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Entre l’Egypte, le Soudan et l’Ethiopie : La guerre de l’eau aura-t-elle lieu ? - Majalla Magazine
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Entre l’Egypte, le Soudan et l’Ethiopie : La guerre de l’eau aura-t-elle lieu ?

Le Nil en Egypte (Getty)
Le Nil en Egypte (Getty)
Le Nil en Egypte (Getty)

Par Chokri Ben Nessir

Le Nil, le plus long fleuve du monde est l’objet des convoitises des grands États d’Afrique de l’Est qui en sont dépendants pour leurs approvisionnements en eau, en électricité et pour le développement de leur agriculture par l’irrigation. Jamais un fleuve n’aura suscité autant de tensions. En effet, le partage des eaux du Nil est au centre d’une vive controverse qui oppose les dix pays riverains depuis de nombreuses années. Mais le spectre de «la guerre de l’eau» tant redoutée plane de nouveau les trois principaux bénéficiaires du fleuve: l’Egypte, le Soudan et l’Ethiopie. Pour éviter une telle issue militaire, le ministre des affaires étrangères allemand Sigmar Gabriel, a annoncé récemment la disposition de son pays de procéder à la médiation entre les pays qui partagent les eaux du Nil et ce afin d’apaiser les tensions récurrentes à propos des constructions d’ouvrages hydriques et électriques qui  sont source de conflits entre les trois pays.

 Cette déclaration intervient après la tournée européenne du ministre des Affaires étrangères égyptien dans trois capitales européennes à savoir l’Allemagne, la Roumanie et la Belarusse. En  même temps, cette tournée coïncide avec une tournée africaine du président égyptien Abdel-Fattah Al-Sissi de l’est à l’ouest en passant par le centre du continent qui l’a mené dans quatre pays africains : la Tanzanie, le Rwanda, le Gabon et le Tchad. Dans cette tournée la lutte contre le terrorisme, la sécurité hydraulique et l’économie, étaient les trois grands thèmes au menu des discussions entre Sissi et les dirigeants africains. Il s’agit en fait de la dixième tournée du président en Afrique.

Sécurité hydrique

Thème majeur de ce périple africain, la sécurité hydrique et le partage des eaux du Nil. Et pour cause l’Egypte, le Soudan et l’Ethiopie, qui font faire face à des tensions internes et à une forte sécheresse depuis plusieurs années, qui semble s’installer avec le réchauffement climatique, le partage des eaux du Nil,  demeure une source de tensions entre ces trois pays. C’est que l’entrée en exploitation du Grand barrage de la Renaissance, construit en Ethiopie,  portent atteinte aux intérêts vitaux de l’Egypte et du Soudan.

Mais rappelons d’abord la configuration géographique du bassin du Nil. Le Nil Bleu prend sa source dans les hauts plateaux éthiopiens notamment dans le lac Tana tandis que le Nil Blanc prend sa source dans le lac Victoria (Ouganda, Kenya et Tanzanie). Le Nil est formé par le regroupement du Nil blanc qui prend sa source dans le lac Victoria (Kenya) et par ses affluents en République démocratique du Congo (RDC), Rwanda, Burundi, Soudan du Sud et au Soudan, et du Nil bleu qui prend sa source en Ethiopie.

Une barque sur le Nil en Egypte, le 21 mai 2017 (Getty)
Une barque sur le Nil en Egypte, le 21 mai 2017 (Getty)

Sans le Nil l’Egypte aura soif

Le Nil bleu fournit à lui seul en permanence près de 85% du débit d’eau qui parvient à l’Egypte et jusqu’à 95% pendant la saison des pluies. Les deux principaux affluents du Nil se rejoignent à Karthoum, capitale du Soudan, puis le fleuve traverse l’Égypte pour déboucher sur la mer Méditerranée. Par conséquent, l’Éthiopie possède un avantage stratégique car il s’agit d’un pays d’amont. Au contraire, le Soudan et l’Égypte se situent en aval. Ils sont donc complètement dépendants des pays d’amont comme l’Éthiopie quant à leur approvisionnement en eau. Et pour cause, 90 % des eaux du Nil en Égypte proviennent du Nil Bleu et donc de l’Éthiopie. Le Nil demeure la base de presque tout en Égypte : eau, industries, urbanisation, électricité, voies de communication, tourisme et représente  un enjeu vital pour l’agriculture qui ne suffit déjà pas à nourrir ses 95 millions d’habitant (l’Egypte est dépendante des importations agricoles) et qui devra répondre aux besoins des 150 millions d’habitants que devrait compter le pays en 2050.

Une importance vitale

L’enjeu est si vital que le pays des pharaons avait déjà signé 2 accords avec le Soudan concernant le partage des eaux du Nil, en 1929 (11/12 des eaux pour l’Égypte) et en 1959 (2/3 pour l’Égypte). Jusqu’à mars 2015, l’Égypte s’arqueboutait sur les « droits acquis » sur les eaux du Nil lors de l’accord de 1959 ; un accord qui excluait l’Éthiopie au nom de la sécurité nationale hydraulique égyptienne.

Le premier accord sur le partage des eaux du Nil date de 1929. L’ancienne puissance coloniale britannique qui contrôle la plupart des pays riverains du Nil accorde à l’Egypte et au Soudan des avantages exorbitants sur l’utilisation des eaux de ce fleuve. 48 milliards de mètres cubes par an pour l’Egypte et 4 milliards pour le Soudan.

Le traité est assorti d’un droit de veto égyptien sur toute construction en amont susceptible de réduire le débit de l’eau. Un droit de regard sur l’ensemble du Nil, depuis son embouchure à ses sources.

La première contestation sur le partage des eaux du Nil a vu le jour en 1954 quand l’Egypte avait entamé la construction du haut barrage d’Assouan qui a mis le feu aux poudres. Dès 1954, l’Ethiopie fait connaître sa ferme opposition.
Addis Abeba affirme qu’il n’accordera aucune concession aux pays situés plus en aval du fleuve qui lui refusent un droit sur ses eaux. La majorité des autres pays du bassin du Nil lui emboîtent le pas.

Contestations

Cependant, la première grande alerte remonte à l’année 1958, lorsque le Soudan décide de lancer les travaux de construction de son troisième barrage sur le Nil Bleu. L’Egypte décide d’une offensive militaire qui est arrêtée sous la pression internationale.

Un accord signé en 2010 par les 6 pays en amont du fleuve (Ethiopie, Burundi, Tanzanie, Kenya, Rwanda et Ouganda) est venu mettre fin, de facto, au droit de véto obtenu par l’Egypte dans le cadre du traité de 1959 signé avec le Soudan, sur le partage des eaux du Nil.

L’annonce par l’Ethiopie de la construction en 2011 par l’Ethiopie du Grand Barrage de la Renaissance afin de doubler sa capacité de production énergétique, a alimenté de nouveau la polémique. Ce barrage est vital pour ce pays de près de 100 millions d’habitants (2ème pays le plus peuplé d’Afrique) qui affiche un rythme de développement parmi les plus importants du continent. Ce barrage gigantesque, de 1 780 mètres de longueur et 145 mètres de hauteur, devrait permettre à l’Éthiopie de produire 6 000 mégawatts d’hydroélectricité tout en offrant aux agriculteurs locaux la possibilité d’irriguer leurs cultures. Le coût de ce projet pharaonique s’élève 4,5 milliards d’euros environ mais la vente d’hydroélectricité aux pays voisins devrait faire rentrer environ 700 millions d’euros annuels dans les caisses d’Addis-Abeba. Son ambition est d’alimenter son secteur agricole et de devenir le principal exportateur d’électricité pour l’est de l’Afrique.

 

Des personnes remplissant des bidons d'eau en Ethiopie, le 13 avril 2000 (Getty)
Des personnes remplissant des bidons d’eau en Ethiopie, le 13 avril 2000 (Getty)

Oppositions

L’Égypte s’est toutefois opposée à ce projet de construction de barrage, mettant en avant ses droits historiques sur le fleuve. Des droits rejetés par l’Ethiopie qui dénonce l’accord signé sans sa participation, lorsque que le pays était en situation de faiblesse et alors que le Nil bleu prend sa source sur son territoire.

Au mois de mai 2013, l’Ethiopie commence à détourner les eaux du Nil Bleu pour construire son barrage. Alors qu’il vient d’arriver au pouvoir au Caire, l’ancien président égyptien Mohamed Morsi hausse le ton. Il menace de recourir à la force pour défendre ce qu’il appelle «les droits historiques» de son pays. L’Egypte craint pour le débit du Nil dont dépendent ses agriculteurs pour l’approvisionnement en eau. C’est pourquoi l’ex-président égyptien Morsi laissait présager une possible guerre de l’eau contre l’Éthiopie en juillet 2013, à la suite des premiers chantiers éthiopiens de dérivation du Nil Bleu. Des menaces prises au sérieux étant donné le différentiel de hard power des 2 États : le budget de défense égyptien est de 5,28 milliards de dollars tandis que celui de l’Éthiopie est quinze fois moindre (environ 350 millions de dollars).

Le 14 mai 2010, l’Ethiopie signe avec le Rwanda, la Tanzanie, l’Ouganda et le Kenya un accord remettant en question «les droits acquis» de l’Egypte et du Soudan. Ils veulent développer des projets sur le Nil, sans avoir à solliciter l’accord du Caire. L’Egypte manifeste son désaccord et claque la porte de l’initiative du Bassin du Nil qui regroupe les dix Etats riverains du Fleuve depuis février 1999.
L’accord a été possible car l’Éthiopie a fourni des garanties aux autres États nilotiques. Au Soudan, Desalegn s’est engagé à fournir de l’électricité à un prix préférentiel. Quant à l’Égypte, il a promis que ce barrage colossal ne diminuerait aucunement le volume d’eau annuel que reçoit le pays, soit environ 55 milliards de m3 d’eau. La transparence semble avoir été un élément déterminant dans ce succès hydrodiplomatique.

Regain des tensions

La tension est retombée le 23 mars 2015 avec la signature d’un accord de principe sur la construction du barrage éthiopien «Grande renaissance» et sur la répartition des eaux du grand fleuve.
Le président égyptien, son homologue soudanais et le Premier ministre éthiopien ont désamorcé le conflit à Khartoum, la capitale soudanaise, où se rejoignent le Nil Blanc et le Nil Bleu pour former le Nil, avant qu’il se jette en Méditerranée. Ils ont donné leur accord de principe à la construction du barrage éthiopien. L’accord définitif doit être finalisé, mais l’Ethiopie et ses partenaires riverains du Nil ont marqué un point dans leur lutte pour une répartition équitable des eaux de ce fleuve mythique.

Juillet 2017 marque la reprise des tensions avec un nouveau rebondissement quant le gouvernement éthiopien a annoncé sa volonté de modifier les normes du barrage inauguré en décembre 2016 afin de permettre d’accroitre sa capacité de production. Si le gouvernement éthiopien dément tout impact sur le débit du fleuve, les gouvernements égyptien et soudanais dénoncent le comportement de leur voisin. En effet, selon l’accord d’août 2015, tout projet concernant le Nil bleu doit être discuté au préalable entre les trois pays.

Et même si la Convention des Nations unies sur le droit relatif aux utilisations des cours d’eau internationaux à des fins autres que la navigation, adoptée à New York en 1997, est entrée en vigueur seulement le 30 mai 2014 grâce au 35ème État signataire, et qui devrait favoriser l’hydrodiplomatie et le partage des eaux de manière équitable entre les États, cette convention n’est pas contraignante et ne modifie en rien les accords trouvés précédemment. De toute façon, l’Égypte et l’Éthiopie se sont abstenues de la signer…Ce qui laisse augurer d’une grande crise entre ces deux états.

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