• Edition actuelle

Cover Story

Une année de « Carnaval » ?

Marina Silva lors d’une manifestation à RIO.
Marina Silva lors d’une manifestation à RIO.
Marina Silva lors d’une manifestation à RIO.

Par Chokri Ben Nessir

La campagne officielle pour l’élection présidentielle brésilienne prévue pour octobre 2018, commencera officiellement en août prochain. D’ores et déjà des candidats brésiliens ont annoncé leur pré-candidature. Ils huit mois pour s’y préparer.

L’année 2018 sera une année au gout du carnaval où plusieurs masques et danses politiques et judiciaires vont ponctuer la tenue des prochaines élections présidentielles.

C’est qu’au lendemain de sa condamnation à douze ans et un mois de prison, l’ex-chef de l’Etat brésilien Lula a annoncé sa pré-candidature à l’élection prévue le 7 octobre prochain, défiant ainsi ses détracteurs. Mais d’ors et déjà, ils étaient 14, fin décembre 2017, à avoir annoncé leur pré-candidature.

On s’attend d’ailleurs qu’il y ait le plus grand nombre de candidats jamais vu dans une élection présidentielle au Brésil, du fait des modifications faites par l’actuel Président Michel Temer dans la législation électorale. En effet, Temer a assoupli les règles d’éligibilité aux élections portant à 6 mois de filiation à un parti – au lieu d’un an, pour se présenter. Et à peine 5 députés élus – pas plus, pour participer aux débats télévisés. Tout a été fait pour faciliter les nouveaux partis.

Les thèmes dominants

Les thèmes et les sujets qui vont dominer la prochaine campagne électorale seront forcément la corruption, les détournements de fonds publics et la violence qui minent la stabilité et l’économie du pays selon les observateurs.

Pour la corruption, c’est un juge, Segio Moro, qui a fait ses classes en Italie, à l’époque de l’opération Mains Propres et  a décidé de faire le ménage dans son propre pays, qui sera le principal tombeur des têtes lors de cette campagne électorale. Il a mis sous les verrous, tous ceux qui ont dirigé la Chambre locale des Députés ou gouverné l’État de Rio ces 25 dernières années. A ce jour, 116 hommes d’affaires et personnalités politiques ont été jugés par les tribunaux fédéraux et 27 sont encore prisonniers.

Dans un pays en faillite avec un déficit de 2,5 milliard d’euros, les détournements de fonds publics à des fins d’enrichissement personnel, sera l’autre clé des Présidentielles.  En effet, à cause de ce trou de caisse, Rio ne paye plus ses fonctionnaires ni ses retraités et n’alimente plus ses hôpitaux en médicaments, selon le journal Le Monde qui cite une banque française qui prêtera le milliard d’euros indispensable au redressement des finances publiques brésiliennes.

Il n’empêche, la lutte contre la violence sera l’autre thème de ces Présidentielles. En effet, si dans les périphéries et dans les champs, sur les pentes des collines de Rio, les ghettos horizontaux de Sao Paulo, Belem, Recife, Brasilia, les plantations et les forêts, on tue beaucoup, surtout des hommes, jeunes et noirs de moins de 30 ans, la police elle aussi, tue beaucoup. Selon «L’Atlas de la Violence», réalisé par l’Institut de Recherches Appliquées (IPEA), il y a 160 morts violentes par jour au Brésil. «C’est comme si un Airbus tombait tous les jours tuant tous ses passagers» compare la revue française de géographie en ligne Braises.

Derrière ces tueries quotidiennes on pointe du doigt le Commandement Rouge et le Premier Commandement de la Capitale, deux phalanges, qui ont le business de la drogue en main. Lors de la Coupe du Monde et les JO, ses chefs ont fui sous la pression des opérations de police militaire mais ils ont essaimé dans d’autres Etats brésiliens, rapporte la même source.

