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Paul Kagame, président de l’Union Africaine « Nous devons changer la mentalité des africains »

Paul Kagamé au dernier sommet africain

Par Chokri Ben Nessir

Grand, mince, au visage émacié et encadré de grosses montures, Paul Kagamé, sourire crispé, une basse voix peu timorée, oblige ses interlocuteurs à prêter oreille. Redouté et admiré, ses collaborateurs louent en lui un franc-parler assez peu diplomatique. Kagamé se voit, crédité de la reconstruction d’un pays 26 338 km², laissé agonisant il y a 24 ans. Il dirige aujourd’hui la mythique Organisation de l’unité africaine (OUA), devenue en 2002 l’Union africaine (UA), qu’il compte transformer et réformer. Rencontré à Kigali en marge du Week-end Mo Ibrahim sur la gouvernance, il a bien voulu répondre à nos questions. Dans cet entretien, il nous dévoile ses principales actions engagées en faveur du continent et de l’organisation.

Qu’est-ce vous espérez changer en Afrique ?

Pour commencer, nous devons changer la mentalité des africains et la façon dont nous gérons nos pays. C’est sur l’efficacité et la fierté en nous-mêmes que nous devons bâtir notre système de comment gérer les choses. Mais aussi il faut engager des réformes et savoir pour quoi telles institutions ont été mises en place, dans quel but et comment elles fonctionnent. Nous sommes tenus d’examiner ce qui détermine que les réformes seraient appropriées pour nos institutions. L’autre partie concerne le financement des activités de l’Union Africaine. Le financement communautaire de l’organisation reste infime et se situe à un seuil très critique.

Pourquoi est-ce que cette question vous tracasse ?

C’est qu’on a besoin de ressources pour financer nos projets et nos activités et réaliser nos objectifs de développement. Mais en l’absence d’un financement communautaire convenable, nous resterons toujours tributaires des autres bailleurs de fonds non-africains. Et si c’est si vous n’êtes pas la source qui génère ces fonds qui vous permettent de faire ce que tu veux faire et c’est sur un financement étranger que nous continuons à compter, il y aura forcément quelques problèmes associés à votre autonomie de décision.
Car, même si vous essayer de faire ce qui est bien pour votre continent, vous serez aussi obligé à renvoyer l’ascenseur à votre bailleur de fond, à faire quelque chose d’autre sur sa demande qui pourrait être en contradiction avec notre mission et nos principes éthiques.

Justement, c’est l’Union Européenne qui finance pour le moment l’essentiel du budget opérationnel de l’Union africaine. Quelle souveraineté vous avez si vous dépendez autant de quelqu’un d’autre et vous n’arrivez toujours pas à financer votre propre budget ?

D’abord, nous continuons à faire appel aux bailleurs de fonds étrangers car nous sommes encore incapables de financer notre propre budget. Mais la question est que si quelqu’un d’autre vous finance, ce n’est pas votre propre enfant que vous élevez mais l’enfant du bailleur de fond.

Est-ce valable uniquement pour l’UE ?

Non ce message est valable non seulement à l’UE mais aussi aux chinois qui voudraient construire le siège de l’Union Africaine, aux américains et aux autres.
C’est d’ailleurs pourquoi nous tenons à avoir des discussions franches avec tous les bailleurs de fonds.

Mais comment sortir de ce dilemme de financement ?

Le budget de l’Union Africaine provient à plus de 50 % des bailleurs étrangers et ses programmes sont financés à 97 % par les donateurs! Or, c’est bien connu, qui paye commande! Cela devrait faire mal à la dignité africaine tant chantée. C’est pourquoi pour permettre à l’Union Africaine justement d’avoir les ressources nécessaires au financement de son budget, j’ai proposé le prélèvement dans chaque pays d’une taxe de 0,2% sur certaines importations. Rien que cela! Pour prix du rachat du restant de notre honneur…Nous avons déjà 40 pays qui ont accepté ce principe et jusqu’à présent nous avons atteint 25 pays qui l’appliquent déjà

Il y a une méthode de calcul de cette contribution et un processus fiable qui a été élaboré par nos équipes expérimentés, dont fait partie l’ancien patron de la BAD, Donald Kabruka.
D’ailleurs on est en train de travailler ardument pour dissiper les doutes et pour rassurer les états membres que leur contribution est calculée de façon équitable et selon une procédure de calcul transparente et automatique.
C’est pour cela que nous avons mandaté une équipe pour faire une tournée dans les pays membres, pour mieux expliquer et comment cela fonctionne.

