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Référendum sur l’indépendance du Kurdistan irakien : Le réveil des velléités séparatistes ? - Majalla Magazine
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Référendum sur l’indépendance du Kurdistan irakien : Le réveil des velléités séparatistes ?

 

Par Chokri Ben Nessir

Depuis l’annonce d’un référendum sur l’indépendance du Kurdistan que les Kurdes comptent organiser le 25 septembre, les “zones disputées” dans le nord de l’Irak sont au cœur des débats.  Cela concerne la ville de Kirkouk, mais également d’autres villes, villages et cantons. Cette thématique sera au cœur du conflit arabo-kurde non seulement en Irak mais également dans les autres pays de la région où vivent des Kurdes depuis le partage de leur territoire.

Au lendemain de la Première Guerre mondiale lorsque les Alliés ont redessiné les frontières de la région sur les ruines de l’Empire ottoman, l’histoire des Kurdes a été éclatée sur quatre pays : l’est de la Turquie (15 millions), le nord-ouest de l’Iran (8,4 millions), le nord de l’Irak (5,6 millions) et l’est de la Syrie (1,9 million).

Malgré le traité de Sèvres, signé en 1920, qui promet un « territoire autonome des Kurdes »dans le sud-est de l’Anatolie, ces promesses non jamais été tenues, car ce texte sera balayé par le traité de Lausanne, signé trois ans plus tard, le 24 juillet 1923, entre la Turquie, d’une part, et la France, l’Italie, le Royaume-Uni, le Japon, la Grèce, la Roumanie, le royaume des Serbes, Croates et Slovènes, d’autre part. Selon ce traité les Kurdes sont répartis entre la Turquie, l’Iran, la Syrie sous mandat français et l’Irak sous protectorat britannique.

Une histoire agitée

Il n’empêche, les Kurdes ont toujours rêvé d’être réunis au sein d’un grand Kurdistan. Mais entre le rêve et la réalité, il y a les circonstances. Bien que de religions différentes (ils seraient à 80 % sunnites, mais il y a aussi des yézidis, des alévis, des chiites et des chrétiens…), le sentiment d’appartenance à une nation demeure fort. Il est alimenté par une langue commune (et deux dialectes, écrits dans les alphabets de la région : latin, arabe, persan), une culture, une histoire propre et bien souvent magnifiée.

En Irak, l’identité kurde y a toujours été forte et rebelle par rapport au pouvoir central de Bagdad. C’est ainsi que les Kurdes se soulèvent en Irak le 11 septembre 1961. En 1964, un cessez-le-feu est signé. Il est refusé par une partie du mouvement kurde. La révolte reprend en 1965. Le  11 mars 1970, un accord kurdo-irakien sur l’autonomie du Kurdistan est signé. En mars 1974, Bagdad promulgue unilatéralement une « loi sur l’autonomie du Kurdistan », rejetée par les Kurdes. La révolte reprend. Au mois de mars 1988, Saddam Hussein ordonne à son armée d’utiliser l’arme chimique contre la ville kurde d’Halabja, faisant entre 3 200 et 5 000 morts.

En 1991, avec la mise en place d’une zone d’exclusion aérienne, décidée par le Conseil de sécurité de l’ONU, qui empêche l’aviation irakienne d’attaquer la région kurde, ces derniers prennent part à un soulèvement contre l’armée irakienne, rapidement réprimé par le président de l’époque Saddam Hussein. C’est alors que le Conseil de sécurité de l’ONU décide d’interdire à l’aviation irakienne de survoler le 36e parallèle, permettant peu à peu aux Kurdes de s’organiser politiquement au nord de cette ligne. Depuis 1991, cette région du nord de l’Irak connaît un boom économique sans précédent et s’est largement affranchie de la tutelle de Bagdad.

Après le renversement de Saddam Hussein par une coalition anglo-américaine en 2003, la Constitution irakienne de 2005 reconnaît le Kurdistan comme une entité politique, fédérale et autonome.

Un référendum sous haute tension

Il n’empêche ce rendez-vous électoral, prévu pour le 25 septembre, s’annonce également sensible car la province de Kirkouk, une zone pétrolière disputée au nord de Bagdad et rattachée au gouvernement fédéral, a décidé d’y participer contre l’avis des autorités centrales irakiennes. Massoud Barzani, président du Kurdistan irakien, mène avec son référendum un nouveau bras de fer avec Bagdad, pour réaliser le rêve d’un Etat disent ses partisans, pour se maintenir au pouvoir assurent ses détracteurs, alors qu’il fait face à une crise politique interne.

Rapidement, le Parlement fédéral irakien annonce avoir voté contre la tenue du référendum sur l’indépendance, la jugeant contraire à la Constitution et « dangereuse pour l’unité de l’Irak » mais provoquant ainsi  le retrait de ses membres kurdes en signe de protestation.

Le gouverneur limogé

Le Parlement irakien a aussi annoncé avoir limogé le gouverneur de la région disputée de Kirkouk qui a décidé d’organiser, contre l’avis de Bagdad, le référendum kurde d’indépendance dans sa province.
Le chef du Parlement, Salim al-Joubouri, a estimé que ce vote, ajouté à l’ordre du jour à la demande de 80 députés, visait à maintenir « l’unité du territoire et du peuple irakien ».
Le vote du Parlement « impose au Premier ministre de prendre toutes les mesures pour protéger l’unité de l’Irak et d’entamer un dialogue sérieux » avec les autorités de la région autonome du Kurdistan irakien, située dans le nord du pays.
Bagdad et le Premier ministre Haider al-Abadi n’ont cessé de répéter au cours des derniers mois que cette consultation était contraire à la Constitution.
Ce référendum, même non contraignant, a également suscité une levée de boucliers de Washington, de capitales européennes et surtout de la Turquie et de l’Iran voisins, qui craignent qu’un tel processus attise les appétits séparatistes de leurs propres minorités kurdes.

