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Crise libyenne : Les rivaux s’entendent-ils ? - Majalla Magazine
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Crise libyenne : Les rivaux s’entendent-ils ?

Emmanuel Macron aux côtés du Premier ministre libyen Fayez al-Sarraj et le Général Khalifa Haftar à La Celle-Saint-Cloud, près de Paris le 25 juillet 2017 (Getty)
Emmanuel Macron aux côtés du Premier ministre libyen Fayez al-Sarraj et le Général Khalifa Haftar à La Celle-Saint-Cloud, près de Paris le 25 juillet 2017 (Getty)

Par Chokri Ben Nessir

Réunis à la Celle-Saint-Cloud, en région parisienne, à l’initiative du président français Emmanuel Macron, les deux principaux rivaux libyens, le civil Fayez al-Sarraj et le militaire Khalifa Haftar, ont « agréé » (mais pas signé), le 25 juillet 2017,  une déclaration en dix points dans laquelle ils se sont engagés à œuvrer conjointement pour sortir leur pays du chaos, appelant à un cessez-le-feu et à l’organisation rapide d’élections. Dans cette motion ils conviennent que la solution à la crise libyenne « ne peut être que politique et passe par un processus de réconciliation nationale associant tous les Libyens ».

Appelant à la démobilisation des milices et à la constitution d’une armée régulière, les deux parties se sont engagées à un cessez-le-feu et à s’abstenir de tout recours à la force armée pour ce qui ne ressort pas strictement de la lutte antiterroriste. La déclaration agréée mentionne la construction d’un Etat de droit « souverain, civil et démocratique « en Libye, et cite le respect des droits de l’homme.

Le président Français, Emmanuel Macron, qui a pris de court ses partenaires européens par son initiative, a estimé que les deux protagonistes avaient « la légitimité et la capacité de réunir autour d’eux » et d’influencer les myriades de groupes opérant dans ce pays éclaté.

En effet, la rencontre de la Celle-Saint-Cloud marque la victoire de la ligne « pragmatique » désormais prônée par la France, qui considère Haftar comme l’un des principaux remparts contre le terrorisme.

Un pays en proie au chaos

En proie au chaos après la chute du régime de Mouammar Kadhafi en octobre 2011,  les autorités rivales et de nombreuses milices se disputent le pouvoir dans le pays depuis six ans. L’année 2017 semble commencer en Libye avec une situation profondément modifiée par rapport à 2016 tant sur les plans politique que sécuritaire. Cette évolution qui a constitué un succès pour la politique Russe et chinoise en méditerranée orientale et annonce l’échec de l’accord de Tunis de décembre 2014, réalisé sous l’égide de l’ONU et soutenu par les puissances occidentales, a interpellé l’administration française sous Macron.

En effet, sur le plan sécuritaire, l’année 2016 a été marquée par l’échec de la greffe de Daech qui n’a pas réussi à prendre en Libye. L’Etat islamique a été chassé de sa ville-base de Syrte par la milice de Misrata après quatre mois de durs combats durant lesquels elle a subi des pertes importantes qui l’ont affaibli. Le Général Khalifa Haftar en a profité pour s’emparer presque sans combattre du croissant pétrolier Libyen, lui permettant avec son allié, la milice de Zintan, de contrôler désormais toute la production pétrolière et gazière libyenne qui a été relancée. Cette victoire a conduit le Conseil municipal de Misrata à donner des gages au général Khalifa Haftar.
Soutenu par l’Egypte, la Russie et la Chine, il était probable que le Général Haftar parvienne à s’entendre avec Misrata.

Emmanuel Macron aux côtés du Premier ministre libyen Fayez al-Sarraj et le Général Khalifa Haftar à La Celle-Saint-Cloud, près de Paris le 25 juillet 2017 (Getty)

Emmanuel Macron aux côtés du Premier ministre libyen Fayez al-Sarraj et le Général Khalifa Haftar à La Celle-Saint-Cloud, près de Paris le 25 juillet 2017 (Getty)Un scénario funeste


Deux options s’offraient alors à lui. Soit il pouvait négocier un accord avec Abdelhakim Belhadj l’homme fort de Tripoli et le chef de guerre le plus expérimenté du pays ainsi qu’avec Mohamed Sawan, le chef des Frères Musulmans qui est affaibli notamment parce qu’il a subi une défaite aux élections législatives de 2014 et a perdu son soutien à Rome avec la démission de Matteo Renzi. Si ces conditions sont remplies, la Libye peut entrer sans conflit dans une phase de consolidation qui restera néanmoins fragile et déplairait à Macron.
Soit il s’entend avec Abdelhakim Belhadj, alors avec l’appui des milices de Misrata et de Zantan, il serait en mesure d’organiser un coup de force pour se rendre maître de Tripoli, imposant la réconciliation nationale par la force et sous sa seule autorité. Chose qui inquièterait également la France, car il mettrait au tapis Fayez el-Sarraj, soutenu par l’ONU.

En effet, sentant que de telles actions pourraient être probablement l’amorce d’un ralliement de Misrata au général Haftar et fragiliseraient le Conseil de Présidence issu de l’accord de Tunis de décembre 2014 et qui est présidé par Fayez el-Sarraj et dont les misratis étaient le principal soutien et que face à cette situation c’est clairement le Général Haftar qui tiendrait dans ses mains l’avenir du pays sur le terrain à condition qu’il arrive à pérenniser son rapprochement avec Misrata.

C’est dans esprit et sous l’égide de la France que Fayez al-Sarraj et Khalifa Haftar, à la recherche d’un compromis entre la force et la reconnaissance internationale, ont convenu début mai 2017 lors d’une rencontre à Abou Dhabi,  d’œuvrer à un règlement de la crise, mais sans annoncer de mesures concrètes.

