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L’affaire Sarkozy : L’arroseur arrosé

Le président de l'UMP, le parti d'opposition de droite et ancien président français, Nicolas Sarkozy, participe à un rassemblement avant le second tour des élections départementales françaises, le 24 mars 2015 à Asnières-sur-Seine, près de Paris. (Getty)
Le président de l’UMP, le parti d’opposition de droite et ancien président français, Nicolas Sarkozy, participe à un rassemblement avant le second tour des élections départementales françaises, le 24 mars 2015 à Asnières-sur-Seine, près de Paris. (Getty)

Par Chokri Ben Nessir

L’ancien président français Nicolas Sarkozy, a maille à partir avec la justice française. La mesure prise à son encontre par le parquet, est une première pour un ex-chef de l’État sous la Ve République, en vigueur depuis l’adoption de la Constitution de 1958.

Inculpé dans une enquête sur les soupçons de financement libyen de sa campagne présidentielle de 2007, il a été placé plus de 24 heures de garde à vue. Libéré, M. Sarkozy a été mis sous contrôle judicaire pour « corruption passive », « financement illégal de campagne électorale » et « recel de détournement de fonds publics libyens ». Ce contrôle judiciaire lui  interdit de rencontrer neuf protagonistes de cette affaire, dont deux très proches, Claude Guéant et Brice Hortefeux, anciens ministres sous sa présidence (2007-2012), ainsi que de se rendre en Libye, en Égypte, en Tunisie et en Afrique du Sud.

Accélération des recours

Cette mise en examen a marqué une vraie accélération dans cette affaire instruite par des magistrats du pôle financier depuis près de cinq ans.

Cependant, M.Sarkozy, qui s’était vu poser, au cours de sa garde à vue, « plus de 200 questions » et qu’il avait « répondu à toutes les questions » et démenti toutes les accusations à son encontre.

Son avocat Me Thierry Herzog a annoncé sur la radio RTL que son client entend faire appel de son contrôle judiciaire. « Il y en France un double degré de juridiction. On a le droit de faire appel. Je ferai appel de ce contrôle judiciaire et on verra ce que la chambre de l’instruction de Paris dira », a déclaré Me Herzog.

Selon l’avocat, le fait d’avoir convoqué M. Sarkozy pour une garde à vue, c’était « la chronique d’une mise en examen qui était annoncée ». Il a rappelé que son client avait déjà par le passé été inculpé avant de bénéficier d’un non-lieu, dans l’affaire Bettencourt. « Il en sera de même dans cette affaire », a-t-il martelé.

Intervenant après la fin de sa garde à vue, jeudi dernier sur TF1, Nicolas Sarkozy a lui-même lancé avec vigueur une contre-attaque médiatique.

Il a promis de « faire triompher son honneur », victime de « l’ignominie » de la « bande de Kadhafi » et de Mediapart, qui a publié en 2012 un document libyen accréditant un financement d’environ 50 millions d’euros.

Chronique des faits

Pendant son mandat présidentiel, l’ex-chef d’état français, Nicolas Sarkozy était partout sur toutes les couvertures, sur tous les plateaux de télévision, et sur les yachts de ses amis patrons de presse. C’est une bête politique qui n’a jamais refrénée ses appétits médiatiques. Fort de l’immunité que lui procure son statut de chef d’état, il multiplie les procédures policières et judiciaires pendant son mandat contre les journalistes qui osent l’écorcher à vif et exhibe ses diatribes à l’encontre des temples de l’humour politiques des radios.

Quand en mars 2011, la révolution libyenne est déclenchée, et que Sarkozy, coiffée au poteau par les événements de la révolution tunisienne qu’il n’a pas vu venir (janvier 2011), décide de mener une intervention militaire aérienne contre le régime libyen, Saïf Al-Islam Kadhafi, un des fils du dirigeant libyen accuse sévèrement Nicolas Sarkozy d’avoir bénéficié des largesses de la Libye en finançant, à hauteur de 50 millions d’euros, sa campagne électorale de 2007. Dans une interview exclusive à Euronews, diffusée le 17 mars 2011, et interrogé par Riad Muasses à Tripoli, Saïf Al-Islam Kadhafi, demande au président français de rembourser l’argent que la Libye lui avait versé pour financer sa campagne électorale. Par la suite, Ziad Takieddinne et d’autres ex-dignitaires libyens ont lancé des accusations similaires, démenties par d’autres. Depuis, silence et bouche cousue.

Le président français Nicolas Sarkozy accueille le leader libyen Mouammar Kadhafi le 10 décembre 2007 à l'Elysée à Paris. Une tente pour Kadhafi a été érigée dans les jardins de l'Hôtel Marigny, un manoir du 19ème siècle qui sert de maison d'hôtes officielle pour les visites d'Etat. (Getty)
Le président français Nicolas Sarkozy accueille le leader libyen Mouammar Kadhafi le 10 décembre 2007 à l’Elysée à Paris. Une tente pour Kadhafi a été érigée dans les jardins de l’Hôtel Marigny, un manoir du 19ème siècle qui sert de maison d’hôtes officielle pour les visites d’Etat. (Getty)

La bombe

Il n’empêche, le 28 avril 2012, dans l’entre-deux tours de la présidentielle, le site Mediapart lâche une bombe: il publie une note attribuée à Moussa Koussa, ex-chef des services de renseignement extérieur de la Libye, affirmant que le régime déchu de Mouammar Kadhafi avait accepté de financer pour « 50 millions d’euros » la campagne victorieuse en 2007 de Nicolas Sarkozy, alors en lice pour un nouveau mandat.