Les candidats favoris

Parmi les favoris des prochaines élections présidentielles, on trouve l’ex-président, Lula, crédité de 36 % d’intentions de vote contre 18 % pour le numéro deux, selon un sondage Datafolha. Bien qu’épinglé par la justice brésilienne, Lula, pense asseoir sa popularité, s’érigeant en victime d’un système judiciaire qui se focalise sur sa personne, laissant ses opposants, tels le sénateur Aecio Neves ou le président Michel Temer, en liberté malgré de lourdes charges.

Lula promet aussi de réitérer les prouesses économiques et sociales de ses deux premiers mandats, tout en réconciliant un pays déchiré depuis la destitution de sa dauphine, Dilma Rousseff, en 2016.

Lula au lendemain de son inculpation annonce sa pré-candidature
Lula au lendemain de son inculpation annonce sa pré-candidature

Le deuxième candidat favori serait selon les sondages Jair Bolsonaro. Il est le second favori derrière Lula. Ses supporters haïssent autant l’ancien Président charismatique que les partisans de Lula haïssent ce tenant déclaré de la torture.

Bolsonaro, Silva et les autres

En effet, connu pour ses déclarations polémiques, ce militaire de réserve, a fait de la violence qui prévaut au Brésil, son cheval de bataille.
L’ancien capitaine d’artillerie de 62 ans, bénéficie de 18 % d’intentions de votes, juste derrière Lula. En cas de non-candidature de ce dernier, son score grimpe à 21 %, soulignent les analystes. Pour lui, la mort politique de Lula serait une aubaine pour le député d’extrême droite qui n’a pas caché sa joie, qualifiant l’inculpation de Lula de « jour historique ».

Son ascension aussi étonnante que fulgurante a en effet été alimentée tant par l’écœurement des électeurs envers les candidats traditionnels, la crise et la persistance d’une insécurité inouïe que par la peur d’une partie du Brésil et d’un possible retour au pouvoir de Lula, considéré par une frange des Brésiliens comme un dangereux communiste.

Marina Silva, l’ancienne ministre de l’écologie de Lula avait remporté 20 % des voix lors des deux précédents scrutins présidentiels. Cette candidate est une femme de caractère. Elle avait jeté sa carte du PT, dégoûtée par les concessions du gouvernement à l’agrobusiness. A bientôt 60 ans, elle espère vivre  enfin son moment. Aujourd’hui créditée de 10 % des voix (16 % sans Lula), cette évangélique qui a connu la faim fut domestique et analphabète jusqu’à ses 16 ans. Elle fait campagne pour son parti vert, Rede sustentabilidade. Mais ses électeurs sont troublés par sa grande discrétion.

Geraldo Alckmin, gouverneur de l’Etat de Sao Paulo depuis 2011, l’ancien président du Parti de la Social-démocratie brésilienne (PSDB, historiquement centre gauche aujourd’hui classé au centre droit). A 65 ans, il représente le camp de la droite républicaine. Vétéran de la politique, il est apprécié à Sao Paulo malgré les affaires louches concernant le métro de Sao Paulo et impliquant le groupe Alstom. Des rumeurs disent cet homme austère membre de l’Opus Dei, et ses contempteurs moquent son manque de charisme, le qualifiant de « sorbet au “chu-chu” », une cucurbitacée insipide. Mais crédité de 7 % des voix, 9 % en cas d’absence de Lula, M. Alckmin ne déchaîne pas les passions.

Un autre candidat à suivre, Ciro Gomes. Crédité de 7 % des voix à l’instar de Geraldo Alckmin (12 % en cas d’absence de Lula), celui qui fut à la fois ministre du gouvernement de Fernando Henrique Cardoso (PSDB) en 1994 et de Lula – de 2003 à 2006 – a navigué entre sept partis avant d’échouer au Parti démocratique travailliste (PDT, centre gauche).  Mais Ciro Gomes a un ennemi : lui-même. Ses sorties verbales mal contrôlées lui jouent  souvent des tours.

Au du nombre des candidats et des dossiers à charge qu’ils traînent, il n’est pas exagéré de dire que l’année 2018, et probablement, les prochaines années de la vie politique brésilienne, seront des années d’incertitudes.

Article précédentArticle suivant

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *