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Europe de la Défense : Les européens au pas de charge

Emmanuel Macron

Par Chokri Ben Nessir

Depuis l’échec de la mise en place d’une Communauté européenne de Défense (CED) il y a 60 ans, les Européens n’ont jamais réussi à avancer dans ce domaine, la plupart des pays gardant jalousement la main sur ce qui, à leurs yeux, relevait strictement de la souveraineté nationale. Mais il semble que la succession de crises depuis 2014 ; annexion de la Crimée par la Russie et conflit dans l’est de l’Ukraine, vague de réfugiés, puis le vote du Brexit et l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, aient changé la donne.

En effet, vingt-trois pays de l’Union européenne se sont engagés cette semaine dans une « coopération » militaire inédite, pour le développement d’armements ou le lancement d’opérations extérieures, avec pour ambition affichée de relancer l’Europe de la Défense.

Malgré le Brexit, prévu en mars 2019, Londres — qui s’est exclu de la CSP avec le Danemark — n’a pas voulu faire obstacle à cette initiative. L’Irlande, le Portugal et Malte n’ont pas rejoint à ce stade la CSP, qui sera officiellement lancée en décembre.

Il n’empêche, le Royaume-Uni, traditionnellement atlantiste et premier budget militaire de l’UE, s’est toujours farouchement opposé à tout ce qui pouvait évoquer de près ou de loin une « armée européenne », considérant que la défense territoriale de l’Europe était l’unique prérogative de l’Otan. Dès lors, la question qui se pose est simple, mais la réponse complexe : comment concrétiser l’armée européenne sans un pilier essentiel qu’est le Royaume-Uni ? Effectivement, les forces armées britanniques disposent du plus important budget en Europe et de facto des capacités militaires les plus conséquentes avec la France. Ajouté à cela, Sa Majesté détient l’arme atomique et donc une puissance de dissuasion considérable et non-négligeable dans le cadre d’une hypothétique armée européenne.  En somme, bien que l’Europe de la défense possède, dans la situation actuelle, une fenêtre de tir pour réaliser sa défense commune avec, qui plus est, des arguments économiques séduisants en ces temps d’austérité, le chemin de la réalisation du projet de défense est semé d’embûches. Les réalités géostratégiques et géopolitiques risquent en effet de mettre à mal le rêve du Europe unie.

Les débuts

L’Union européenne est une grande puissance économique et commerciale mais elle joue un rôle négligeable sur la scène internationale même si certains de ses membres sont des acteurs politiques importants. Mais réunis, les pays européens peuvent agir beaucoup plus efficacement à condition toutefois de disposer de capacités militaires propres. En effet, il n’y a pas d’action efficace et crédible en matière internationale sans des forces militaires suffisamment importantes pour parer à une menace ou intervenir dans une zone de conflit afin de restaurer la paix et la sécurité de ses habitants. C’est la leçon qu’ont tiré les Européens des évènements dans l’ex-Yougoslavie dans les années 90.

Le premier bras armé

Instituée par le traité de Bruxelles de 1948, modifié en 1954, l’Union de l’Europe occidentale a longtemps été la seule organisation européenne compétente en matière de défense. Longtemps en sommeil, l’UEO a retrouvé un certain rôle avec le traité de Maastricht : elle devient le « bras armé » de l’Union européenne car celle-ci demande à l’UEO « d’élaborer et de mettre en œuvre les décisions et les actions de l’Union européenne qui ont des implications dans le domaine de la défense ». Le traité d’Amsterdam indique, dans une formulation moins impérative, que l’Union européenne « aura recours » à l’UEO pour élaborer et mettre en œuvre les décisions et actions de l’UE. Ce traité prévoit aussi l’intégration éventuelle de l’UEO dans l’Union européenne. Comprenant 10 membres plein, l’UEO a la possibilité de diriger elle-même une opération militaire, en utilisant les forces mises à sa disposition (Corps européen, EUROFOR et EUROMARFOR, moyens d’observation satellitaire de Torrejon en Espagne).

Cependant le projet de créer une Europe de la défense, lancé à la fin des années 90, repose aussi sur un changement d’attitude des Britanniques qui acceptent désormais que l’Union européenne agisse de façon autonome dans un domaine qu’ils réservaient auparavant à l’Alliance atlantique et aux Etats-Unis.

Le tournant

Ainsi, le sommet franco-britannique de Saint-Malo, en décembre 1998, marque un véritable tournant dans la constitution de l’Europe de la défense avec le revirement des Britanniques, le Premier ministre Tony Blair souhaitant que le Royaume-Uni, qui ne participe pas à l’euro, demeure partie prenante du processus européen.

En outre, trois sommets européens (Cologne, Helsinki et Feira) ont marqué les progrès de l’Europe de la défense, en particulier le sommet d’Helsinki (décembre 1999) qui décide la constitution d’une force de réaction rapide et la création des structures politiques et militaires de l’Union européenne.

Par ailleurs, au Conseil européen de Nice, qui s’est tenu les 7-9 décembre 2000, les chefs d’Etat et de gouvernement ont adopté le Rapport de la présidence sur la politique européenne de sécurité et de défense (PESD) qui prévoit notamment le développement des capacités militaires de l’Union, la création de structures politiques et militaires permanentes et l’incorporation dans l’Union des fonctions de gestion de crise de l’UEO.

