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La traversée de la mort - Majalla Magazine
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La traversée de la mort

Les migrants arrivent au port de la ville tunisienne de Ben Guerdane, à quelque 40 kilomètres à l’ouest de la frontière libyenne, après leur sauvetage par les garde-côtes et la marine tunisiens après le renversement de leur navire au large de la Libye, le 10 juin 2015. (Getty)

Par Chokri Ben Nessir

Kerkennah, cet archipel paradisiaque, situé à quelques miles nautiques de la ville de Sfax (Sud de la Tunisie), a connu dans la nuit du samedi 2 au 3 juin 2018, le plus grand drame tunisien de l’immigration irrégulière.

La nuit du drame, une embarcation de fortune de 9 mètres de long, soit à peine prévue pour une trentaine de pêcheurs, lève le voile à l’heure de la rupture du jeûne (Ndlr : vers 19H30, heure tunisienne) et transportait près de 200 migrants clandestins.

Après avoir navigué dans des conditions météorologiques défavorables environ deux heures, l’embarcation, vétuste et surchargée, connait une infiltration d’eau. Panique à bord, des cris fusent, on demande au capitaine de rebrousser chemin. Selon les témoignages, ce dernier refuse de faire demi-tour, par crainte de devoir rembourser les migrants et maintien la barre en direction des côtes italiennes. Cependant il demande aux migrants d’évacuer l’eau à l’aide des sceaux. Mais à   5 miles nautiques des côtes de l’île de Kerkennah, le chalutier commence à chavirer. Des migrants lancent un appel de détresse qui a été intercepté par la Marine Tunisienne vers 22H45. Mais l’embarcation qui a commencé à couler, a fini par se renverser. Le bilan est très lourd : plus de cent morts et disparus.

Sauvetage

Des opérations de recherche et de sauvetage ont été menées par les unités de la garde nationale et de la marine nationale, avec la participation d’un avion militaire et de plongeurs de l’armée nationale et de la protection civile, qui ont pu sauver 68 personnes.

Jusqu’à présent 63 corps ont été repêchés. Parmi elles figurent 14  dépouilles de migrants originaires d’Afrique subsaharienne, a affirmé le chef de service de la médecine légale à l’hôpital universitaire Habib Bourguiba de Sfax, Dr. Samir Maâtoug.

Parmi les dépouilles des victimes transférées vers le service de la médecine légale à l’hôpital Habib Bourguiba de Sfax, 48 sont tunisiennes, dont 47 identifiées à cette heure, alors que 14 sont non-tunisiennes (6 femmes et 8 hommes) ; les identifications sont en cours. Les 68 survivants comptent, de leur côté, 60 Tunisiens, 2 Marocains, 1 Libyen, 1 Malien, 1 Camerounais et 3 Ivoiriens (dont 2 femmes).
Selon la police tunisienne, les migrants auraient payé un montant de 2000 à 3000 Dinars tunisiens pour la traversée.

Il n’y a pas de mots

Evoquant le drame qui a causé la mort de plus d’une centaine de personnes, Lorena Lando, chef mission de l’OIM en Tunisie, a indiqué  » qu’il n’y a pas de mots pour décrire ce drame « .  » Derrière ces chiffres, des hommes, des femmes et des enfants ont perdu la vie en poursuivant un rêve incertain. Nos pensées vont aux familles et proches des migrants décédés. Nous leur présentons nos sincères condoléances et leur assurons notre solidarité la plus absolue « , a-t-elle encore affirmé.
 » L’OIM continue de recueillir des informations sur la tragédie et d’évaluer comment soutenir les rescapés. « , a ajouté Lorena Lando.

