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Relations Tuniso-algériennes: Parfois tendues mais toujours inébranlables - Majalla Magazine
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Politique

Relations Tuniso-algériennes: Parfois tendues mais toujours inébranlables

Drapeaux de l'Algérie et de la Tunisie (Getty)
Drapeaux de l'Algérie et de la Tunisie (Getty)
Drapeaux de l’Algérie et de la Tunisie (Getty)

Par Chokri Ben Nessir

Dès que l’été pointe son nez, c’est des cortèges de voitures algériennes portant la fameuse plaque d’immatriculation jaune et arborant avec orgueil et fierté le drapeau algérien, qui sillonnent les artères des principales stations touristiques de la Tunisie. Qu’ils rêvent de fuir le tumulte ou souhaitent prendre le temps de souffler, de partir se diluer dans la vapeur parfumée d’un Spa délicieux, de se faire dorer sur des plages au sable fin, de respirer à plein poumon l’air pur des kroumirs ou de se divertir les pieds dans l’eau le long  de la  côte du Cap Bon, tout en veillant aux rythmes des festivals et des autres moments forts de l’animation nocturne qui règne dans cette région, les algériens, voisins de toujours des tunisiens, répondent sans hésitation ces dernières années à l’appel de la destination Tunisie. C’est une forme de solidarité populaire et un témoignage éloquent de la marque des relations fraternelles qui unissent les deux pays depuis longtemps.

En effet, logée entre l’Algérie et la Libye, la Tunisie qui ne partage pas moins de 1000 km de frontières avec son voisin algérien, a constamment cherché à entretenir de bonnes relations de voisinage avec le « grand frère algérien ».

Pour en appréhender les contours des liens profonds existants entre ces deux pays, il faudrait  revenir sur l’épisode riche en enseignement de la Révolution algérienne du 1er novembre 1954 et plus exactement sur le sentiment et l’impact du soutien dont a témoigné le peuple tunisien à son frère algérien avec qui il partage une même géographie, une histoire commune.

Un soutien historique

En effet, le soutien tunisien à la cause algérienne prendra progressivement de l’ampleur à mesure que la France durcissait sa répression contre les combattants algériens. Mettant en avant la Convention de Genève, la Tunisie apporte un soutien sans faille à la fois sur le plan politique et en termes d’aide logistique pendant la période allant de 1956 à 1962. Durant cette période les 350 km de frontière entre les deux pays sont devenus un véritable casse-tête au colonisateur français, étant en effet très perméable et rendant très difficile le contrôle de la résistance et les échanges divers. La Tunisie est devenue très rapidement un excellent refuge pour les combattants algériens et un point de harcèlement des troupes françaises et des colons français proches de la frontière tuniso-algérienne.

Il n’est pas exagéré de dire que beaucoup de Tunisiens avaient pris les armes à cette époque pour se battre avec les Algériens, même si cela risquait de compromettre l’indépendance fraîchement acquise de la Tunisie au prix de nombreux sacrifices. Malgré tout, les Tunisiens sont restés solidaires avec la Révolution algérienne, point d’orgue de l’indépendance de tout le territoire nord-africain. Ce fut ; presque un devoir absolu en dépit de l’obstination des dirigeants français et les tenants de l’Algérie française à anéantir le mouvement nationaliste algérien.
Les marques de soutien à la cause et au combat du peuple algérien avec ses représentants légitimes (FLN, ALN, GPRA, Front de Libération Nationale, Armée de Libération Nationale, Gouvernement Provisoire de la République Algérienne) étaient inépuisables, au point de compromettre les relations tunisiennes avec la France. Dans tous ses discours, Bourguiba plaçait la question algérienne comme une priorité nationale et plaidait longuement la cause algérienne avec courage et obstination.

Tunis, une base arrière

Au-delà des villages frontaliers tunisiens qui servaient de zone tampon pour les opérations de l’ALN, la capitale Tunis constituait l’épicentre politique du FLN et du GPRA (Gouvernement Provisoire de la République Algérienne), reconnus et accueillis en grande pompe par Bourguiba lui-même à Tunis en 1958. Le Conseil National de La Révolution Algérienne (CNRA) tient sa première réunion à Tunis. Certains endroits à Tunis étaient largement connus comme étant le QG des Algériens : l’actuelle rue Mongi Slim, le Colisée, le Palmarium pour n’en citer que ces places-là. Ce soutien qui s’exerçait au nom de la liberté d’expression, était un moyen habile de pousser la France aux négociations ce qui permettra à Bourguiba de jouer les bons offices
Dans le même sillage,  le journal « El Moudjahid », organe du FLN, fut publié en Tunisie le 5 août 1957 soit deux semaines après la naissance de la République Tunisienne. Il est à rappeler aussi que  le 8 février 1957,  après avoir déserté la France, les joueurs de l’équipe nationale algérienne, ont fini par rejoindre la Tunisie, où ils avaient joué représentant ainsi l’Algérie à travers le territoire tunisien.
Il est à noter aussi que des membres influents du FLN, tels que Ben Bella, ou encore Boumediene, donnaient les mots d’ordre d’opérations directement de Tunisie.
«Radio Tunis» consacrait également une émission intitulée «Échos de l’Algérie libre» qui continua en dépit de véhémentes protestations françaises. D’ailleurs nombreux étaient les Tunisiens qui figuraient parmi les victimes de la répression française pendant la guerre d’indépendance algérienne.
Cependant, l’exemple le plus mémorable demeure sans la moindre contestation, les événements douloureux survenus le 8 février 1958 à Sakiet Sidi Youssef au cours desquels s’est mêlé le sang des Tunisiens à celui des Algériens dans leur combat commun contre l’occupant au nom de la dignité et du droit des peuples de disposer d’eux-mêmes.