D’après le document diffusé par Mediapart, porteur de la date du 10 décembre 2006 et adressé au grand argentier du régime Bechir Saleh, les 50 millions d’euros correspondaient à un « accord de principe » lors d’une réunion qui se serait tenue le 6 octobre 2006 en présence, côté français, du futur ministre de Nicolas Sarkozy, Brice Hortefeux, et de l’homme d’affaires franco-libanais Ziad Takieddine. Tout deux ont démenti avoir pris part à cette réunion.

Plainte contre Mediapart

Dans la foulée, Nicolas Sarkozy avait porté plainte contre Mediapart, l’accusant d’un « faux grossier ». L’enquête sur les accusations de « faux », distincte de celle menée depuis 2013 sur les soupçons de financement libyen, s’est soldée par un non-lieu ordonné le 30 mai 2016 par des juges et confirmé en appel le 20 novembre 2017. Mais la bataille n’est pas terminée, la Cour de cassation étant appelée à trancher après un pourvoi de l’avocat de Nicolas Sarkozy, Thierry Herzog.

La justice se saisit de l’affaire

Mais même si la date de l’audience n’est pas encore connue, dans son arrêt de novembre dernier, la cour d’appel a conclu que « l’instruction n’a pas permis d’établir que la note publiée est un faux matériel », rappelant que l’expertise diligentée « ne révélait pas de trace d’altération voire de falsification volontaire ».

Un collège d’experts avait conclu que la signature au bas du document litigieux était de la main de Moussa Koussa, contrairement à ce qu’avait affirmé ce dernier en 2014, devant les enquêteurs, dans des propos ambigus: « le contenu n’est pas faux mais la signature est fausse ».

L’enquête s’est par ailleurs attachée à vérifier si la réunion évoquée pouvait avoir eu lieu, en France ou à l’étranger, et a épluché l’emploi du temps de l’ancien ministre, Brice Hortefeux.

Pour la justice, qui a retrouvé plusieurs traces de la présence de ce dernier en France entre les 5 et 7 octobre, l’hypothèse de sa participation à une telle rencontre semble fragile, mais la cour d’appel relève qu’il n’est « pas possible de conclure formellement que cette réunion était impossible et n’a pas eu lieu ».

La riposte médiatique

Faisant part de la profondeur de son indignation, après sa garde à vue, M.Sarkozy a déclaré à TF1 « Je dois aux Français la vérité : je n’ai jamais trahi leur confiance ».

Niant les faits qui lui sont reprochés, il a répondu qu’il n’y a que « la haine, la boue, la médiocrité, la calomnie », dans cette affaire intentée contre lui.

« Je suis accusé par des proches d’un dictateur » dont « nous avons détruit le régime de terreur » en 2011, a dit M. Sarkozy, pour qui « il n’y a pas le plus petit élément, il n’y a pas le moindre élément d’une preuve » contre lui dans ce dossier.

« Aucune preuve matérielle » n’a été fournie pendant sa garde à vue, a répété M. Sarkozy, récusant une nouvelle fois les accusations d’une « bande de mafieux » et en particulier de l’intermédiaire franco-libanais Ziad Takieddine et du site internet d’information Mediapart. Il a estimé par ailleurs que, à travers sa personne, c’était « la France, la fonction présidentielle qui est en cause ». « Je pourfendrai cette bande et ferai triompher mon honneur », a-t-il promis.

Des témoignages

Cependant, selon sa déclaration aux magistrats reproduite sur le site internet du journal Le Figaro, l’ancien chef d’Etat a essayé, pendant sa garde à vue « de montrer que les indices graves et concordants qui sont la condition de la mise en examen, n’existaient pas compte tenu de la fragilité du document ayant fait l’objet d’une enquête judiciaire et compte tenu des caractéristiques hautement suspectes et du passé lourdement chargé de M. Takieddine ».

L'homme d'affaires franco-libanais Ziad Takieddine s'exprime devant le bureau de la police anti-corruption (OCLCIFF) à Nanterre, le 17 novembre 2016, après avoir reconnu avoir livré trois valises d'argent du dirigeant libyen à l'ancien président Nicolas Sarkozy. (Getty)
L’homme d’affaires franco-libanais Ziad Takieddine s’exprime devant le bureau de la police anti-corruption (OCLCIFF) à Nanterre, le 17 novembre 2016, après avoir reconnu avoir livré trois valises d’argent du dirigeant libyen à l’ancien président Nicolas Sarkozy. (Getty)

Pourtant, Ziad Takieddine a lui-même assuré avoir remis entre fin 2006 et début 2007 trois valises contenant 5 millions d’euros  venant du régime de Kadhafi à Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, et à son directeur de cabinet, Claude Guéant.  Ziad Takieddine est « un intermédiaire sulfureux, qui a fait de la prison, a pillé l’Etat libyen et a été biberonné à l’argent de Kadhafi », a lancé l’ex-chef de l’Etat sur la chaîne TF1, au lendemain de son inculpation.

Selon le journal Le Monde, plusieurs anciens dignitaires du régime Kadhafi auraient livré de récents témoignages confirmant les soupçons de financement illicite.

Un autre élément qui pourrait être compromettant pour Nicolas Sarkozy, un rapport de l’office anticorruption, daté de septembre, qui pointe une circulation importante d’espèces dans son entourage durant la campagne 2007.

Les investigations ont aussi mis en lumière plusieurs opérations suspectes, notamment un virement de 500.000 euros perçu par Claude Guéant en mars 2008. De ce fait, l’affaire risque de voir de nouveau rebondissements, même si M.Sarkozy, affirme avoir mis une croix sur sa carrière politique.

 

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