Nouvelle donne

Entre temps, le chef de la diplomatie française Jean-Yves Le Drian, qui était ministre de la Défense lors du précédent quinquennat, avait dépêché des militaires aux côtés du maréchal Haftar, et entretient d’excellentes relations avec ses parrains régionaux, l’Egypte et les Emirats arabes unis. L’une de ses premières initiatives en arrivant au Quai d’Orsay a été une tournée régionale consacrée à ce dossier.

Le 25 juillet, la France entre en lice ouvertement et organise une rencontre entre les deux chefs qui se mettent d’accord sur des élections « au printemps » à l’issue de laquelle le président français Emmanuel Macron, salue leur « courage historique ». Il met ainsi hors-jeu, à la fois la Russie, la Chine, l’Egypte, les Emirats Arabes Unis mais aussi l’Italie.

Le Conseil de sécurité de l’ONU, qui soutient le civil Fayez al-Sarraj approuve la déclaration conjointe adoptée en France par les deux principaux rivaux libyens pour sortir leur pays du chaos après six ans de conflits internes, a salué « le geste des deux rivaux, et leur déclaration conjointe ». « Les membres du Conseil poussent tous les Libyens à soutenir une solution négociée, une réconciliation nationale, et un cessez-le-feu immédiat, comme l’appelle la déclaration », explique le communiqué de l’ONU.

Le Premier ministre libyen Fayez al-Sarraj et le Premier ministre italien Paolo Gentiloni durant une conference de presse au Palazzo Chigi à Rome le 26 juillet 2017 (Getty)
Le Premier ministre libyen Fayez al-Sarraj et le Premier ministre italien Paolo Gentiloni durant une conference de presse au Palazzo Chigi à Rome le 26 juillet 2017 (Getty)

Remous italien

Il n’empêche, sur le plan européen, l’initiative de bons offices de Macron entre les rivaux libyens fait couler beaucoup d’encre. En effet, cet activisme français a  été vu avec une certaine inquiétude du côté de l’Italie, ancienne puissance coloniale, en première ligne face aux centaines de migrants débarquant quotidiennement sur ses côtes depuis la Libye, et craignant d’être mise sur la touche.

Le ministre des Affaires étrangères italien Angelino Alfano s’est à ce propos inquiété dans un entretien à la Stampa de la multiplication des médiateurs et des initiatives, appelant à « unifier les efforts » autour de l’émissaire de l’ONU. En substance, il laisse entendre qu’Emmanuel Macron aurait commis un « affront diplomatique grave » en ignorant les Italiens, qui sont pourtant en première ligne en Méditerranée, affirme le quotidien italien La Stampa.

Pourtant, pour la France qui a saisi au vol cette occasion pour entrer en première ligne sur le dossier libyen, « Il n’y a sur ce sujet véritablement aucun écart de la position française et de la position italienne, c’est un travail commun et un travail en commun avec l’UE », a martelé M. Macron, interrogé à ce sujet.

En effet, la France affirme qu’elle « n’a pas l’intention de prendre un hypothétique leadership en Libye » comme l’a affirmé à Rome la secrétaire d’Etat aux Affaires européennes Nathalie Loiseau, après la réunion de Paris des deux frères ennemis libyens. « L’idée n’est pas de prendre un hypothétique leadership sur une résolution de la situation libyenne », a-t-elle déclaré devant la presse à l’issue d’une rencontre à Rome avec son homologue italien Sandro Gozi.

Il s’agit de « prendre notre part dans l’urgence de la résolution d’une crise qui fait beaucoup de dégâts en Libye et a beaucoup de conséquences en Europe », a-t-elle ajouté. Pour sa part, le ministre italien des Affaires étrangères, Angelino Alfano, avait ainsi réaffirmé, à l’issue d’un entretien avec son homologue français Jean-Yves Le Drian, « l’importance que toute future initiative sur la Libye soit reconduite dans le cadre des Nations unies ». Pour contourner la polémique, « C’est une étape, ce n’est pas encore la paix en Libye », a estimé une source diplomatique française, insistant sur le rôle du nouvel émissaire de l’ONU Ghassan Salamé, qui vient de prendre ses fonctions.

Rebondissement

Mais voilà qu’un nouveau rebondissement vient ternir l’accord des deux rivaux conclu à Paris. En effet, l’homme fort de l’Est libyen, Khalifa Haftar, a accusé Fayez al-Sarraj, chef du gouvernement d’entente nationale (GNA), de « fanfaronner » et de n’avoir « aucune autorité sur Tripoli », dans un entretien à France 24 au lendemain de l’accord de Paris conclu entre les deux rivaux sous l’égide du président français. « Il ne possède pas la ville. Tripoli est la capitale de tous les Libyens, elle n’appartient à personne, il n’a aucune autorité sur Tripoli », a lancé Khalifa Haftar dans cet entretien.

Il affirme que « M. Sarraj, chef d’un gouvernement reconnu par la communauté internationale, est un ingénieur. Il doit parler dans le cadre de ses compétences et loin des fanfaronnades inutiles. Il ne possède que le verbe », a asséné le maréchal Haftar, homme fort de l’Est du pays, à la tête d’une autoproclamée armée nationale libyenne. « Tant qu’il y a un danger, nous sommes prêts à défendre (la capitale). Mon ambition est de défendre le peuple. Nous sommes les gardiens du peuple », a-t-il ajouté. Ces paroles jettent une ombre sur l’accord arraché en région parisienne aux deux rivaux par le président français Emmanuel Macron, qui a fait du dossier libyen une de ses priorités et laisse le doute planer de nouveau sur le sort de la Libye.

 

 

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