Federica Mogherini (Getty)
Federica Mogherini (Getty)

Que vise l’Europe de la défense ?

L’Europe de la défense ne vise pas à constituer une armée européenne qui se substituerait aux armées nationales. Plus modestement, il s’agit de mettre en commun des capacités militaires nationales (des régiments, des avions, etc.) qui peuvent être mobilisées rapidement pour assurer ensemble des missions dites de gestion de crises (missions humanitaires, de secours et d’évacuation de ressortissants, de maintien de la paix, etc.). L’Union européenne s’est ainsi engagée à créer une force de réaction rapide de près de 60 000 hommes sur la base de moyens mis à disposition par chaque pays (20% du total pour la France). L’Europe de la défense assure aujourd’hui des missions de maintien de la paix en Macédoine, après être intervenue en Afrique (République démocratique du Congo, Mali…) et avant d’assurer la relève des forces de l’Otan en Bosnie en 2004.

L’objectif est, une fois encore, que l’Union dispose des moyens de décider et des moyens d’agir face à une crise survenant en Europe, où son intervention serait demandée et utile, sans dépendre des décisions d’autres institutions, et en particulier de l’Alliance atlantique. Il s’agit donc de se doter des moyens d’intervenir dans les hypothèses dites, depuis 1992, « de Petersberg » (du nom d’un sommet de l’UEO) : hypothèses humanitaires, de maintien de la paix, d’évacuation de ressortissants, de rétablissement de la paix… Il est important de souligner qu’en aucun cas il ne s’agit de « défense commune », celle-ci restant assurée par l’Alliance atlantique. Il s’agit de manier en commun une diplomatie, et des moyens militaires au service de la solution des crises.

Des embuches

Cependant, les problèmes liés au développement de cette Europe de la défense sont très nombreux.  Au premier chef figure la question de l’investissement des pays membres de l’UE dans la constitution des forces: les réformes sont budgétivores et nombre de budgets de défense européens sont en chute libre. L’autonomie européenne ne sera d’autre part réelle que si l’UE dispose d’un certain nombre de capacités critiques: en matière de renseignement, de transport de troupes, de systèmes de commandement, etc. Sans quoi son autonomie serait purement verbale.

La négociation des procédures de coopération avec l’Alliance pose aussi de lourds problèmes: les Etats-Unis, qui contrôlent l’Alliance, acceptent-ils vraiment l’idée que puissent exister des hypothèses d’intervention autonome de l’UE, ou pensent-ils que l’UE pourrait intervenir uniquement quand l’Alliance a décidé de s’abstenir, autrement dit après la décision atlantique, et avec des moyens ad hoc que l’Alliance lui confierait, en en gardant d’une manière ou d’une autre le contrôle ?

Des engagements

Toutefois, à l’issue de la signature par les ministres de 23 Etats membres de l’UE d’un document où sont listés 20 engagements jetant les bases de leur « coopération structurée permanente » (CSP), la diplomate en chef de l’Union, Federica Mogherini a estimé que les européens vivent « un moment historique pour la défense européenne ».  Mme Mogherini a considéré que ce nouvel outil va « permettre de développer davantage les capacités militaires européennes pour renforcer son autonomie stratégique ». « C’est un jalon important en terme de structuration de l’Europe de la Défense. C’est, je crois, un très grand succès mais ce n’est qu’une étape », a pour sa part déclaré la ministre française des Armées, Florence Parly, en marge d’un Forum à Dakar sur la paix et la sécurité en Afrique.

Pour sa part, la ministre allemande de la Défense Ursula von der Leyen  a indiqué qu’ »Il était important pour nous, particulièrement après l’élection du président américain (Donald Trump), que nous puissions nous organiser indépendamment, en tant qu’Européens. Ceci est complémentaire à l’Otan, mais nous voyons que personne ne va résoudre à notre place les problèmes de sécurité que l’Europe a dans son voisinage. Nous devons le faire nous-mêmes ».

Pour l’Otan qui suit de près l’évolution de ce projet « cela peut renforcer la Défense européenne, ce qui est bon pour l’Europe est bon pour l’Otan », a réagi le secrétaire général de l’Alliance atlantique Jens Stoltenberg. Cette initiative « peut aider à augmenter les dépenses de défense » et à « améliorer le partage du fardeau au sein de l’Alliance », a-t-il ajouté, alors qu’à eux seuls, les Etats-Unis représentent près de 70% des budgets militaires cumulés des pays de l’Otan.

En théorie, cette coopération renforcée peut déboucher sur la mise sur pied d’un quartier général opérationnel pour des unités de combat de l’UE ou d’une plateforme logistique d’opérations. Dans un premier temps, elle devrait prendre la forme de projets de développement de matériel (chars, drones, satellites ou avions de transport militaire) ou encore d’un hôpital de campagne européen.

A ce stade plus de 50 projets ont été déposés mais l’UE veut aussi se doter prochainement d’un fonds pour stimuler l’industrie européenne de la défense, qui sera à terme doté de 5,5 milliards d’euros par an.

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