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Une lueur  d’espoir

Le chef d’état-major libyen, Marshall Khalifa Haftar (C), dont l’armée nationale libyenne domine l’est du pays, se tient avec les membres de sa délégation sur les marches du palais de l’Elysée à la suite de la conférence internationale sur la Libye 2018. (Getty)

Par Chokri Ben Nessir

Sous l’égide de l’ONU, une Conférence internationale sur la Libye, s’est tenue  à l’Élysée en présence des principaux acteurs politiques libyens notamment le premier ministre Fayez Sarraj, le maréchal Khalifa Haftar, le président de la Chambre des représentants Aguila Salah Issa, et le président du conseil d’État Khaled Al-Mishri. Au total, vingt pays – les cinq membres permanents du Conseil de sécurité (Chine, États-Unis, France, Royaume-Uni et Russie), l’Italie, l’Allemagne, les Pays-Bas, les pays voisins (Égypte, Tchad, Niger, Tunisie, Algérie, Maroc) et régionaux (Émirats arabes unis, Qatar, Arabie saoudite, Koweït, Turquie et Malte) – et quatre organisations internationales (Union européenne, ONU, Union africaine et Ligue arabe) y ont été représentés. Les présidents tchadien Idriss Déby, nigérien Mahamadou Issoufou, tunisien Béji Caid Essebsi et congolais Denis Sassou Nguesso, représentant de l’Union africaine sur la Libye, ainsi que le Premier ministre algérien, Ahmed Ouyahia, représentaient les pays voisins et l’Union africaine. Les pays « parrains » des différentes forces en présence – les Emirats arabes unis et l’Egypte soutiennent le maréchal Haftar, le Qatar et la Turquie certains groupes islamistes –  ont assisté à la conférence de Paris.

Jusqu’à présent tous les efforts engagés pour stabiliser le pays ont échoué. Mais depuis son investiture, Emmanuel Macron semble décidé à faire de l’avenir de la Libye une priorité de sa politique internationale. Dès le 25 juillet 2017, il avait organisé une réunion à la Celle-Saint-Cloud (Yvelines) entre les deux chefs libyens rivaux pour obtenir la signature d’un cessez-le-feu et l’organisation d’élections au printemps 2018. « Nous avons collectivement plongé la Libye, depuis ces années, dans l’anomie, sans pouvoir régler la situation », avouait Emmanuel Macron devant un parterre de députés tunisiens lors de sa visite d’État à Tunis, le 2 février 2018. Un tabou était ainsi brisé, alors que ses prédécesseurs éludaient la question des responsabilités de la France dans le désastre libyen.

Selon le communiqué de l’Élysée, cette conférence s’engage à mettre en œuvre « une feuille de route politique inclusive, pour sortir de la crise qui affecte le pays et la région depuis plusieurs années » et vise « à ouvrir une nouvelle période de stabilité et de coopération, attendue par tout le peuple libyen ».  C’est une « rencontre historique, accompagnée par l’ensemble de la communauté internationale » et « une étape clé pour la réconciliation », s’est réjouit  le président français Emmanuel Macron à l’issue de  la tenue de cette conférence à l’Elysée.

Des retrouvailles

Ainsi, le Premier ministre du gouvernement d’union nationale, Fayez al-Sarraj, et son rival, le maréchal Khalifa Haftar, homme fort de l’est du pays, se sont retrouvés dix mois après leur rencontre en France le 25 juillet 2017. Ils ont été rejoints cette fois par le président de la Chambre des représentants, Aguila Salah, basé à Tobrouk (est) et qui ne reconnaît pas le gouvernement de Tripoli, ainsi que par celui du Conseil d’Etat, équivalent d’une chambre haute à Tripoli, Khaled al-Mechri. « Nous nous sommes engagés (…) à œuvrer de manière constructive avec les Nations unies pour organiser (…) des élections dignes de foi et pacifiques », législatives et présidentielle, le 10 décembre, et à « respecter leurs résultats », indique la déclaration qu’ils ont adoptée.

La déclaration lu en arabe et approuvée oralement par les quatre responsables libyens, à la demande de M. Macron, en présence de Ghassan Salamé, chef de la mission de l’ONU en Libye, et de Denis Sassou-Nguesso, le président congolais du Comité de haut niveau de l’Union africaine sur la Libye, n’a pas donné lieu à une signature devant les caméras comme cela était prévu initialement.

Une signature s’avérait compliquée entre des acteurs qui « ne se reconnaissent pas mutuellement », a concédé le président français. Mais après un tel engagement devant 20 pays, « plus personne ne pourra dire « je n’étais pas d’accord » » a indiqué M.Macron.

« Donc tout le monde travaille ensemble sur cette base, bravo! », a conclu le président français, très impliqué dans la recherche d’une solution à la crise libyenne depuis son élection en mai 2017. Cette réunion a été également qualifiée d' »historique » par l’envoyé spécial de l’ONU, Ghassan Salamé. « Nous ne remplaçons pas les Libyens, ce sont eux qui s’entendent entre eux. C’est capital », a-t-il dit, en se montrant « optimiste » sur le processus lancé.

