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Menaces séparatistes en Europe: Ces aspirations qui font peur

Par Chokri Ben Nessir

Les européens évoquent une probable indépendance de la Catalogne avec des trémolos dans la voix. Et pour cause, la perte de la Crimée,  en 2014, leur est restée jusqu’à ce jour au travers de la gorge. Pire encore, une éventuelle séparation de la Catalogne, risque d’attiser de nouveaux les ardeurs séparatistes d’autres régions d’Europe où des mouvements indépendantistes exercent une pression sur leurs gouvernements respectifs. Retour sur les principales zones de turbulences au cœur même d’une Europe qui risque la désintégration.

Le référendum d’indépendance de la Catalogne a été organisé malgré son invalidation par la Cour constitutionnelle espagnole, dont les décisions ont servi de base au gouvernement espagnol pour tenter d’empêcher le vote, au prix parfois d’un recours décrié à la force. Le scrutin n’a par ailleurs pas bénéficié des garanties habituellement exigées (commission électorale, assesseurs, listes électorales publiques, vote secret…), rendant improbable la reconnaissance par les 28 d’une indépendance de la Catalogne proclamée sur cette base.

Toutefois, si à l’issue d’une médiation Madrid consentait à organiser une nouvelle consultation « légale », respectant la Constitution espagnole et dont le résultat pourrait ouvrir la voie à une déclaration d’indépendance reconnue par la communauté internationale, les Etats membres de l’UE ne reconnaîtront pas de sitôt la Catalogne comme un Etat.

De ce fait, une Catalogne « indépendante » serait automatiquement exclue de l’UE, qu’elle ne pourrait rejoindre qu’après un nouveau processus d’adhésion. Mais encore faudrait-il que sa proclamation d’indépendance respecte certaines conditions lui permettant d’être validée par les 28.

Points chauds

Alors que les dirigeants catalans sont engagés dans un bras de fer sans précédent avec le gouvernement espagnol, plusieurs autres régions dans l’Union européenne portent à des degrés divers des revendications indépendantistes.

En effet, plusieurs points chauds secouent l’Europe comme l’Ecosse où, les Ecossais avaient votés, 18 septembre 2014, à 55,3 % des voix contre leur indépendance lors d’un référendum. Région semi-autonome du Royaume-Uni depuis 1998, l’Ecosse est dotée d’un Parlement disposant d’un large éventail de compétences. Diplomatie et défense relèvent de Londres.  L’échec du référendum fut un soulagement pour Londres et Bruxelles. Seulement, deux ans plus tard, les cartes ont été rebattues après le référendum en faveur du Brexit. Depuis, la Première ministre écossaise Nicola Sturgeon continue de bousculer la cheffe du gouvernement britannique Theresa May. En mars 2017, le Parlement régional, dominé par le SNP (parti indépendantiste), a voté en faveur d’un nouveau scrutin. La motion adoptée prévoit une consultation entre l’automne 2018 et le printemps 2019. Seul hic : Nicola Sturgeon doit obtenir le feu vert de la Première ministre Theresa May et du Parlement de Westminster, qui y sont farouchement opposés.

Barcelone, Espagne (Getty)
Barcelone, Espagne (Getty)

La Belgique tremble

Cependant, l’escalade des tensions en Catalogne est observée à la loupe en Belgique où le Vlaams Belang (ex- Vlaams Block), ce mouvement politique d’extrême droite partisan de l’indépendance de la Flandre mais qui n’a jamais été au pouvoir au niveau fédéral, continue d’exercer une pression constante sur les gouvernements belges ces dernières décennies, pour obtenir davantage d’autonomie pour la Flandre.

Région  néerlandophone du nord de la Belgique, la Flandre a obtenu ces dernières décennies de nombreuses compétences et domine la scène politique et économique. La Nouvelle alliance flamande (N-VA), incarnation politique d’un nationalisme flamand, a renforcé sa place de premier parti du pays lors des législatives de 2014, devenant la pierre angulaire du gouvernement fédéral du francophone Charles Michel.  Partisane de la création d’une république flamande, la N-VA entend relancer la marche vers l’autonomie en 2019. Si la Catalogne proclame unilatéralement son indépendance, des secousses sont sans doute à prévoir au sein du gouvernement belge.

Roberto Maroni, Italie (Getty)
Roberto Maroni, Italie (Getty)

Secousses en Italie

Le nord de l’Italie est lui aussi agité par des pulsions sécessionnistes. Un référendum visant à réclamer plus d’autonomie pour les régions Lombardie et Vénétie doit se tenir le 22 octobre. Mais le scrutin n’est pas du tout comparable au référendum catalan. Le président de la Lombardie, Roberto Maroni, membre de la Ligue du Nord, ce mouvement a vu le jour à la fin des années 80 et est devenu un parti incontournable dans le paysage politique italien, a souligné qu’il se déroulait « dans le cadre de l’unité nationale, qu’il n’était pas question d’indépendance ».

Le 22 octobre, les gouverneurs de Lombardie et de Vénétie, deux régions dirigées par des membres de la Ligue du Nord, organiseront   un référendum consultatif pour réclamer davantage d’autonomie, notamment en matière fiscale. La victoire du « oui » semble acquise avec de nombreux maires de centre gauche, dont celui de Milan, qui y sont favorables. Quelques semaines après le référendum en Catalagone, la participation sera observée de près à Rome. La Ligue du Nord espère qu’elle sera élevée. Elle rêve déjà, lors des prochaines élections législatives, de prendre la tête de la droite italienne devant Forza Italia, le parti fondé par Silvio Berlusconi.

