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Combat contre les jihadistes de l'EI : L'Irak proclame sa victoire - Majalla Magazine
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Combat contre les jihadistes de l’EI : L’Irak proclame sa victoire

Par Chokri Ben Nessir

Dans un discours solennel devant le ministère de la Défense à Bagdad en présence de représentants de tous les corps d’armée, le Premier ministre irakien Haider al-Abadi a annoncé la victoire sur le groupe jihadiste État islamique (EI) et a indiqué que la prochaine bataille serait la lutte contre la corruption, véritable cancer qui obère le développement du pays. Cependant, selon les experts, l’EI garde une capacité de nuisance et peut encore faire couler le sang en retournant à la clandestinité et en menant des attentats spectaculaires.

La défaite militaire de l’EI en Irak, facilitée par l’appui crucial de la coalition internationale dirigée par les États-Unis, marque un tournant dans la lutte lancée il y a trois ans pour en finir avec cette organisation djihadiste responsable d’exactions et d’attentats sanglants.

Pour rappel, cette organisation n’aurait jamais existé sans l’intervention militaire américaine de 2003 en Irak. La résistance,  qui s’active dans la foulée de l’invasion américaine, se mobilise contre ce fait irrecevable qui consiste à marginaliser la communauté sunnite qui a dirigé le pays depuis des décennies, bien avant Saddam Hussein, même du temps de la monarchie et de l’empire ottoman. Les sunnites n’admettent pas à l’époque de se voir supplanter par des chiites qu’ils considèrent comme hérétiques et par des kurdes qui sont des non-arabes.

L’idéologie Baasiste qui les inspire va se trouver galvanisée par un fondement bien plus mobilisateur que le nationalisme. Même si du temps de Saddam, il n’y avait aucune présence d’al-Qaida en Irak, l’islamisation sunnite de la résistance à l’occupation américaine au service de la majorité chiite est un fait. Le jordanien Abou Moussab al-Zarkaoui, qui a combattu en Afghanistan, radicalise le sunnisme irakien pour faire le plus de victimes possibles contre les chiites, il déclenche une guerre sectaire qui trouve son paroxysme en 2006 avec l’arrivée au pouvoir du chiite Nouri al-Maliki. Zarkaoui est finalement liquidé. Mais le régime, mis en place par les Américains et lui-même sectaire dans son propre camp (ce qui entraine la création de milices chiites rivales qui déstabilisent encore plus le pays) se voit confronté à une opposition armée qui s’émancipe d’Al-Qaida et agit pour son propre compte.

Mais en 2011, les Américains entament leur retrait, le prétexte de la lutte contre l’occupation saute, sauf qu’il se trouve que cela coïncide avec le début des printemps arabes, notamment en Syrie. C’est l’occasion pour les djihadistes irakiens d’aller en Syrie, sur un terrain plus facile et pour s’y établir. Ils font de Rakkaa dans le nord-est leur centre de gravité. Ce qui leur permet trois ans plus tard de revenir en Irak, plus forts que jamais face à une armée chiite qui craque devant un mouvement aussi rapide que terrorisant.

Des combattants qui ne reculent jamais

Les djihadistes ne reculent devant aucune cruauté, il s’agit de se comporter comme les colonnes mongoles, de faire peur en tuant tout ce qui ne leur ressemble pas, pour faire fuir l’ennemi sans avoir parfois à combattre.
En même temps, Al-Qaida avait un lustre qui s’est démonétisé avec la mort de Ben Laden. Son successeur, al-Zawahari, a essayé de maintenir l’idéologie de l’organisation en soutenant le groupe Jabhat al-Nosra en Syrie. Mais ce groupe a fini par se faire damer le pion par le nouvel Etat Islamique d’Abou Bakr al-Bagdadi. Ce dernier a réussi, en outre, à récupérer les tribus sunnites irakiennes. Celles-ci avaient aidé les Américains à reprendre la province d’Anbar et Falloudja mais dès lors que le gouvernement chiite n’a plus voulu les payer, elles se sont mises au service des djihadistes. Comme en Afghanistan du temps des soviétiques, les clans et les tribus se mettent au service de ceux qui réclament et rétribuent leurs services. En Irak, elles restent des électrons libres qui peuvent servir le plus offrant.

Mossoul tombe

En juin 2014, l’organisation qui s’est emparée de Mossoul, en Irak et règne déjà sur une zone plus vaste que le Royaume-Uni, proclamera le “califat universel” et prendra le nom d’“État islamique”, afin d’afficher ses ambitions internationales. A sa tête depuis mai 2010, Abou Bakr Al-Baghdadi est monté le 5 juillet 2014 à la chaire de la Grande Mosquée Al-Nour, à Mossoul, en se présentant comme le premier calife depuis des générations. Il s’en est suivi un afflux mondial de djihadistes, d’une rapidité et dans des proportions sans précédent.

Au début la nature de l’EI est mal comprise pour deux raisons. Tout d’abord, on avait tendance à appliquer la logique d’Al-Qaida à une organisation qui l’a clairement éclipsé. Les sympathisants de l’EI font toujours référence à Oussama Ben Laden sous le titre honorifique de “cheikh Oussama”, mais le djihadisme a évolué depuis l’âge d’or d’Al-Qaida (de 1998 à 2003) et nombreux sont les djihadistes qui méprisent les priorités et les dirigeants actuels de l’organisation. Oussama Ben Laden considérait le terrorisme comme un prologue au califat, qu’il ne pensait pas connaître de son vivant. Son organisation était informelle, constituée d’un réseau diffus de cellules autonomes. L’EI, au contraire, a besoin d’un territoire pour asseoir sa légitimité, ainsi que d’une structure hiérarchisée pour y régner.

