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Otan : Le sommet de toutes les peurs

Le secrétaire général de l’OTAN Jens Stoltenberg (à gauche), Donald Trump et Theresa May assistent à la cérémonie d’ouverture du sommet de l’OTAN au siège de l’OTAN le 11 juillet 2018 à Bruxelles, en Belgique. (Getty)

Par Chokri Ben Nessir

Après le G7, dont Donald Trump s’est désolidarisé, tout le monde attend ce que va faire le président américain lors de ce sommet de l’Otan qui se déroule pendant deux jours à Bruxelles. La succession du sommet de l’Otan, la guerre commerciale américaine avec l’UE, le contentieux sur le montant des dépenses militaires des membres de l’Otan domineront mercredi et jeudi le sommet de l’Alliance, au cours duquel le président Donald Trump devrait tancer ses alliés pour qu’ils augmentent leur budget de défense.

Les dirigeants des pays membres de l’Otan appréhendent leur sommet avec Donald Trump, avec des trémolos dans la voix car ils s’attendent à être mis sous pression, sinon rudoyés, par un président américain vindicatif, exigeant le partage du fardeau financier, au risque d’affaiblir la crédibilité de l’Alliance.

Une dent contre l’Otan

En effet, par le passé, le président américain s’en est pris à plusieurs reprises aux membres européens de l’Otan et au Canada pour ne pas avoir respecté leur engagement à consacrer 2% de leur PIB à la défense, et il vient d’en  remettre  une couche sur Twitter, selon RFI.

Dans ce tweet, Donald Trump a affirmé que Washington payait « pour 90% de l’Otan », bien que la façon dont il soit arrivé à ce chiffre ne soit pas claire.

Selon, Le Monde qui rapporte les chiffres publiés par l’Alliance, les Etats-Unis ont contribué à un peu moins de 72% des dépenses de l’Otan en 2017: 686 milliards de dollars sur un total de 957 milliards de dollars dépensés par les 29 membres. Le Royaume-Uni arrive en deuxième position avec 55 milliards de dollars, suivi de la France (46 milliards) et de l’Allemagne (45 milliards). Mais ces montants de prennent pas en compte la taille relative de l’économie de chaque pays, alors que les Etats membres se sont engagés à des dépenses calculées sur la base de leur PIB.

En 2006, les ministres de la Défense de l’Otan sont tombés d’accord pour fixer un objectif de dépenses représentant au moins 2% de leur PIB. Mais nombreux sont les Etats qui, face à la crise, ont taillé dans leurs dépenses militaires.

Au sommet de 2014 en Cornouailles, inquiets de la baisse des budgets de Défense en pleine crise ukrainienne, les membres de l’Otan s’étaient engagés à « viser d’atteindre l’objectif de 2% en une décennie »

Donald Trump a régulièrement eu recours à cet engagement pour affirmer que les membres de l’Alliance qui n’atteignaient pas l’objectif de 2% ne respectaient pas leur promesse. Mais les diplomates soulignent que ce n’est pas exactement ce qui avait été convenu, bien que tous les Etats aient reconnu qu’il fallait dépenser plus.

Un gros contributeur

Les Etats-Unis sont de loin le plus gros contributeur de l’Otan, aussi bien en termes de pourcentage du PIB (3,57% en 2017) que de montant brut de dépenses, selon les chiffres de l’Alliance.

La Grèce est deuxième position (2,36%), suivie du Royaume-Uni (2,12%) et de l’Estonie (2,08%). Ce sont les seuls pays européens à respecter l’objectif de 2% du PIB. L’Allemagne, première économie européenne, est à 1,24%, ce qui en fait une cible privilégiée de M. Trump.

C’est pourquoi Donald Trump a parfois suggéré que les alliés de l’Otan « devaient » de l’argent à l’Alliance. Cela crée une confusion alors que l’engagement de 2% concerne les budgets nationaux de défense, à distinguer des contributions directes au budget de l’Otan.

Ces contributions directes sont utilisées pour financer le « budget civil » de l’Alliance (248 millions d’euros en 2018), qui couvre les coûts de fonctionnement du siège de Bruxelles, et le « budget militaire » (1,325 milliard en 2018), qui finance la structure de commandement de l’Otan.

Les 29 membres contribuent à hauteur d’une formule de partage des coûts fondée également sur la taille de leur économie: les Etats-Unis paient 22% du total, suivis de l’Allemagne (14%) puis de la France et du Royaume-Uni  (10,5% chacun).

D’énormes sommes

Lors du sommet de l’Otan l’an dernier, le président américain Donald Trump avait reproché à ses alliés de devoir « d’énormes sommes d’argent » à l’Otan. Il y a deux semaines, il a adressé un courrier à neuf membres de l’Otan, dont l’Allemagne, le Canada et la Norvège -mais pas la France- pour les sommer de respecter leur engagement de porter leurs dépenses militaires à 2% de leur PIB en 2024. « Les Etats-Unis dépensent bien plus pour l’Otan que n’importe quel autre Pays. Ce n’est pas juste, ni acceptable », a déjà prévenu Donald Trump lundi dernier dans un tweet. « Bien que ces pays aient augmenté leurs contributions depuis que je suis devenu président, ils doivent en faire davantage », a-t-il poursuivi.

Rencontre avec Poutine

Il n’empêche, pour Pierre Vimont, un ancien numéro deux de la diplomatie européenne, cité par l’AFP, la première grande rencontre bilatérale Trump-Poutine, qui se tiendra quelques jours après le sommet (Ndlr : le 16 juillet à Helsinki), est « beaucoup plus importante » pour le président américain que le sommet de l’Otan.

« Il va vouloir obtenir quelque chose de sa rencontre avec le président russe, une percée sur le dossier ukrainien, bloqué malgré les efforts déployés par la France et l’Allemagne », estime le diplomate français, chercheur associé au centre de réflexion Carnegie Europe.

Selon l’AFP, En restant récemment évasif sur la question de la Crimée, annexée par la Russie en 2014, Donald Trump « a envoyé un message à Poutine », relève Thomas Carothers, vice-président de la Fondation Carnegie.

« L’objectif de Poutine est la division entre les Etats-Unis et les Européens et les divisions entre les Européens. Il va se délecter pendant le sommet de l’Otan », pronostique cet expert américain.

En, effet, cette rencontre Trump-Poutine ravive les craintes des Européens de voir le rôle de l’Otan contourné par cette rencontre bilatérale et augmente encore » cette pression et cette incertitude, a-t-on indiqué lundi au palais présidentiel de l’Élysée.

Cependant, la France espère que le sommet de l’Otan cette semaine « montrera l’unité des alliés », bien que Donald Trump « accentue la pression » sur les Européens en leur réclamant une contribution accrue et en rencontrant Vladimir Poutine trois jours plus tard.

« Nous attendons que ce sommet montre l’unité des alliés et que tous les partenaires fassent les efforts auxquels ils se sont engagés », ont poursuivi des conseillers de la présidence. « Notre crainte, c’est que cela ne soit pas atteint ».

« Personne ne sait ce que ce va dire Trump. Même ses équipes ne le savent pas », s’inquiète une source diplomatique.

« Les alliés ont fait des efforts importants en matière de défense mais il est vrai que cela ne suffit pas encore », commente-t-on à l’Élysée. « Depuis 2014, il y a eu des efforts. Avec Donald Trump, la pression politique est encore plus forte ».

Face au risque d’un affaiblissement de la protection américaine, le président français Emmanuel Macron s’est efforcé depuis son élection de pousser l’UE à renforcer l’Europe de la défense, notamment en lançant l’idée d’une initiative européenne d’intervention, sorte d’état-major de crise commun, à laquelle se sont ralliés une dizaine de pays, dont l’Allemagne et la Grande-Bretagne, a rappelé l’Élysée.

Interrogé sur l’éventualité que Donald Trump profite du sommet de l’Otan pour faire pression dans sa guerre commerciale avec l’UE, l’Élysée a répondu que ce mélange des sujets « est déjà une réalité puisque les États-unis font valoir que les taxes sur l’aluminium et l’acier relèvent de raisons de sécurité, ce que nous contestons ».

Les Européens craignent même que M. Trump ne cherche à les diviser, par de possibles concessions à la Russie juste avant sa rencontre historique avec Vladimir Poutine, selon plusieurs analystes.

L’Europe de la Défense

Pour sa part, le chef de l’Otan ne peut nier les sérieuses divergences opposant les Etats-Unis aux autres membres de l’Alliance. Mais il veut croire qu’elles seront tues pendant le sommet. Pourtant, l’imprévisibilité du président américain alimente toutes les hypothèses.