Pour sa part, Fayez al-Sarraj a appelé « à arrêter les combats partout en Libye » car « assez de sang a coulé », et « tout le monde au dialogue ».

Un effort d’unification

Toujours selon l’Élysée, les parties prenantes ont donné leur accord pour  une déclaration qui fixe le cadre d’un processus politique. Celui-ci prévoit la tenue d’élections législative et présidentielle si possible d’ici à la fin de l’année ; l’évolution des institutions vers une seule Banque centrale et qu’un seul Parlement. La feuille de route prévoit aussi la suppression « à terme » des structures parallèles, notamment le gouvernement installé dans l’est du pays, et appelle à une unification des forces de sécurité libyennes, aujourd’hui émiettées en de multiples milices outre l’Armée nationale libyenne (ANL) autoproclamée du maréchal Haftar. Les responsables de toute « obstruction » au processus électoral auront à « rendre des comptes », avertit la déclaration. Ils pourront être faire l’objet de sanctions de l’Union européenne ou de l’ONU, selon l’Elysée.

A l’issue de cette rencontre, le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, a salué dans un communiqué la Déclaration politique adoptée à Paris par les principaux acteurs libyens en faveur d’élections le 10 décembre pour sortir leur pays du chaos. « Il s’agit d’une étape significative et bienvenue dans la transition politique en Libye », a-t-il souligné dans ce communiqué de son porte-parole, Stéphane Dujarric. Ils « se sont engagés à travailler de manière constructive avec les Nations unies » pour la tenue d’élections parlementaires et présidentielle « dans un environnement sécurisé » et « à respecter les résultats des scrutins », a aussi noté Antonio Guterres.

Les divergents persistent

Alors que les différents protagonistes libyens ont approuvé ladite déclaration, des divergences portent sur la tenue d’élections législatives et présidentielles.

L’Union africaine et l’Italie militent pour la tenue préalable d’une conférence de réconciliation, suivie d’un référendum sur un projet de Constitution (adoptée en 2017). Un scénario qui reporterait le scrutin à 2019. Or, les élections prévues par la déclaration politique devraient avoir lieu en décembre prochain soit avant la validation de la Constitution censée définir les prérogatives du futur chef de l’État.

Selon, La Croix, les autres acteurs internationaux, dont la France, veulent des élections le plus rapidement possible. La focalisation de Paris sur la présidentielle est perçue par certains États comme une faveur vis-à-vis du maréchal Haftar, jugé autocratique mais reconnu comme un partenaire contre le terrorisme par Jean-Yves le Drian.

Deux grandes difficultés

Il n’empêche, le président français Emmanuel Macron a reconnu que « deux grandes difficultés » demeuraient et menacent cet accord à savoir  le « risque terroriste », notamment du groupe état islamique (EI), et « l’insécurité » qui mine le pays, alimentée par une myriade de milices. En effet, « L’expérience irakienne des années 2000 a montré qu’organiser des élections dans un contexte sécuritaire incertain et dans des pays fortement polarisés peut nuire aux processus d’inclusions et donner des résultats contre-productifs », a mis en garde Karim Bitar, directeur de recherches à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris).

Pour sa part, le centre d’analyses International Crisis Group (ICG) a toutefois jugé que la conférence de Paris risquait d’être « contre-productive », en l’absence d’un consensus plus large incluant l’ensemble des acteurs politiques et militaires de ce pays. Le général Ibrahim Ben Rjab, chef du conseil militaire de Misrata, qui n’a pas participé à la réunion par hostilité au maréchal Haftar, estime ainsi que la déclaration « ne vaut pas grand-chose puisqu’elle n’a pas été signée » mais y voit quand même des « points positifs » comme l’unification des institutions.

Il est à noter que les quatre responsables libyens se sont engagés à trouver une « base constitutionnelle » pour ces élections d’ici au 16 septembre 2018, sans décider si cela passerait par un référendum.

Ce processus, très contentieux, qui doit notamment définir les pouvoirs du futur président, pourrait conduire à « retarder les élections », a concédé une source proche du dossier.

Une situation fragile

Sur le terrain, les analystes s’accordent sur le fait que la situation demeure « Fragile et chancelante ». « Le statu quo en Libye n’est pas tenable, a prévenu, , le Représentant spécial du Secrétaire général pour ce pays, M. Ghassan Salamé, qui, en dépit de signes encourageants, a rappelé au Conseil de sécurité la persistance du « spectre de la violence ».

En effet, la situation politique, institutionnelle et sécuritaire en Libye est toujours aussi préoccupante. Le chaos sécuritaire, avec la floraison et structuration de milices islamistes (Daech, Al-Qaida), et de trafics de nature criminelle (armes, hydrocarbures, êtres humains), est entretenu par une instabilité politique et institutionnelle majeure.

Cette instabilité est le résultat de rivalités entre deux gouvernements irréconciliables, représentés par le maréchal Khalifa Haftar à Tobrouk (à l’est), et le chef du gouvernement d’accord national (GAN) Fayez al-Sarraj à Tripoli, reconnu officiellement par la communauté internationale. Ces tensions surgissent aussi sur fond de clivage territorial, clanique et tribal, propre à l’environnement libyen.

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