en place des équipes et des groupes d’intervention  rapide pour faire face à des problèmes spécifiques, souvent à l’étranger. Pendant presque plus d’une décennie, l’Union européenne a mis en place environ 4 groupes d’intervention rapide dont le champs d’action a été la Macédoine, la Bosnie, le Tchad, la République du Congo. La Commission européenne a déjà lancé il y a 4 ans, l’idée de ce mécanisme qui avait été adopté par les pays nordiques, à savoir la Suède, le Danemark, la Finlande (Scandinavie).

L’Union européenne a d’ailleurs récemment dévoilé des plans pour la recherche en matière de défense.

Plusieurs pays ont par ailleurs annulé les coupes budgétaires s’élevant à plusieurs milliards d’euros, prévues en matière de défense, en guise de message au président élu Trump que l’Europe n’ hésitera pas à payer les frais et les salaires de sa sécurité nationale.

Et il y a des suppositions occidentales quand à l’intention de la Commission européenne  de lancer un fonds de défense à même de permettre aux gouvernements de tous les États membres à emprunter et à obtenir les crédits  nécessaires aux programmes de défense interarmées permanents, comme l’acquisition des hélicoptères ou des drones. Mais il y a également l’intention de lever l’interdiction sur l’emploi du  budget commun de l’Union européenne à des fins défensives, et à l’ investissement  via des crédits de la Banque européenne de développement pour la recherche militaire. A cet effet,  la Commission européenne procédera à mobiliser environ 150 milliards d’euros pour l’année.

Duel de  «dépenses militaires» entre Washington et l’Allemagne

Les relations entre les États-Unis et l’Europe connaissent beaucoup de trous d’air, en raison de l’absence d’accord sur les politiques de défense qui devraient être adoptées par l’OTAN, son détournement de la menace iranienne réelle, ainsi que le manque d’approche claire pour cibler les organisations djihadistes.

Cela a été l’une des raisons pour lesquelles le président américain, Donald Trump, a au cours de sa campagne menacé les pays européens de retirer le parapluie de sécurité des États-Unis pour leurs pays. S’adossant  à la consternation américaine sur plusieurs niveaux dont le plus important demeure le fait que Washington supporte à hauteur de 75% le budget de l’Otan depuis sa création, question déjà soulevée par l’ancien président américain Barack Obama, et qui accule Washington à dépenser près de 4 % de son  revenu national sur les capacités militaires, alors que quatre pays membres de l’Otan honorent leur engagement et que les dépenses militaires dans ces pays ont diminué d’environ 9 % a diminué au cours des cinq dernières années.

En effet, la proportion des dépenses de défense en Allemagne jusqu’à présent ne dépasse pas 1,3 % du PIB, et il n’est différent du budget de défense de la France qui est de 1,8 % du PIB. 25% de ce budget est dépensé à des fins d’armement et du matériel de guerre. La proportion britannique est quant à elle de  2 % du PIB  qui consacre environ 23 % pour l’armement. Pour sa part, l’Allemagne tente d’éviter les différentes pressions dans ce contexte, en soulignant que le taux  des dépenses militaires augmente progressivement. Merkel avance dans ce cadre que les dépenses sur l’aide au développement et celle allouée à la prévention des crises devraient être incluses dans ce cadre.

Certaines parties européennes ont exprimé leurs craintes que les politiques du président américain Donald Trump et les orientations du président russe, Vladimir Poutine, et les mesures du  Premier ministre britannique, Theresa May, pourraient entraver l’intégration européenne, et empêcher le processus de l’Union européenne.

Peut-être que la controverse soulevée sur la façon dont le président des États-Unis a serré la main du président français, illustre  cette crainte émise de la part de certains des dirigeants européens. Pourtant Macron  a déclaré au cours de sa conférence de presse conjointe avec  Poutine à Paris, le 29 mai 2017, que  «Le temps des concessions est révolu ».

En dépit des critiques des États-Unis envers les pays de l’Union européenne notamment l’Allemagne, et ce, en raison du déficit de la balance commerciale, de la faiblesse des dépenses de défense, l’Allemagne a riposté que l’excédent de la balance  commerciale avec les États-Unis, découle d’une demande  spécifique par les États-Unis d’Amérique et que les exportations allemandes génèrent des milliers d’emplois dans certaines industries américaines. Mais il semble d’autre part que la chancelière allemande utilise cette polémique pour appuyer la légitimité de son rôle international, en aspirant jouer un rôle de locomotive du pole démocratique libéral contre le protectionnisme prôné par Trump. Ce qui devrait conforter les chances de son parti au pouvoir (UDC) dans les élections qui auront lieu en septembre 2017, surtout que les sondages d’opinion font apparaître une position négative du peuple allemand vis-à-vis des politiques américaines de Trump.