En effet, près de 1910 migrants tunisiens sont arrivés en Italie, entre le 1er janvier et le 30 Avril 2018, dont 39 femmes, 307 mineurs et 293 non accompagnés, révèle l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM), organisme des Nations unies.
« Ils étaient 231 pour la même période en 2017 », précise un communiqué de l’OIM, appelant à l’adoption d’une approche basée sur le dialogue et la coopération en vue d’apporter une meilleure réponse aux défis migratoires et à protéger tous les migrants indépendamment de leur statut juridique.
L’organisation onusienne préconise d’intensifier les activités de sensibilisations menées, notamment, les campagnes d’information ciblées autour des risques du projet migratoire irrégulier et la promotion des alternatives légales pour que la migration soit un choix éclairé et non une nécessité absolue.

L’île de la mort

C’est que l’archipel de Kerkennah qui fut longtemps un havre de paix où les Tunisiens vivaient de pêche, de la culture des oliviers, de tourisme et grâce aux transferts d’argent de très nombreux émigrés, est devenu  aujourd’hui, un port tête de pont pour l’immigration irrégulière à cause notamment d’un vide sécuritaire qui y règne depuis plus de trois ans.

Chose que ne nie pas Lotfi Brahem, ministre de l’Intérieur qui a indiqué que  » les forces de l’ordre, tous corps confondus seront déployées bientôt à l’île de Kerkennah pour combler le vide sécuritaire et lutter contre le crime organisé « .  » La traite des êtres humains est le commerce de la mort « , a lancé Lotfi Brahem lors d’une visite inopinée dans le gouvernorat de Sfax.
 » Les institutions sécuritaire et militaire sont à pied d’œuvre pour lutter contre l’émigration irrégulière et traquer les passeurs « , a-t-il souligne au cours d’une réunion extraordinaire du Conseil régional de sécurité organisée sur fond de cette traversée de la mort.

Une commission de crise

Pour sa part, le chef du gouvernement, Youssef Chahed, a décidé la création d’une commission de crise pour mieux encadrer les familles et les rescapés de ce naufrage.
Il a également donné ses instructions pour mobiliser tous les moyens nécessaires pour mener à bien les opérations de recherche des disparus.
Il a aussi mis l’accent sur la nécessité de mettre en œuvre les décisions prises lors des précédents conseils ministériels et relatives à la poursuite des réseaux des passeurs en Méditerranée et de remédier aux défaillances qui ont été à l’origine de l’accident.

Mais d’ores et déjà le gouvernement et la coalition au pouvoir sont pointés du doigt. Pour plusieurs partis politiques, ils assument « l’entière responsabilité du naufrage ».  » Ce drame est le résultat de l’étroitesse apparente de l’approche utilisée par le gouvernement en matière d’émigration réglementaire « , estiment les mêmes sources, rappelant que le gouvernement s’est contenté d’appliquer des solutions sécuritaires au détriment des approches de développement qui prennent en considération les besoins et les aspirations réelles des jeunes tunisiens.
D’autres voix se sont élevées pour  appeler le gouvernement à réviser les accords signés avec les pays du bassin méditerranéen en matière d’émigration réglementaire en adoptant, outre l’approche sécuritaire, une approche participative de développement.  » Ce genre d’accidents qui se poursuivent est le résultat des politiques économiques et sociales adoptées par les différents gouvernements avant même le 14 janvier 2011 « , soulignent les analystes.

Une absence injustifiée

L’UGTT, qui a estimé dans un communiqué, que l’entière responsabilité incombe au gouvernement et aux autorités en raison  » d’une absence volontaire et totale des dispositifs de sécurité sur l’île de Kerkennah qui est devenue une plateforme pour les migrants, les contrebandiers et les criminels de tous genres « , a indiqué que « C’est une catastrophe humaine qui se reproduit de manière fréquente ». Et d’ajouter que cette opération  » est orchestrée par des lobbies et des réseaux qui tirent profit aux niveaux régional et international et le gouvernement est incapable d’y faire face « . L’organisation syndicale a, dans ce contexte, souligné l’impératif de faire face au phénomène de migration clandestine en adoptant une approche inclusive basée sur le volet sécuritaire et la réalisation du développement, la création d’emploi et la proscription de la marginalisation.