Le premier ministre algérien Abdelmalek Sellal et le premier ministre tunisien Youssef Chahed assistant à la cérémonie de signature pour la collaboration tuniso-algérienne au Palais de Carthage à Tunis, Tunisie le 9 mars 2017 (Getty)
L’ex-premier ministre algérien Abdelmalek Sellal et le premier ministre tunisien Youssef Chahed assistant à la cérémonie de signature pour la collaboration tuniso-algérienne au Palais de Carthage à Tunis, Tunisie le 9 mars 2017 (Getty)

Une volonté commune

Néanmoins, cette volonté de bâtir une relation exemplaire, s’est davantage affirmée après l’accession de l’Algérie à l’indépendance, période au cours de laquelle les deux pays ont pu entretenir des rapports de partenariat et entamer un échange commercial bilatéral.

En dépit de multiples alliances passées dans les différents secteurs, la première épreuve sera celle de la « borne 233 »  revendiquée à la France par Bourguiba depuis 1959. Il s’agit de la reconnaissance des droits territoriaux de la Tunisie jusqu’à la borne 233 et la suppression de la frontière Bir Romane-Fort Saint et, par voie de conséquence, l’extension de la Tunisie à son prolongement naturel saharien. Toutefois, le président Bourguiba s’engage auprès du Gouvernement provisoire de la République algérienne de négocier cette revendication territoriale avec le gouvernement d’une Algérie devenue indépendante. C’est  en 1962, que la Tunisie renonce à sa revendication territoriale entre la borne 220 (Fort Saint) et la borne 233 (Garet El Hamel au sud de Ghdames) après des négociations menées par Abdelaziz Bouteflika, alors ministre algérien des Affaires étrangères et Habib Bourguiba Junior (fils de Habib Bourguiba), également ministre tunisien des Affaires étrangères. Ainsi, cet épisode sera clos après la signature, le 6 janvier 1970, d’un protocole d’accord Algéro-tunisien, qui  porte sur le tracé de la frontière.

Des épreuves sans plus

Mais si cette épreuve a été marquée par une tension légère et passagère, la première crise diplomatique entre les deux pays éclatera après l’accord de Djerba en 1974 au cours duquel Bourguiba signera avec Mouammar Kadhafi, un traité d’union vite dénoncé et avorté par le premier ministre de Bourguiba Hédi Nouira. La deuxième crise qui jettera un froid sur les relations tuniso-algériennes se manifestera aussi après la signature par la Tunisie du traité de fraternité et de concorde avec le Maroc à Oujda en 1983, un rapprochement qui a été très mal vu par l’Algérie.  Depuis, il fut acquis que tout rapprochement entre l’un ou l’autre des partenaires maghrébins (Libye et Maroc), provoquera suspicion et méfiance et demeurera un sérieux obstacle de rapprochement.

Bien que cette approche de complémentarité tuniso-algérienne ait connu son apogée sous la présidence de l’ancien président Houari Boumediene (1965-1978), elle continuera sur la même lancée sous le la présidence de Chadli Benjedid, de Zeroual et de Bouteflika, côté algérien et sous Bourguiba et Ben Ali, côté tunisien, donnant davantage d’importance à la collaboration dans le domaine social et économique.

D’ailleurs, la Tunisie continuera à soutenir l’Algérie, durant la décennie noire qui plongera l’Algérie dans un épisode sanglant au cours des années 90 notamment en aidant son voisin à sécuriser ses frontières côté tunisien et à repousser les groupes terroristes.

Toutefois, après avoir parvenu à stabiliser le pays et à juguler l’hydre terroriste, la volonté de l’Algérie d’approfondir les relations de concertation et de coopération avec la Tunisie et de les promouvoir au rang d’un partenariat stratégique dans divers domaines, dans le cadre des aspirations des deux peuples, a pris son élan entre 2000 et 2010.

Toujours proches

Durant cette période, les deux pays n’ont jamais été aussi proches et enclins à réfléchir ensemble sur les voies et moyens de multiplier les efforts en vue de consolider les liens historiques de fraternité et de renforcer la coordination et la concertation au service des intérêts suprêmes des deux pays et des deux peuples frères.