D’ailleurs, les propos sévères qu’utilise Trump lors de ses rencontres avec les dirigeants européens, ne font que servir Merkel dans sa démarche électorale. Selon des sources diplomatiques, le président Trump a soulevé la confusion et un ressentiment négatif dans le cœur de ses homologues en adoptant un dialecte émoussé et loin du code diplomatique, quant il a évoqué la dette des alliés lors de l’inauguration d’un mémorial aux victimes du terrorisme au siège de l’OTAN et en mettant en garde  contre une répétition du scénario de l’«attaque de Manchester» si les membres de l’OTAN n’honorent pas leurs obligations financières. Cela a incité Nicholas Burns, sous-secrétaire d’Etat adjoint aux affaires politiques, de dire que «Je pense qu’il s’agit de la visite la moins perspicace du président américain en Europe depuis les années quarante du siècle dernier». Et d’ajouter : «Je n’ai pu trouver une autre visite comme celle-ci, pavée de nombreuses difficultés et une division profonde avec beaucoup de méconnaissance et de manque de respect».

Le verrous anglais a sauté

Les étapes engagées dans la procédure de sortie de la Grande-Bretagne de l’Union européenne, a formé un autre motif pour renforcer les capacités militaires des pays de l’Union, et de répondre aux efforts allemands dans ce contexte. En effet, la Grande-Bretagne a été durant des décennies contre toutes les initiatives pouvant porter  atteinte à la souveraineté nationale en l’occurrence de la stratégie intégrationniste européenne. Ce qui fait que le retrait britannique de l’Union donne plus d’élan à la dynamique des efforts allemands pour accélérer le rythme de créer une force européenne commune, en particulier chez le Président de la Commission européenne, Jacques-Claude Juncker, qui a présenté l’idée et en a adopté la promotion sur plusieurs tribunes.

Après les Etats-Unis, c’est la Grande-Bretagne qui s’acquitte du deuxième budget le plus important de la défense de l’OTAN. Arrive ensuite la France et l’Allemagne. Les forces armées de la  Grande-Bretagne utilisent une technologie très sophistiquée, hormis le fait qu’elle soit la deuxième puissance nucléaire, ce qui trace son poids important dans la sécurité de l’Otan et son  influence européenne stratégique.  Ce qui fait que son retrait de l’Union européenne est sans doute l’un des moteurs d’accélération du rythme de la coopération militaire entre les pays de l’Union européenne. Il est à noter dans le même sillage que pour la Grande-Bretagne, la formation d’une armée européenne affaiblirait l’OTAN, qu’elle estime qu’il doit rester un pilier de la défense en Europe. Une telle attitude va à l’encontre du Secrétaire général de l’OTAN, Jens Stowe Tenberg, qui voit qu’il n’y a pas de contradiction entre le système de défense européen et une OTAN forte, et que l’une pourrait renforcer l’autre.

D’ailleurs, le député britannique au Parlement européen, membre du parti britannique «l’indépendance» et porte-parole du secrétaire à la Défense Mike Hokm a souligné dans ce contexte que «Quand vous observez le commandement des forces des structures de direction et de logistique placés déjà sous la direction de l’Union européenne, il ne sera pas choquant  de comprendre pourquoi la Commission européenne a cédé aux exigences allemandes pour la mise en place d’une armée européenne commune. ». Hokm a attaqué le projet, soulignant que l’Union européenne prend, en vase clos, des décisions qui menacent la souveraineté des États membres, et de présenter ensuite  la question comme un fait accompli pour les peuples européens

Ceci dit, l’Allemagne et la France craignent l’axe «Grande-Bretagne – Italie», car il y a une convergence  de points de vue sur de nombreuses questions. Il semble clair dans ce contexte, que la position italienne  très réservée quant à  l’idée de se précipiter dans la concrétisation de l’idée d’une force commune sur le terrain. A cet effet, le premier ministre italien, Paulo Gentilioni, a rappelé à ses compagnons européens ce qu’a proféré Berlin sur la Convention «Schengen», qui comprend 26 pays européens, ce qui a été appréhendé comme un avertissement aux États membres du projet commun de défense fondé sur le principe de l’adhésion volontaire, conformément à la volonté nationale des États membres. Il n’empêche, certaines analyses  européennes suggèrent qu’il y aura des révisions italiennes qui pourraient se produire en faveur de l’acceptation de la mise en place d’une force militaire commune.

«La doctrine de Merkel » … et la triptyque Russie, Iran et  terrorisme

Un rapport de l’Union européenne, élaboré par le Centre d’études sur la Sécurité (EUISS), qui est l’organisme officiel responsable de l’analyse de la défense et de la sécurité des questions de l’Union européenne et publié sous le titre «capacités militaires européennes dans la période 2013-2015 … défis et parcours», a recensé les menaces auxquelles devraient être préparés les pays de l’UE au niveau de la sécurité, et qui préconise  de nombreux scénarios nécessitant une action pour renforcer les capacités militaires conjointes, notamment face à la menace que présente l’Iran avec ses capacités militaires nucléaires et son  système de missiles à longue portée, qui peuvent constituer une menace pour la sécurité des pays de l’Union, ainsi que pour ses alliés du Moyen-Orient. Le rapport s’étale sur cette menace avec en particulier la possession par l’Iran de capacités militaires qui peuvent présenter une menace agressive pour les routes maritimes dans la région du Golfe, ou de continuer à soutenir les groupes terroristes dans la «région Shem», ou peut conduire à une agression pure et simple contre l’un des alliés des pays européens dans la région, en particulier celles qui sont nécessaires pour soutenir la sécurité énergétique et la stabilité au niveau mondial.