Est-ce qu’il y a des pays qui refusent encore ce principe ?

Eh bien, sur 54 pays membres, il y a pour le moment 25 pays qui ont accepté. Mais les négociations sont en cours avec ceux qui n’ont pas encore adhéré.

Un autre projet vous tiens à cœur, celui de la zone de libre échange en Afrique. Où en êtes-vous ?
Ce projet avance bien. Il s’agit de doter l’Afrique d’une zone de libre échange à même de faciliter l’échange commercial et de le hisser à des niveaux acceptables entre les pays africains. Deux textes ont étaient présentés aux dirigeants africains : l’accord sur la Zone de libre-échange continentale (ZLEC), le protocole de libre-circulation des populations sur le continent. La Zone de libre-échange continentale (ZLEC), un des étendards de l’agenda 2063 de l’Union africaine, était en discussion depuis 2012. Il vise à créer un marché commun de 1,2 milliard d’habitants, dont le PIB cumulé avoisinerait 2 500 milliards de dollars. Ces textes, il faudra désormais les ratifier pour officialiser leur entrée en vigueur. A l’heure actuelle, 44 pays ont apposé leurs signatures sur l’accord de libre-échange continental, 27 ont signé le protocole de libre circulation des personnes sur le continent. C’est une partie des réformes que je veux engager pour changer la mentalité et à développer les activités à augmenter le commerce intra-africain.

Vous avez des émis des réserves sur le travail de la Cour Pénale internationale. Quels sont reproches ?

Au début, je pensais qu’il y avait un défaut dans la configuration de la CPI, bien qu’il y ait 7 ou 8 juges africains qui y siègent sur 19. Mais la question n’est pas le nombre de juges africains mais plutôt sur quelle base cette Cour a été instaurée et comment elle allait être utilisée pour rendre justice.
J’ai eu une conversation avec les fondateurs de cette cour et j’ai exprimé mes préoccupations à savoir que cette cour risque de finir par être un tribunal pour juger les Africains et de ne pas essayer de juger les gens du monde entier.
En effet, c’est ce qui s’est passé et la CPI, qui était censée s’occuper des affaires du monde entier, a fini par ne couvrir que l’Afrique. Dès le début, j’ai dit qu’il y avait une base de fraude sur laquelle elle était installée et comment elle allait être utilisée. J’ai dit aux gens que ce serait un tribunal pour juger les Africains, pas les gens du monde entier. Et je ne crois pas que j’ai eu tort. Il y a beaucoup de gens à travers le monde qui devraient être jugés par le tribunal. Certains dirigeants de pays africains qui sont jugés par la CPI, quel que soit leur procès, leurs crimes ont été commis en partenariat avec d’autres pays, ce que la CPI n’essaie pas de découvrir. Donc le vrai problème est comment rendre le processus juste. Nous avons essayé même d’améliorer ce processus en disant pourquoi ne créons-nous pas en fait une Cour Africaine où les affaires pénales peuvent être diligentées d’abord et où les tribunaux africains peuvent nous aider à identifier quels cas méritent d’être jugé et peut-être que pourrait être la première étape avant de passer à la CPI.

Quelle est votre conception pour le leadership en Afrique ?

Le leadership est à la fois un privilège et un devoir qui se mesure le mieux en termes de résultats concrets, que les citoyens peuvent ressentir dans leur vie quotidienne. C’est un devoir mesuré au mieux par les résultats, que les citoyens peuvent vivre dans leur vie de tous les jours et la confiance qu’ils ont dans leurs institutions publiques. C’est pourquoi, pendant leur mandat, les dirigeants africains devraient s’efforcer de faire ce qui est juste pour l’avenir de leurs citoyens, quelles que soient les difficultés rencontrées. Pendant notre mandat, nous devons travailler aussi fort que possible pour faire les bonnes choses pour l’avenir de notre peuple, aussi difficile soit-il.

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