Levée de boucliers

En effet, Les Etats-Unis sont « fermement opposés » au référendum d’indépendance du Kurdistan, a réaffirmé le Département d’Etat en demandant au président kurde d’y renoncer.
« Tous les voisins de l’Irak, et virtuellement la communauté internationale dans son intégralité sont aussi opposés à ce référendum », a ajouté dans un communiqué le ministère américain des Affaires étrangères.
« Les Etats-Unis exhortent les dirigeants kurdes irakiens à accepter l’alternative d’un dialogue sérieux et soutenu avec le gouvernement central, facilité par les Etats-Unis et les Nations unies, ainsi que d’autres partenaires, sur toutes les questions posant problème, incluant l’avenir de la relation entre Bagdad et Erbil », a ajouté le Département d’Etat.

Pour sa part, L’ONU a proposé d’aboutir d’ici trois ans à un accord entre le Kurdistan irakien et le gouvernement fédéral à Bagdad sur le statut de la région autonome, sous condition que le Kurdistan renonce à son référendum.

C’est que la Turquie, l’Iran et l’Irak ont appelé les autorités du Kurdistan irakien à annuler le référendum d’indépendance, faute de quoi ils envisageraient de se concerter sur des mesures de rétorsion.

En effet, les chefs de diplomatie des trois pays ont tenu une réunion à New York en marge de l’Assemblée générale des Nations unies, au cours de laquelle ils ont réitéré leur « opposition sans équivoque au référendum » au Kurdistan irakien, selon un communiqué du ministère turc des Affaires étrangères.

Les ministres ont décidé « d’exhorter le KRG (les autorités du Kurdistan irakien) à renoncer à tenir le référendum », et ont insisté sur « le besoin d’efforts internationaux concertés pour convaincre le KRG d’annuler » le scrutin.

Ils se sont par ailleurs « accordés pour envisager des mesures de rétorsion coordonnés » et souligné leur attachement à « l’intégrité territoriale de l’Irak », poursuit le communiqué.

Une tache d’huile ?

La quasi-totalité des pays, à l’exception d’Israël, se sont prononcés contre ce scrutin. L’Iran et la Turquie, eux-mêmes confrontés à des velléités séparatistes sur leur territoire, craignent qu’il ne fasse tache d’huile chez leur propre minorité kurde. « Le référendum (…) risque de compromettre les gains durement acquis par l’Irak contre » le groupe Etat islamique, et « provoquer de nouveaux conflits dans la région », ajoute le communiqué turc.

Lors d’un discours à la tribune de l’ONU, le président turc Recep Tayyip Erdogan a mis en garde les autorités du Kurdistan irakien: « Ignorer la position claire et résolue de la Turquie sur ce sujet pourrait mener à un processus qui priverait le gouvernement régional du Kurdistan irakien des opportunités dont il bénéficie actuellement », a-t-il déclaré.

L’opposition de la Turquie à l’indépendance du Kurdistan irakien est susceptible de compromettre la viabilité d’un éventuel Etat kurde, notamment parce que le Kurdistan irakien tire ses principales recettes de l’exportation du pétrole qui se fait via un oléoduc débouchant dans le port turc de Ceyhan. Il est à noter que le Kurdistan produit en moyenne 600.000 barils par jour dont 550.000 b/j sont exportés via Ceyhan en Turquie. Cette production inclut environ 250.000 b/j des champs de Kirkouk dont les Kurdes se sont emparés quand l’EI a pris le contrôle de Mossoul.

Une région criblée de dettes

Cette annonce turque intervient à un moment où la région autonome kurde traverse la pire crise économique de sa jeune histoire. « Le choc est sévère. Le gouvernement autonome fait face à une baisse des revenus qui se traduit par un report des investissements, un retard dans les paiements, notamment les salaires des fonctionnaires, le recours à l’emprunt domestique auprès de compagnies privées et étrangères, des banques ainsi que de l’emprunt extérieur », souligne un récent rapport de la Banque mondiale (BM).

« La crise budgétaire (…) a un effet négatif significatif sur la croissance économique », poursuit ce rapport.

Cette région, qui jouit d’une très large autonomie stipulée dans la Constitution irakienne adoptée en 2005, a bénéficié après la chute du dictateur Saddam Hussein en 2003 d’un engouement des investisseurs car elle faisait figure d’îlot de sécurité dans un pays plongé dans l’anarchie.

Tout lui souriait et Erbil, ville longtemps assoupie, se transfigurait avec la construction de tours, de bâtiments cossus, de centres commerciaux, d’hôtels où des hommes d’affaires étrangers résidaient en tentant de faire des bonnes affaires.

Mais ce bel édifice s’est effondré en 2014 avec la chute des prix du pétrole, l’offensive du groupe jihadiste Etat islamique (EI), l’arrivée de plus d’un million de déplacés et de réfugiés syriens et la rupture avec Bagdad qui a décidé de ne plus verser les 17% du budget national, soit 12 milliards de dollars.

Les conséquences se sont faites immédiatement sentir puisque ce transfert représentait 80% des recettes du budget de la région et les salaires, y compris ceux des combattants peshmergas ont été écornés.

Selon une étude de 2015 de la BM, « le déficit budgétaire et l’afflux de déplacés ont eu un impact négatif sur l’économie de la région. La croissance a connu une baisse de 5% entre 2013 et 2014 tandis que le taux de pauvreté est passé de 3,5% à 8,1% durant la même période.
Mais en dépit de la crise économique et de l’opposition de la plupart de ses alliés et voisins, le président du Kurdistan irakien entend mener à bien le référendum sur l’indépendance, le 25 septembre.

 

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