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La Poterie de Sejnane, bientôt, sur la liste du patrimoine mondial immatériel ? - Majalla Magazine
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Culture

La Poterie de Sejnane, bientôt, sur la liste du patrimoine mondial immatériel ?

Par Samira Ghannouchi Behi

Très attendue, la décision définitive du Comité intergouvernemental de l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, Unesco, début 2018, qui validera l’inscription au patrimoine culturel immatériel mondial, de la Poterie de Sejnane. Le dossier qui porte l’intitulé : «Savoir-faire lié à la poterie des femmes de Sejnane » et accompagné de vidéos et d’image, a été déposé, le 31 mars 20017, auprès de la commission du patrimoine culturel immatériel de l’Unesco par Ghazi Gherairi, ambassadeur délégué permanent de la Tunisie auprès de l’Organisation.

Le dossier est, pour le moment, sous la loupe d’un organe d’évaluation de 12 membres de 6 régions de l’Unesco qui donnera un avis, dans l’attente d’une validation du Comité.

Cette inscription est importante, tout d’abord de par sa nature : c’est la première fois que la Tunisie figurera sur la liste du patrimoine immatériel mondial. Elle l’est aussi, car elle constitue une reconnaissance, à l’échelle internationale d’un savoir-faire ancestral, jusqu’ici artisanal, mais qui au fil du temps, s’est transformé en art. Un savoir-faire qui n’aurait pu perdurer, sans la volonté et les sacrifices des femmes de Sejnane, une ville du nord de la Tunisie, à une centaine de kilomètres au nord-ouest de Tunis, du gouvernorat de Bizerte.

Femmes au destin d’argile

Il s’agit de femmes qui n’ont pas été à l’école des Beaux Arts ou suivi des formations en la matière. C’est simplement, grâce à leur persévérance à faire revivre ce savoir-faire ancestral qui remonte à deux millénaires en le transmettant de mère en fille. Pétrir, malaxer et modeler cette argile, dont l’origine provient de la terre même de Sejnane, implanté sur le massif montagneux des Mogods où cette matière première prolifère, est le destin, au quotidien de ces artisanes qui en font des merveilles.

Avec leurs petites mains toutes ridées par l’usage des mottes d’argile qu’elles extraient des lits des oueds environnants, elles font preuve, chaque jour, de génie pour dompter et façonner ce matériau qui obéit à leurs gestes pleins d’adresse et de finesse.

La poterie de Sejnane puise sa notoriété et sa spécificité de par des techniques restées primitives, mais ô combien précieuses, pour préserver son originalité.

Les matériaux sont tous d’origine naturelle. Les potières pétrissent cette argile à la couleur si particulière, ocre rouge, la laissent détremper, deux jours durant, dans une fosse remplie d’eau ou tout autre récipient, après en avoir extrait toutes les impuretés. Une pratique qui confère à l’argile une certaine plasticité et la rend prête au modelage.

Arrive l’étape du modelage qui se fait, également, par le biais d’outils primitifs : le socle, pièce maîtresse du modelage, appelé aussi « Ghelâg », est constitué d’un mélange de terre et de bouse. C’est sur ce socle que la potière façonne son modèle, simplement, mais ce n’est pas aussi simple pour un profane, par des mouvements circulaires auxquels elle imprime son empreinte. Une action qui peut durer des minutes, sinon des heures si on lui ajoute l’opération de lissage. Une étape incontournable pour donner forme à l’objet que l’artisane veut créer. Des jarres, des bols, des ustensiles de cuisine et différents produits de décoration. Cela commence par l’assiette, l’œuvre qui a fait la célébrité de cet artisanat, la poupée, tout aussi célèbre, les marmites, pour évoluer vers des vases, des animaux, des poissons porte-bonheur, des chats, des tortues, des oiseaux…

A ce stade, il s’agit d’ébauches sans finition, car les formes données ne sont pas encore séchées à l’air libre ou à l’ombre, selon la saison, puis cuites. Car il s’agit de préserver ces œuvres de toute altération extérieure qui peut nuire à la création.

Et le plus dur pour ces potières est à venir et là on parle de la cuisson qui représente une étape décisive. Une cuisson restée, aussi, primitive et constitue une véritable épreuve pour l’artisane : dans une surface, à ciel ouvert, on assemble des branchages et de la bouse et on y allume un grand feu où sont déposées les pièces façonnées. Sorties du feu on les laisse refroidir pour passer ensuite à la phase décoration, qui demande de la dextérité et de l’inventivité. Avec les mêmes gestes, les potières de Sejnane font des merveilles. « …A travers leur habileté, leur inventivité, leur savoir-faire et leur lutte pour la sauvegarde de ce patrimoine culturel et populaire indissociable de leur identité, de leur mémoire collective», écrit Nozha Sekik dans son livre cosigné avec Adnène Louhichi intitulé « Les Potières de Sejnane : des femmes et un savoir-faire ».

Un artisanat ancestral… Et la relève ?

A Sejnane, plus de deux cents potières travaillent, d’arrache-pied, pour que leurs œuvres soient reconnues à l’échelle nationale et internationale en tant que métier artisanal.

Il est vrai que la poterie de Sejnane est tel un héritage qui se transmet de mère en fille. Mais, ce n’est guère suffisant, au regard de la situation précaire de ces femmes qui font, en réalité, le bonheur des locaux mais aussi des touristes. Seulement, elles ne bénéficient d’aucune protection, sociale ou autre et risquent de voir leurs œuvres « plagiées » à tout moment.

C’est pratiquement chose faite, depuis plus de 4 ans, puisque les potières de Sejnane font partie d’un groupement, le « Gie Poterie Sejnene », mis en place à l’initiative d’une autre militante tunisienne Mabrouka Gasmi, qui a cru en ces déesses de l’argile et en leur art. A travers ce groupement, les produits des potières de Sejnane sont valorisés et jugés à leur juste valeur et des ateliers d’initiation à la poterie sont organisés, au sein d’institutions éducatives en présence de potières, dont, Khalti Jomaâ, la doyenne des artisanes de Sejnane, du haut de ses 75 ans, elle a débuté dans le métier à l’âge de 18 ans.

La société civile est aussi de la partie et a mis la main à la pâte, pour que ce savoir-faire ancestral demeure vivace et qu’il soit transmis aux générations futures, car faisant partie intégrante de la mémoire collective de la Tunisie.

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