En second lieu, les analystes avaient été induits en erreur à cause d’une campagne bien intentionnée mais de mauvaise foi visant à nier la nature religieuse médiévale de l’EI.
En novembre 2014, l’EI s’était emparé, lors d’une offensive éclair, du tiers de l’Irak, mettant la main sur la quasi-totalité des régions sunnites dans l’ouest, le centre et le nord du pays. En prenant le contrôle d’un territoire aussi vaste que l’Italie, à cheval sur la Syrie et l’Irak.
A l’époque l’armée irakienne avait battu en retraite face au rouleau compresseur des jihadistes et devant l’imminence du danger, la principale figure spirituelle de la communauté chiite en Irak, l’ayatollah Ali Sistani, avait lancé un appel à la mobilisation générale.

A son apogée, début 2015, le groupe djihadiste contrôlait un tiers de l’Irak et de la Syrie et une population comprise entre huit et dix millions d’habitants. Remises sur pied, les forces irakiennes, aidées par la coalition internationale, avaient lancé progressivement la contre-offensive en reprenant en 2016 Fallouja et Ramadi dans l’ouest mais surtout Mossoul, la deuxième ville du pays, en juillet 2017.

L’armée irakienne remise sur pied

Après la reprise par les forces irakiennes d’Hawija, dans le nord-est du pays, début octobre, l’organisation Etat islamique ne contrôle plus qu’une bande de territoire désertique le long de la frontière avec la Syrie, dans la province occidentale de l’Anbar. Une offensive a été lancée, le 19 septembre, le long du fleuve Euphrate et depuis le sud de la province, par une coalition de forces composée de l’armée, de la police fédérale et des unités de la mobilisation populaire (MP), une force gouvernementale réunissant essentiellement des milices et volontaires chiites, mais aussi des milices tribales sunnites. Les forces irakiennes sont appuyées par l’aviation de la coalition internationale.

Avec les bombardements, les djihadistes ne peuvent plus se déplacer d’une ville à l’autre sans risquer de se faire repérer. La Mésopotamie est une plaine déserte sans arbres ou presque. Donc Daech sera donc freinée dans son expansion et dans la gestion de son « Etat ».
Cible de multiples offensives depuis plus d’un an, l’EI a également perdu la majeure partie du territoire conquis en Syrie voisine, et son « califat » autoproclamé en 2014 est désormais en lambeaux.

Après avoir perdu les localités d’Anna et d’Akachat, l’Etat islamique contrôle encore deux villes sur l’Euphrate : Rawa et surtout Al-Qaïm, ville-frontière qui fait face à Albou Kamal dans la province syrienne de Deir ez-Zor. Les forces irakiennes progressent lentement face aux mines déposées par les djihadistes au fur et à mesure de leur retraite.
En outre, pour en finir totalement avec l’EI, l’armée irakienne a annoncé son intention de nettoyer à une date non précisée le Wadi Houran, une vallée située dans la province occidentale d’Al-Anbar. L’EI est toujours présent dans ce relief accidenté, où il a établi des caches et dispose de dépôts d’armes. Cependant, selon les experts, l’EI garde une capacité de nuisance et peut encore faire couler le sang en retournant à la clandestinité et en menant des attentats spectaculaires.

Cependant pour l’expert des mouvements jihadistes, Hicham al-Hachemi, « si l’EI ne contrôle plus à proprement parler un centimètre carré du territoire irakien, il possède encore des caches et des dépôts d’armes » en Irak.
Pourtant, M. Abadi lors d’une conférence à Bagdad que ses forces  » contrôlent complètement la frontière irako-syrienne » et il a annoncé de ce fait « la fin de la guerre contre Daech ». « Nous avons gagné par notre unité et notre détermination. Nous les avons vaincus en peu de temps », a-t-il ajouté.
Le chef du commandement conjoint des opérations (JOC, qui coordonne la lutte anti-EI en Irak), le général Abdel Amir Yarallah, a annoncé de son côté que les forces irakiennes contrôlaient « toute la frontière avec la Syrie entre le point de passage d’Al-Walid et celui de Rabia », distants de 435 km.

Les Etats-Unis, par la voix de la porte-parole du département d’Etat Heather Nauert, ont salué la fin de l' »ignoble occupation » de l’Irak par l’EI. « L’annonce des Irakiens indique (…) que les populations vivant dans ces régions ont été libérées du contrôle brutal de l’EI », a-t-elle indiqué dans un communiqué, soulignant cependant que cela ne signifiait pas que « la guerre contre le terrorisme, et même contre l’EI, en Irak soit terminée ». Dans un tweet plus tôt, la coalition internationale avait adressé ses « félicitations » à Bagdad pour « la libération de tous les territoires peuplés tenus par Daech en Irak », laissant ainsi entendre que l’EI maintiendrait des caches dans des zones non peuplées.

Il n’empêche, M. Abadi qui a annoncé la fin de la guerre contre l’EI, a déclaré que la lutte contre la corruption serait « le prolongement naturel des opérations » militaires, parlant d’une « bataille à laquelle tout le monde doit participer ». Il est à noter que l’Irak est rongé par ce fléau et se trouve parmi les dix pays les plus corrompus au monde, selon Transparency International.

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