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Photographie du monde arabe : une biennale pleine de souffle ! - Majalla Magazine
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Cover Story, Culture

Photographie du monde arabe : une biennale pleine de souffle !

El Hayawan, Karim, Cancan, Photography, 2017
El Hayawan, Karim, Cancan, Photography, 2017
El Hayawan, Karim, Cancan, Photography, 2017

Par Diane Wulwek

Organisée à Paris par l’Institut du monde arabe (IMA) et la Maison européenne de la photographie (MEP), la deuxième Biennale des photographes du monde arabe contemporain réunit 50 artistes dans 8 lieux différents. L’occasion de découvrir l’énergie créatrice d’une toute nouvelle génération de talents. A voir, et à revoir jusqu’au 12 novembre*.

« Merci pour cette découverte d’un monde trop souvent fantasmé et pas assez raconté ou montré ! ». « Une démonstration riche, sensible, intelligente qui donne à voir bien des choses de ce monde arabe qui évolue et qui se cherche entre racines, culture et… (hélas ?) occidentalisation. » Glanés sur le livre d’or de l’IMA, ces commentaires de visiteurs résument bien le sentiment qui prévaut en quittant l’une ou l’autre des expositions proposées par la deuxième biennale des photographes du monde arabe contemporain. Entre travaux documentaires, démarches conceptuelles, plastiques ou poétiques, le programme établi par Gabriel Bauret, commissaire général de cette deuxième édition, dresse un formidable état des lieux de la création photographique s’exerçant du Maghreb au Proche-Orient. Foisonnante, la sélection rend compte des préoccupations et questionnements de jeunes auteurs de toute nationalité (certains sont originaires du monde arabe, d’autres sont étrangers) qui, chacun à leur manière, proposent une autre vision de cet espace géographique, écornant au passage clichés et autres idées reçues.

Jaber Al Azmeh, Survival 4, Série Border Lines
Jaber Al Azmeh, Survival 4, Série Border Lines

Regards d’ailleurs

Chez les photographes « venus d’ailleurs », on relèvera, entre autres, les travaux d’une Coréenne, Jungjing Lee, qui s’intéresse à la frontière Israélo-Palestinienne (« Unamed road »). Mais on retiendra surtout le questionnement de l’identité masculine de Scarlett Coten, une jeune française, qui démystifie les stéréotypes à travers une série de portraits d’hommes arabes (« Mectoub »). C’est d’ailleurs de cette série qu’est tirée l’affiche de la biennale. Il s’agit de Mohaned photographié à Alexandrie, un jeune homme au visage doux, au regard tranquille, assis, une fleur rouge à la main, devant un mur de papier peint d’un autre âge. Une pose comme une affirmation qui vient remettre en cause les signes extérieurs de la virilité traditionnellement dévolus à l’homme arabe. De façon subtile ou subversive, les hommes de Scarlett Coten donnent à voir une autre image du masculin, plus fragile, plus complexe, plus audacieuse. Des hommes qui témoignent tout simplement de l’émancipation de leur génération.

Mehdi Boubekeur, Série Tags ala tags
Mehdi Boubekeur, Série Tags ala tags

La Tunisie, à l’honneur à l’IMA

Mais alors que la première biennale en 2015, se voulait généraliste, cette édition consacre un focus à l’Algérie et à la Tunisie, « Deux pays, selon Gabriel Bauret, qui se retrouvent souvent en marge de l’actualité photographique ».

A l’IMA sont ainsi présentés les travaux d’auteurs tunisiens. Ceux de Mouna Karray, par exemple, qui se met en scène dans une série intitulée « Noir ». Pour nous parler de l’enfermement des femmes et du corps prisonnier, Mouna Karray pose sous un drap blanc. De cette forme comprimée ne dépasse que sa main qui tient le déclencheur de l’appareil photo envisagé comme une arme libératrice, le symbole de l’envie d’agir, de dire ou de crier.

