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Le marché tunisien en souffre : Le casse-tête des produits turques - Majalla Magazine
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Economie

Le marché tunisien en souffre : Le casse-tête des produits turques

Des conteneurs au port de Radès en Tunisie (Getty)
 Des conteneurs au port de Radès en Tunisie (Getty)
Des conteneurs au port de Radès en Tunisie (Getty)

Par Chokri Ben Nessir

Les importations tunisiennes à partir de la Turquie sont anarchiques, leur commercialisation et leur gestion sont également désordonnées, ce qui a entraîné une baisse énorme de la liquidité,  évaluée entre 7MD et 8MD quotidiennement.  Sur fond de crise, le  Conseil de partenariat tuniso-turc qui se tiendra le 20 juillet prochain aura  pour principal sujet l’examen de la question du déséquilibre de la balance commerciale et les volets de la coopération financière.

Si sur le plan financier il s’agira d’exhorter les turques à concrétiser leur engagement d’accorder 100 millions de dollars à la Tunisie au titre d’appui à l’économie national tels que formulés pendant la Conférence internationale sur l’investissement  « Tunisia 2020 », l’écueil principal demeure la question du déséquilibre  de la balance commerciale qui ne cesse de se creuser au profit de la Turquie.

Alors que les réserves en devises de la Tunisie ne cessent de se réduire, le cours du dinar, monnaie principale, est en chute libre tandis que les importations ont augmenté de 70,91% entre 2007 et 2016, passant de 24 437 MD à 41 766,1 MD, alors que les exportations ne suivent pas ce rythme.

Pointé du doigt comme origine du mal, le flux de ces importations anarchiques risque de bloquer la production locale, la consommation et le système financier ainsi que l’emploi, selon certains économistes.

C’est que depuis que la signature, en novembre 2004, d’un accord tuniso-turque relatif à la création d’une zone de libre échange qui a permis, en 2005, un échange commercial d’une valeur de 1 milliard de dollars au profit de la Turquie, le déficit commercial avec ce pays s’est aggravé, selon l’Institut National de la Statistique (INS), pour atteindre au cours des 5 premiers mois de 2017, pour atteindre 817,2 millions de dinars et de devenir l’un des plus élevés. Sur un plan général, l’économie tunisienne est engluée dans une crise sans précédent.

Le paradoxe Tunisien

En effet, la Tunisie qui dispose de ressources de toutes catégories (agricoles, minières, produits de la pêche, industries manufacturières..) s’est transformée, dans un laps de 10 ans en pur importateur, à l’image d’une « zone de libre-échange reculée au fond de l’Océan indien ou de l’Océan Pacifique », a indiqué l’économiste tunisien, Mourad Hatta.

En effet, en volume, les importations se sont élevées à 18000 tonnes, en 2016, un volume « difficile à contrôler par n’importe quelle structure de contrôle en Tunisie, en termes d’origine et de conformité aux normes sanitaires et autres», explique-t-il

Un déficit qui pèse lourd

Le drame est que ces importations soient composées d’une majorité de produits non nécessaires, tels que les matériaux de construction, les produits en aluminium et fer, les câbles et les produits de consommation courante, inquiète les analystes.

Il n’empêche, le plus grave demeure cet accroissement annuel à un rythme choquant de telles importations, soit un taux oscillant entre 60% et 330%. A titre d’exemple, l’accroissement des importations des bananes et fruits exotiques, produits prisés par les tunisiens mais qui ne sont pas de première nécessité, s’est élevé à 64%.  Quant aux importations des conserves, elles ont augmenté de 330% entre 2015 et 2016 !

Cette situation intenable a alimenté les débats politiques car cela n’a rien à voir avec les besoins réels des Tunisiens et ne constitue pas surtout une solution aux problèmes vécus par les agriculteurs, dont les difficultés de commercialisation des excédents de la production nationale des fruit, à titre d’exemple les agrumes.

En outre, les importations superflues ont concerné, également, cette année, des produits alimentaires. Le déficit de la balance alimentaire est passé de 91 MD, en 2015 à 1095 MD à la fin de 2016. La Tunisie est ainsi déficitaire 12 fois par rapport à 2015.

Selon les analystes les effets dévastateurs de ces importations superflues touchent la sphère production-consommation, ce qui créera deux menaces imminentes: d’abord toutes les recettes des exportations seront absorbées directement par les importations et par le service de la dette extérieure. Par conséquent, la Tunisie fera face à des difficultés de paiement de ses dettes ainsi que de ses factures d’importation. Et si les importations et exportations se bloquent à la fois, on pourrait voir des centaines de milliers de personnes menacées par le chômage.

D’après les estimations, le pays perdra facilement, au bout de trois ans, entre 160 mille et 200 mille postes d’emplois ! Ce qui provoquera une crise sociale inédite car au lieu de parler de la création d’emplois, on sera dans une logique de sauvegarde des emplois.

Sur un autre plan les impacts du déficit de la balance commerciale sur la sphère financière seraient énormes pour le système financier. Elles bloqueraient le système financier puisque tous les secteurs sont en synergie.

Nul doute que ces importations massives ont créé une pression très importante sur les devises étrangères du pays, ce qui a entraîné le glissement du cours du dinar, qui est à l’origine de l’accroissement de la facture de l’importation, d’autant plus que le déficit a dépassé les réserves en devises de 160%.

« Ceci risque de mettre à la dérive nos réserves en devises, qui représentent 97 jours d’importation jusqu’au 9 juin 2017, l’équivalent de 12 078 MD » explique Mourad Hattab.

De ce fait le pays risque de ne plus avoir la possibilité de mettre de côté un stock de devise à même de permettre de rembourser les dettes, vu que la facture de l’importation devient de plus en plus chère.

Hormis le volet financier, la perte est aussi fiscale, du fait que ces importations ne génèrent pas assez de recettes douanières. Ainsi, les importations réalisées à la fin de 2016, qui ont atteint 41 766,1 MD, n’ont permis de collecter qu’entre 700 et 800 mille dinars de droits de douane, soit 10%, ce qui est un taux très faible.

Il est indéniable que suite à cette situation, il serait impossible d’atteindre un taux de croissance de 2, 5%, comme il est prévu, parce que les deux volets importants qui créent la richesse, à savoir la consommation et l’exportation sont dans une situation lamentable.

Et même si la Tunisie arrive à doubler sa facture d’export des phosphates et ses recettes en devises provenant du tourisme, le pays n’arrivera plus à joindre les deux bouts par rapport à l’ampleur du déficit enregistré en 2016, qui est réellement de 20,656 MD (tenant compte seulement du régime général).

Pour preuve, à la fin de janvier 2017, les dépenses de développement n’ont pas dépassé 53 MD, outre la non concrétisation par les bailleurs de fonds des promesses faites lors de la conférence d’investissement « Tunisia 2020 » (29-30 novembre 2016).

Glibettes turques  

Les marchés tunisiens ne sont pas inondés uniquement, de produits électroménagers et de vêtements turcs, mais aussi, de produits agroalimentaires, dont les graines blanches de tournesol qui ont remplacé les graines noires de tournesol, du terroir. Pourtant, ces graines dites glibettes, vendues grillées avec très peu d’huile et salées, constituent des sources de revenus pour plusieurs agriculteurs dans la région de Béja ( nord-ouest du pays). La culture du tournesol est, également, une pratique très bénéfique pour la culture céréalière, dans la mesure où elle aide à fertiliser les terres, à travers la technique de l’assolement.
C’est pour quoi les responsables de l’Union Régionale de l’Agriculture et de la Pêche (URAP) sont montés au créneau et se sont opposés à l’importation de graines de tournesol de Turquie. Ils considèrent que la localité de Béja, de Mateur et de Bizerte ont subi d’énormes pertes, suite à l’importation de ces graines de tournesol blanches. Les superficies cultivées en tournesols auraient drastiquement baissé de 24000 hectares, à seulement 4000 hectares et les jours de travail ont chuté de 96%, passant de 180 mille à 6 000 jours, selon leurs propos.

La Tunisie importe aussi de la Turquie des presses à huile, des filets anti-grêle, des emballages d’exportation….et même un autre produit très prisé par les tunisiens, les figues séchées. Pourtant le pays est en mesure de produire des figues séchées, de meilleure qualité.

Certes, le déficit enregistré avec la Turquie pèse lourd en termes de solde commercial, mais du point de vue échanges, les importations de la Turquie représentent seulement 5% du total des importations tunisiennes, soit une valeur de 1838 MD sur 41766 MD (enregistré à la fin de 2016).

Bien qu’au cours d’une rencontre, le 15 juin, avec le ministre des affaires étrangères tunisien Khémaies Jhinaoui, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a fait part de la disposition de son pays à trouver des solutions appropriées pour compenser le déséquilibre de la balance commerciale entre les deux parties et renforcer les investissements turcs en Tunisie, les économistes estiment que si le choix de l’importation est inévitable, il vaut mieux se passer des produits superflus et orienter les dépenses vers des produits sensibles, telles que les céréales.

Car la situation s’aggravera encore si le gouvernement passe à l’acte s’agissant de la signature de l’Accord de libre-échange complet et approfondi ou ALECA qui va détruire complètement les secteurs des services et de l’agriculture.

 

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