Un partenariat à revoir

Dans le même sillage, le forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES) a mis également l’accent sur la nécessité de revoir le partenariat avec l’Union européenne (UE) qui donne la priorité aux approches sécuritaires et se base sur la fermeture des frontières sans présenter des alternatives de développement inclusif pour répondre aux attentes des jeunes et à leurs aspirations à la dignité et à la justice sociale.
En outre, le communiqué appelle le gouvernement tunisien à revoir la politique sécuritaire adoptée dans le traitement du dossier de la migration irrégulière et le démantèlement des réseaux de contrebande, soulignant la nécessité de condamner toutes les personnes qui y sont impliquées. Selon la même source, la migration irrégulière a augmenté de manière inquiétante au cours de cette dernière période sachant qu’en 2017, plus de 15 mille personnes auraient migré à partir de la Tunisie.
6151 d’entre eux ont été arrêtées en Italie et 3178 en Tunisie, le reste des migrants ont réussi à franchir les côtes européennes de façon irrégulière.

D’après le FTDES, pendant le troisième trimestre de 2018, 3 mille migrants auraient tenté de franchir illégalement les frontières, ce qui représente dix fois le nombre de migrants au cours de la même période de 2017.
Les chiffres officiels pour l’année 2017 sont accablants. Le nombre de Tunisiens arrivés illégalement en Italie atteint 6150 personnes, soit 7,5 fois plus qu’en 2016. Si l’on ajoute les 3178 migrants interceptés par les gardes-côtes tunisiens, le chiffre des départs de la Tunisie s’élève à près de 9000 tentatives réussies ou échouées.

Une enquête diligentée

Suite au naufrage, le procureur de la République auprès le tribunal de première instance de Sfax, a ordonné l’ouverture d’une enquête judiciaire sur la « formation d’une entente en vue de franchir illicitement les frontières maritimes ».
Dans le cadre de cette enquête, un individu avait été arrêté, dimanche dans la région de Sidi Mansour (Gouvernorat de Sfax). Il s’git bien d’un passeur de migrants mais, après interrogatoire, il s’est avéré qu’il n’a aucun lien avec cet incident mais qu’il est recherché pour implication dans d’autres opérations similaires. Cependant, huit autres passeurs impliqués dans l’organisation de la traversée de la mort de Kerkennah ont été identifiés, a annoncé le porte-parole du ministère de l’Intérieur, Khelifa Chibani.
Des avis de recherche ont été émis à l’encontre de ces passeurs qui sont originaires de l’île de Kerkennah, a-t-il confié à l’agence TAP.

Sur fond de polémique

Mais ce drame est aussi survenu sur un fond de polémique autour des propos du nouveau ministre italien de l’Intérieur sur la migration. Ce dernier avait indiqué dimanche 3 juin lors d’un déplacement à Sicile que la Tunisie, « le pays libre et démocratique n’envoie pas des gens honnêtes en Italie mais, souvent et volontairement d’anciens prisonniers ».

Dans un communiqué, le ministère des Affaires étrangères tunisien, qui a exprimé son étonnement, a souligné que ces déclarations ne reflètent pas le niveau de la coopération entre les deux pays dans le domaine de la migration. Les propos du nouveau ministre italien dénotent « d’une méconnaissance des différents mécanismes de coordination établis entre les services tunisiens et italiens en charge de la lutte contre la migration irrégulière », selon la même source. L’ambassadeur italien à Tunis Raimondo De Cardona a été par ailleurs reçu en audience au ministère des Affaires étrangères pour lui transmettre l’étonnement profond de la Tunisie suite aux déclarations faites par le nouveau ministre italien de l’Intérieur Matteo salvini.
A la suite de la publication de ce communiqué, l’ambassadeur italien a contacté le département pour transmettre les clarifications du ministre italien qui l’a chargé de préciser que ses déclarations ont été sorties de leur contexte, affirmant son engagement à développer la coopération avec la Tunisie dans ses domaines de compétences.

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