II y a aussi les belles illusions d’optique d’Héla Ammar (« Sea-e escape») qui, entre mer et horizons, font écho à « Why do you ask » une vidéo dans laquelle l’artiste (et docteure en droit) évoque la question migratoire via de multiples assertions débutant toutes par « Parce que… ». « Parce qu’il n’y aucun moyen de vivre une vie décente ici », « Parce qu’ils savent ce que signifient les droits de l’Homme », « Parce que même leurs prisons sont mieux que les nôtres », « Parce que si tu n’as pas d’argent, personne ne te respectera »… Sobre, efficace, la litanie s’égrène longtemps dans l’esprit du visiteur appelé ainsi à réfléchir à son tour à la question migratoire et à sa douloureuse actualité.

Enfin, il y a Douraïd Souissi et sa série « Mohamed, Salem, Omrane, Hbib, Hsouna », prénoms des hommes qu’il a photographiés, de dos, de trois-quarts, les yeux rivés au sol ou tête baissée, toujours en buste, toujours en noir et blanc. Dans le contexte de la Tunisie post révolutionnaire, ses portraits évoquent le mépris social, l’accablement ou la foi (les auréoles de lumière dans la pénombre) mais aussi le rôle des images, leur prolifération et leur sur consommation. « J’ai cherché à documenter la condition du citoyen tunisien moyen, de capter sa réalité intérieure et sa dignité » dit Souissi qui vit entre Paris et Tunis et dont le parcours est peu banal : il est devenu photographe après voir renoncé à une carrière aux Etats-Unis dans la finance internationale !

Abdelhamid Rahiche, Série Alger Climat de France
Abdelhamid Rahiche, Série Alger Climat de France

Regards d’Algérie

Autre pays mis à l’honneur, celui de l’Algérie. A la Cité internationale des arts, l’exposition Ikbal/Arrivées réunit une vingtaine d’auteurs âgés de 20 à 30 ans sélectionnés par Bruno Boudjelal : « En 2015, lors d’un atelier à Alger avec des photographes venant de tout le pays, j’ai été frappé par l’énergie et le dynamisme de ces jeunes gens. Tous manifestaient l’envie forte de montrer, de dire, de raconter leur Algérie. Dans cette exposition, j’ai donc souhaité traduire le bouillonnement que j’ai ressenti auprès d’eux ». Travail sur le grain, les flous, le mouvement, le noir et blanc, la couleur, au moyen de vrais appareils ou d’Iphone… ces jeunes documentent t leur lieu de vie, leur environnement, leur quotidien, disent leurs questionnements avec une force époustouflante. Entre autres talents, on saluera celui de Fethi Sahraoui, 24 ans, dont les images nous font débarquer, dans la tradition du photoreportage, au milieu des stades de foot et de leurs supporters (« Stadiumphilia »). Ou celui de Karim Tidafi dont le regard s’est porté sur des passagers de bus à Alger (« Aperto Libro »), un vrai voyage sociétal. Abdelhamid Rahiche, lui, nous parle de « Climat de France », cité mythique d’Alger érigée en pleine guerre d’Algérie, où s’entassent aujourd’hui 50 000 habitants. Plus intimiste, Oussama Tabti présente une série très réussie de faux palmiers déguisés en… antennes relai (« Fake »). Enfin, dans un registre mélancolique, Ramzy Zahoual évoque l’usure du temps via des épaves de voitures et d’autocars naufragés dans la nuit (« Handpicked Wrecks »). Entre images-documents et chroniques ordinaires, ce grand paysage de la jeune photographie algérienne force l’admiration et suscite beaucoup aussi d’espoirs pour l’avenir de ces auteurs.

Hommage à Leila Alaoui

Cette édition rend également un hommage à la photographe franco-marocaine Leila Alaoui décédée en janvier 2016 dans l’attentat de Ouagadougou. En 2015, lors de la première biennale, celle-ci avait soulevé l’enthousiasme avec ses portraits de paysans des montagnes de l’Atlas. Une partie de cette série intitulée « Les Marocains » est présentée dans une salle de la mairie du IVe arrondissement de Paris qui depuis le 20 septembre porte officiellement le nom de la jeune artiste.

Mais après avoir visité toutes les expositions proposées par la biennale, reste une question : les photographes exposés vivent-ils réellement de leur travail ? Pour la plupart, non. Si certains sont représentés par des galeries, il s’agit globalement d’une photographie vivant sans économie. Autrement dit, face à tant d’élan et de dynamisme, on s’incline.

 

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