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Le vénérable W. : portrait d’un moine bouddhiste islamophobe - Majalla Magazine
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Culture

Le vénérable W. : portrait d’un moine bouddhiste islamophobe

 

Par Diane Wulwek

Après avoir sondé le dictateur ougandais Amin Dada (« Général Idi Amin Dada : Autoportrait », 1974) et dialogué avec Jacques Vergès (« L’Avocat de la terreur », 2007), le réalisateur Barbet Schroeder clôture sa « Trilogie du mal » avec « Le vénérable W. », documentaire glaçant sur un influent moine bouddhiste birman prêchant la haine contre la minorité musulmane. Magistral.

Sur des images de pogroms, de maisons incendiées et de quartiers entiers transformés en ruine, une voix off énonce doucement : « Le Bouddha se situe souvent au-delà du bien et du mal. Ses paroles devraient nous permettre de limiter les mécaniques du mal. Cultivons un amour sans limite à travers tous les êtres.» C’est sous le signe du paradoxe que démarre Le vénérable W, le documentaire-choc du cinéaste suisse Barbet Schroeder, présenté en séance spéciale au dernier festival de Cannes. Le vénérable W. ? Ashin Wirathu, un moine bouddhiste écouté et suivi en Birmanie par des milliers de fidèles. Un homme de 48 ans au visage de petit garçon, au comportement doux et tranquille mais dont on découvre avec stupéfaction qu’il est violemment, viscéralement et radicalement islamophobe.

Quand le discours se fait performatif

A la tête du mouvement nationaliste 969, Ashin Wirathu a entrepris depuis 2001 d’éradiquer les musulmans de la surface de son pays. Dénigrements, accusations, campagnes de diffamation et appels au boycott : marqués par la haine et l’exclusion, ses innombrables prêches sont à l’origine des violences et massacres perpétrés à l’encontre des Rohingyas, minorité de confession sunnite, qui ne représentent, autre paradoxe, que 5% de la population birmane. Comment la parole peut se traduire en actes les plus ignobles : c’est ce qu’a voulu montrer Barbet Schroeder dans ce documentaire édifiant à plus d’un titre. Car la force du discours de Wirathu est telle qu’elle a convaincu jusqu’au pouvoir en place, dominé par la junte militaire, qui encourage les forces de police à la passivité lorsqu’elles sont confrontées aux exactions commises contre les musulmans. Un gouvernement qui a promulgué, en 2015, des lois racistes (interdiction de la polygamie, limitation des conversions et des mariages inter-religieux, contrôle des naissances) préparées par… le mouvement de Wirathu. On aurait attendu d’Aung San Suu Kyi, prix Nobel de la paix et ex dissidente, aujourd’hui au pouvoir, qu’elle s’oppose à ces lois. Mais avec Le vénérable W. on est navré de comprendre qu’elle semble couvrir les agissements des bouddhistes extrémistes.

Electrochoc

Construit comme une enquête et nourri d’un matériau extrêmement riche, le film de Barbet Schroeder est un électrochoc. Entretien avec Ashin Wirathu, images extraites de ses sermons, recours aux archives et à la propagande de son mouvement, vidéos d’amateurs témoignant des exactions exercées à son initiative, interventions de journalistes, de représentants d’organisations de défense des droits de l’homme, d’opposants politiques et de moines bouddhistes expliquant la véritable nature de cette idéologie… Magistral, l’exercice dresse le tableau d’une réalité peu connue en Occident et qui inspire d’emblée la terreur. Car c’est véritablement à livre ouvert que l’on découvre comment un tel phénomène s’est construit et développé. Phénomène qui ne va pas sans rappeler les années 1930 en Allemagne ou le génocide des Arméniens en Turquie.

Origine du film

En 2015, tout à fait par hasard, Barbet Schroeder découvre une étude publiée par le département de droit de l’Université de Yale suppliant officiellement les Nations Unies d’intervenir en Birmanie. Tous les signes d’un début de génocide à l’encontre de la minorité musulmane des Rohingyas y sont énumérés mais l’étude incrimine plus précisément un mouvement de moines bouddhistes extrémistes. Des bouddhistes impliqués dans un génocide ? Le paradoxe heurte les convictions du cinéaste qui considère cette religion « comme l’un des trésors les plus précieux de l’Humanité, comme la seule qui jusqu’à présent a su éviter le fanatisme et l’extrémisme », et qu’il pratique lui-même depuis l’âge de 20 ans. Pour en savoir plus, il enquête pendant six mois avant de se rendre sur place. A Mandalay, ville de Birmanie qui compte plus de 300 000 moines pour un million d’habitants,

Schroeder parvient à rencontrer Wirathu et lui explique qu’il veut lui consacrer un film. Wirathu s’en étonne, veut connaître ses raisons. Schroeder use alors de flatteries et fait valoir la montée en France de Marine Le Pen qui partage beaucoup de ses idées. Imaginant sans doute que le film constituera une tribune à sa gloire, Wirathu accepte et livre ainsi, devant la caméra, les fondements de sa pensée.

Réflexion pour l’Occident

Pour lui, les musulmans représentent un virus, un corps étranger qui menacent l’identité bouddhiste birmane. Mais pas seulement : l’exécrable W. considère que si l’Europe est aujourd’hui sous le joug du terrorisme, c’est bien parce que les musulmans sont prêts à envahir le monde, et voit dans Donald Trump un rempart protecteur contre cette invasion. Des propos glaçants, terrifiants qui invitent inévitablement le spectateur à la réflexion. « En approchant un personnage dont le bouddhisme est avant tout nationaliste et populiste, j’ai compris que nous avions beaucoup à apprendre. C’est aussi des problèmes occidentaux dont je voulais aussi parler dans ce film. Les axes du mal et les populismes n’ont pas de frontières », dit Barbet Schroeder. Message bien reçu.

 

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