Il n’empêche, l’avènement du « Printemps arabe » en Tunisie en janvier 2011 et ses effets multiplicateurs dans la région arabe (Libye, Egypte, Syrie…), inquiètera l’Algérie qui se trouvera dans l’œil du cyclone. Sous la gouvernance de la Troïka, la Tunisie, n’est plus le petit frère « docile » mais plutôt une source de troubles et de tensions pour l’Algérie qui va redoubler de vigilance surtout après que la Tunisie ait devenue une arène pour tous les acteurs extrémistes et principal pourvoyeur de « Djihadistes ». Les années 2012 et 2013 furent très difficiles pour les relations tuniso-algériennes et marquées par la dégradation des relations entre les deux pays notamment après de multiples déclarations imprudentes du chef du parti islamiste au pouvoir en Tunisie, Ennahdha, mettant en avant les mérites du mouvement islamiste algérien à diriger le pays.

Ce n’est qu’avec l’accession de Beji Caïd Essebsi à la présidence Tunisienne, que la Tunisie rétablit de nouveau les relations amicales et fraternelles entre les deux pays. Bien que l’Algérie soit venue à la rescousse d’une Tunisie au bord de la faillite, par des dons et des emprunts, le niveau de collaboration escomptée n’a pas encore trouvé ses marques.

Abdelaziz Bouteflika le 14 janvier 2012 à Tunis, Tunisie (Getty)
Abdelaziz Bouteflika le 14 janvier 2012 à Tunis, Tunisie (Getty)

Une dynamique renouvelée

Les relations algéro-tunisiennes ont connu au cours des deux dernières années une importante dynamique marquée notamment par la tenue régulière des sessions de la Grande commission mixte ainsi que des rencontres de haut niveau initiées par les responsables des deux pays.

C’est pourquoi, un concert de va et viens diplomatiques entre les deux pays, bat son plein depuis quelques mois. Les projets foisonnent mais la sécurisation des frontières entre les deux pays demeure la principale préoccupation.

Tout récemment, huit accords de coopération et mémorandums d’entente ont été signés à l’issue des travaux de la 21ème session de la Grande commission mixte algéro-tunisienne co-présidée par le Premier ministre algérien,  Monsieur Abdelmalek Sellal, et le Chef du gouvernement tunisien, Monsieur Youcef Chahed.

Le premier accord porte sur la coopération dans le domaine sécuritaire, qui a été signé par le ministre de l’Intérieur et des collectivités locales, Noureddine Bedoui, et son homologue tunisien Hédi Majdoub.

Le deuxième document paraphé est un mémorandum d’entente dans les domaines du contrôle de la qualité des marchandises et de la protection du consommateur, signé par le ministre de l’Habitat, de l’urbanisme et de la ville et ministre du Commerce par intérim, Abdelmadjid Tebboune, et le ministre tunisien de l’Industrie, Zied Ledhari.

Les autres accords et mémorandums ont été signés par le ministre des Affaires maghrébines, de l’Union africaine et de la Ligue des Etats arabes, Abdelkader Messahel, et le secrétaire d’Etat auprès du ministre tunisien des Affaires étrangères, Sabri Bachtobji.

Le dernier document signé est un procès-verbal relatif à l’échange des instruments de ratification de la délimitation des frontières maritimes entre l’Algérie et la Tunisie. Cependant, la sécurité des frontières demeure le souci majeur des deux pays.

La sécurité frontalière, axe principal

En effet, c’est surtout dans la collaboration sécuritaire que les tunisiens et les algériens comptent porter leurs relations au plus haut niveau. En effet, de Boko Haram, à Chebab en passant par Al Qaeda, DAECH, Etat Islamique ou encore Ansar Al Chariaa…Les ramifications des terroristes ne sont plus à prouver. Le monde qui s’est rendu compte de l’ampleur des liens que se tissent les organisations terroristes de part toute la planète, a cessé de traiter la question du terrorisme comme étant un problème local. C’est devenu un problème régional sinon continental et même mondial.

C’est sous cet angle et pour combattre ce fléau de la terreur qui met en péril la vie des populations civiles, enlève et prend en otage des ressortissants de toutes nationalités, que Tunisiens et algériens ont mis en place des instruments de lutte localement pour endiguer  l’intégrisme rampant, renforcer la coordination du renseignement, accentuer l’échanges d’informations, améliorer la surveillance des frontières, multiplier la présence militaire et aguerrir la capacité d’intervention dès lors qu’il y a danger.

Et la Tunisie qui a décrété l’état d’urgence, compte, en plus de ses moyens défensifs, sur l’appui de l’Algérie, ce grand frère. Il n’y a pas à rougir d’afficher haut et fort, une collaboration, une coopération sécuritaire et militaire pour lutter contre l’hydre terroriste qui menace non seulement la Tunisie mais aussi l’Algérie.

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle l’Algérie n’est guère indifférente aux activités de la nébuleuse terroriste en Tunisie. Ce voisin n’est-il pas lui-même  dans la ligne de mire des islamistes djihadistes sur au moins deux flancs stratégiques?  Dès lors, il est tout à fait logique que les deux pays déjà unis par des liens de sang, se serrent les coudes pour faire bloc à ce danger commun.

 

 

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