La France inquiète

Seule collectivité en France (hors territoires d’outremer) à disposer d’un statut particulier, la Corse, après des décennies marquées par des attentats, dont l’Assemblée a souligné « la légitimité incontestable du gouvernement de la Catalogne » et a réclamé plusieurs réformes comme la reconnaissance du corse comme langue officielle à côté du français ou un statut fiscal spécifique.

Mais seule l’instauration d’une collectivité unique le 1er janvier prochain, remplaçant les deux départements et l’actuelle collectivité territoriale, a été validée par Paris.  Grâce à une alliance indépendantistes-modérés, les nationalistes ont pris la tête de l’Assemblée territoriale en 2015. En juin, l’île a élu trois députés nationalistes à l’Assemblée nationale.

Mais la Corse n’est pas la source d’inquiétude pour la France. En effet, la Nouvelle-Calédonie, archipel français du Pacifique sud, doit organiser au plus tard en novembre 2018 un référendum d’autodétermination, à l’issue des 20 années de l’Accord de Nouméa, qui a mis en œuvre un processus de décolonisation progressive. Compte tenu de la carte électorale, le scrutin devrait être remporté par les non-indépendantistes.

Le casse-tête basque

La France fait également face au séparatisme basque qui n’a pas disparu non plus. En effet, même si la tension indépendantiste s’est apaisée au Pays basque, qui se partage entre l’Espagne et la France, depuis que le mouvement Batasuna, branche politique de l’ETA, a annoncé sa dissolution en janvier 2013, près de 40.000 personnes avaient manifestés à Bilbao dimanche dernier, en soutien au référendum catalan. Le président régional Iñigo Urkullu (nationaliste et conservateur) a appelé le 24 septembre à la reconnaissance des nations catalane et basque. Le Pays Basque bénéficie par ailleurs d’une fiscalité autonome très avantageuse, un système que réclament les Catalans.

Autodétermination danois ?

Au Danemark, les îles Féroé, archipel danois dans l’Atlantique Nord, doivent organiser en avril 2018 un référendum sur une nouvelle Constitution leur donnant le droit à l’autodétermination. Ce territoire a obtenu son autonomie en 1948, possède un parlement et des eaux territoriales. Mais affaires étrangères et défense restent du ressort du Danemark.

Les Balkans dans la brèche ?

Il est clair que les velléités sécessionnistes en Catalogne ont redonné de la voix aux nationalistes des Balkans aussi. Dans cette région d’Europe fragile et morcelée, les craintes sont édifiantes.

Ainsi à Belgrade, les autorités serbes ont dénoncé le « deux poids deux mesures » dont serait coupable l’Union européenne. Ici le refus de toute indépendance catalane y est vu comme contradictoire avec la reconnaissance de celle du Kosovo, déclarée en 2008. La Serbie considère toujours comme sienne son ancienne province peuplée à 90% d’Albanais.

« Comment avez-vous pu entériner l’indépendance du Kosovo, même sans référendum ? Comment les Etats membres ont-ils pu légaliser une sécession violant la loi européenne, qui est le fondement de la politique de l’UE ? », a déclaré le président serbe Aleksandar Vucic.

Mais Belgrade a surtout sa géographie politique en tête: au sud, ses Albanais de Presevo et ses Bosniaques du Sandzak; au nord, la Vojvodine et ses vingt communautés. Le chef de la Ligue des sociaux-démocrates de Vojvodine (LSV) Nenad Canak, qui défend une autonomie accrue, s’était rendu le 1er octobre à Barcelone pour manifester en faveur de l’indépendance de la Catalogne.

Toutefois, il n’y a pas n’est pas que la Vojvodine qui inquiète les serbes, c’est que dans la vallée de Presevo, frontalière du Kosovo, dont les 75.000 habitants sont quasi exclusivement albanais, la « distinction culturelle » y confine à l’animosité ouverte. En 2001, des affrontements avaient mis aux prises armée serbe et rebelles albanais. Le calme est revenu, mais le rêve de rejoindre le Kosovo n’a pas disparu.

Le patron du Mouvement pour le progrès démocratique, Jonuz Musliu, y a soutenu publiquement le référendum catalan: déjà organisé en 1992, un tel scrutin « dans la vallée de Presevo est également légitime », a-t-il dit.

La Bosnie est un autre point sensible. Les Serbes (un peu moins du tiers des 3,5 millions de Bosniens) y sont regroupés au sein de leur entité, la « Republika Srpska ». Plus de vingt ans après une guerre intercommunautaire qui a fait quelque 100.000 morts, leur allégeance reste à Belgrade, pas à Sarajevo.

A plusieurs reprises, le patron de la « Republika Srpska », Milorad Dodik, artiste du « chaud et froid », a brandi la menace d’un référendum d’indépendance. Après les événements catalans, « il est peut-être temps de commencer à parler rationnellement d’une séparation pacifique de la Bosnie », a-t-il prévenu.

Et cela donnerait peut-être des ailes aux 120.000 Serbes du nord du Kosovo. Dans les rues de Mitrovica-nord, le drapeau serbe flotte et les portraits d’Aleksandar Vucic sont omniprésents. Cet été, le ministre serbe des Affaires étrangères, Ivica Dacic, a publiquement évoqué « une séparation, ou quel que soit le nom qu’on lui donne », de cette région peuplée de Serbes.

C’est pour ainsi dire que le défi demeure de taille pour l’Union européenne, qui soutient officiellement la position de Madrid et a timidement invité le chef du gouvernement Mariano Rajoy à mettre un terme aux violences contre les indépendantistes. Car si la Catalogne attire les regards depuis plusieurs semaines, elle n’est pas la seule région du Vieux Continent à être secouée par des aspirations indépendantistes.

 

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