« Il pourrait faire annuler l’exercice « Trident Juncture » prévu pour l’automne en Norvège et annoncé comme le plus important jamais réalisé par l’Otan depuis la fin de la Guerre froide au motif que cela pourrait être considéré comme une menace par la Russie et que cela va coûter très cher aux contribuables américains », raisonne ainsi Ian Bond, un expert de la Russie au groupe de réflexion Centre for European Reform (CER).

Au-delà, les doutes entretenus par Donald Trump sur sa volonté réelle de faire intervenir automatiquement les Etats-Unis en cas d’attaque contre un de leurs alliés, comme le stipule l’article 5 du traité de l’Otan, ou sur un redéploiement des troupes américaines présentes en Allemagne, poussent désormais certains Européens à accélérer la cadence pour se rendre autonomes.

« L’Europe de la Défense est une construction nécessaire dans ce contexte », soutient Florence Parly, la ministre française des Armées.

La France a enrôlé huit autres membres de l’UE, dont l’Allemagne et le Royaume-Uni, dans un Groupe européen d’intervention capable de mener rapidement une opération militaire, une évacuation dans un pays en guerre ou d’apporter une assistance en cas de catastrophe.

Il est d’ailleurs prévu que l’UE et l’Otan doivent signer à Bruxelles une nouvelle déclaration commune sur leur coopération.

La guerre commerciale

De nombreux sujets de mésentente opposent désormais Washington à Bruxelles, comme l’accord de Paris sur le climat, le déménagement de l’ambassade des Etats-Unis à Jérusalem ou encore l’accord sur le nucléaire iranien. Mais c’est surtout les relations commerciales entre l’UE et les USA qui font monter la tension.

En effet, l’administration Trump a infligé le 1er juin des taxes douanières sur l’acier et l’aluminium européens, amenant Bruxelles à mettre en place des droits de douane additionnels sur une série de produits typiquement américains en guise de rétorsion.

Dans son tweet, Trump a également évoqué les différends commerciaux qui l’opposent aux Européens. « En plus de cela, l’Union Européenne a un Excédent Commercial de 151 Milliards de dollars avec les Etats-Unis, avec d’importantes Barrières Commerciales sur les produits américains. NON! », a-t-il écrit. Les Etats-Unis ont en effet accusé en 2017 un déficit commercial d’un peu plus de 151 milliards de dollars vis-à-vis de l’Union européenne.

« Un sommet pénible »

« Ce sommet va être pénible », prédit un diplomate européen sous le couvert de l’anonymat. « Sa réussite dépendra de l’humeur de Donald Trump », précise un responsable de l’Alliance.

« Avec la présidence Trump, une forme d’incertitude profonde saisit l’ensemble des acteurs européens », souligne l’eurodéputé français Arnaud Danjean, un spécialiste des questions de défense. « Il ne s’agit pas seulement de doutes sur la fiabilité des engagements américains au sein de l’Alliance, mais également des orientations d’une politique étrangère américaine erratique, pouvant, par isolationnisme comme par aventurisme, heurter plus ou moins directement les intérêts de sécurité européens », analyse-t-il.

Un nouvel ambassadeur

En signe d’apaisement, un nouvel ambassadeur des Etats-Unis auprès de l’UE, Gordon Sondland, a présenté le 8 juillet ses lettres de créances auprès des institutions européennes à Bruxelles, dix-huit mois environ après le départ de son prédécesseur de la capitale européenne. Son prédécesseur, Anthony Gardner, n’avait pas été remplacé depuis son départ en janvier 2017, au moment de l’entrée en fonctions de l’administration Trump.

Sondland « est arrivé à Bruxelles et a présenté ses lettres de créance à la Commission européenne et au président du Conseil européen Donald Tusk », a annoncé l’ambassade des Etats-Unis auprès de l’Union, dans un communiqué.

« En tant qu’ambassadeur, je travaillerai pour renforcer l’étroit partenariat entre l’UE et les Etats-Unis », a promis sur son compte Twitter M. Sondland, qui prend ses fonctions dans un contexte de fortes tensions transatlantiques depuis l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche.

« De nombreux défis nous attendent. Nous travaillerons avec l’UE pour promouvoir nos valeurs et nos intérêts communs en matière de liberté, de paix et de prospérité à l’échelle mondiale », a ajouté le nouveau représentant de Washington à Bruxelles.

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