Le rapport souligne qu’il est également nécessaire de se préparer à la menace des organisations terroristes s’activant dans les couloirs maritimes de la Méditerranée ou de l’Inde et dans  la région du Pacifique, et que l’Union en tant que bloc doit renforcer ses capacités militaires et consolider le processus d’intégration de la défense européenne à court terme, en prévention des nouveaux types de risques sécuritaires.

Selon différentes estimations, les menaces terroristes et l’escalade du défi iranien est un facteur clé dans la formation de la «doctrine sécuritaire de Merkel», d’autant plus que des forces allemandes sont basées à Incirlik, en Turquie et qu’il y a environ 500 soldats allemands dans certaines régions d’Afrique du Nord.  La France aussi compte plus de 7 mille soldats au Moyen-Orient, ainsi qu’un certain nombre de bases militaires européennes dans la région, ce qui constitue un actif militaire important pour affronter l’Iran et les organisations terroristes.

En ce qui concerne la menace russe, Jean Techau, ancien directeur du Centre «Carnegie – Europe», a dit: «Il y a quelque chose qui pousse les pays européens, à jouer un rôle militaire plus accentué à l’échelle internationale et à un rythme accéléré surtout après l’annexion de la Crimée par la Russie». Et d’ajouter que  «Ce sont des indications claires que l’Allemagne a décidé d’intégrer ses forces terrestres dans les programmes de formation entrepris par l’OTAN, actuellement en (East Wing), car cela lui donnerait une présence militaire en Europe centrale». Dans ce contexte, il y a une idée qui domine les européens quant  à l’incapacité de l’OTAN à protéger l’Union d’une éventuelle  agression russe en dépit des affirmations répétées de défendre et de protéger la sécurité nationale de l’Union. Selon le journal «Financial Times», le président Poutine cherche à augmenter le niveau des désaccords européens, afin d’atténuer l’impact des sanctions contre son pays, et à répandre le doute parmi les Européens quant aux promesses de l’OTAN de défendre leur sécurité nationale.

Cependant, l’Allemagne cherche à contrer ce plan en pilotant l’initiative militaire  grâce à l’expansion de l’armée , compte tenu de la nature des risques de l’expansion russe, et son tour de force consistant à essayer de redessiner les lignes d’influence et de contrôle au niveau des pays limitrophes  à la Russie.

Par conséquent, il y a un désir allemand d’intégrer les unités des armées des pays d’Europe centrale et orientale dans l’armée allemande, contribuant ainsi à l’expansion de sa sphère d’influence et son rôle dans la protection de la sécurité européenne. Il semble de ce fait qu’il y aura des pas à franchir par les pays européens sur une route longue et difficile. Le plus dur sera de faire  face aux difficultés notamment le refus  anglais pour former une force militaire européenne. Laquelle force pourrait  changer le rapport des pouvoirs sur la scène européenne et donner à l’Allemagne et à la France un rôle de leadership international au sein de l’OTAN.

Néanmoins, la question de la capacité de mobiliser les ressources financières pour accélérer le rythme de l’intégration militaire demeure un défi majeur. Car, en référence  à l’année 2016, les États-Unis à eux seuls ont dépensé 611.000.000.000 $ sur les affaires militaires, contre 69 milliards $ dépensés par la Russie, suivie par les dépenses militaires de la Grande-Bretagne qui ont atteint 60 milliards $, et la France, qui dépense environ 44 milliards $, alors que l’Allemagne a alloué environ 42 milliards $ pour la défense.

Bien que la question de la formation de cette force militaire continuera à alimenter le débat sur l’avenir des relations avec Washington et la Grande-Bretagne, et les limites de leurs actions ainsi que sur la portée et les mécanismes de prise de décision, et si elle reflète l’ambition allemande en matière de leadership international, ou représentera un projet de sécurité cohérent qui préserve l’équilibre entre les pôles français et allemand. Cependant, cette initiative représenterait une étape importante et un premier pas pour l’émergence d’une sécurité européenne sous une doctrine commune, appelée «doctrine Merkel», qui vise à accroître  la coordination militaire, le renforcement des capacités européennes de défense, et à donner une poussée majeure à la cohésion de l’Europe, face à des risques de désintégration interne et des défis menaces externes, qui peuvent être non seulement liées aux adversaires et  concurrents, mais aussi aux  partenaires traditionnels.

 

*Directeur du Programme Turquie et le Mashreq arabe au centre d’Al-Ahram pour les études politiques et stratégiques.

 

 

 

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