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Togo : La crise perdure

Les présidents du Nigeria, Muhammadu Buhari, président du Togo, Faure Gnassingbe, président du Niger, Mahamadou Issoufou, président de la Côte d’Ivoire, Alassane Ouattara, président du Ghana, Nana Akufo Ado et président de la Commission Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) CEDEAO Marcel De Souza applaudir lors de l’ouverture d’un sommet des chefs d’Etat de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) à Niamey sur la création d’une monnaie unique de la CEDEAO le 24 octobre 2017 (Getty)

 

Par Chokri Ben Nessir 

Les chefs d’Etat de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’ouest (CEDEAO), se sont réunis en sommet mardi à Lomé, pour discuter de la crise politique qui secoue le Togo depuis près d’un an, après des mois de négociations au point mort entre pouvoir et opposition.
Officiellement, l’intitulé du programme est la « situation sociopolitique et économique de la sous-région » d’Afrique de l’Ouest, mais les discussions ont porté essentiellement sur la crise togolaise ainsi que sur la situation politique en Guinée Bissau, ainsi que pour faire le « point sur l’élection présidentielle au Mali », qui s’est déroulée ce week-end.
Il y a plus d’une que le Togo (Afrique de l’ouest), est secoué par une crise politique d’une ampleur sans précédent. Au cours des derniers mois, des dizaines de milliers de Togolais sont descendus à plusieurs reprises dans les rues à l’appel de la coalition de l’opposition pour réclamer le départ du président Faure Gnassingbé et l’application de la Constitution de 1992 qui limite à deux le nombre de mandats présidentiels. Le président togolais Faure Gnassingbé a succédé à son père, qui a dirigé le pays pendant 38 ans, en 2005 et a été réélu depuis dans des scrutins contestés par l’opposition.
La demande de la limitation à deux du nombre de mandats présidentiels, empêcherait l’actuel chef de l’Etat de se représenter en 2020 pour un quatrième mandat.

Tout a commencé à Sokodé

Sokodé (à 338 km au nord de Lomé) est la deuxième plus grande ville du Togo. Située dans la région centrale, elle est peuplée majoritairement par les Tem, ethnie dont est issue Tikpi Atchadam qui a fondé le 29 novembre 2014, le Parti national panafricain (PNP). Depuis, Sokodé s’impose de fait comme le bastion du PNP.
Le 4 aout 2017, cette ville avait été choisie pour accueillir la première grande manifestation du parti. Le meeting avait alors rassemblé des milliers de personnes autour de son leader au stade municipal. Le meeting interdit pour cause d’itinéraire, tourne à l’affrontement entre manifestants et forces de l’ordre. Le bilan a été particulièrement lourd. Les autorités avancent le chiffre de deux morts tandis que le camp d’en face en déplore cinq, disparus dans des circonstances encore non élucidées. Il y a eu 57 blessés du côté des forces de sécurité et 20 du côté des manifestants, plus deux morts. Le commissariat de la ville a été saccagé par les manifestants qui auraient emporté des armes de guerres, des pistolets automatiques et des munitions. La justice a immédiatement lancé des enquêtes pour déterminer les responsabilités.

Un acteur important

Immédiatement, l’opposition a quasi unanimement condamné les violences survenues, rejetant la responsabilité des troubles sur les autorités. Selon les observateurs, le PNP vient en un week-end de s’imposer comme acteur important de l’opposition togolaise. « Sans avoir jamais participé à une élection majeure, sans aucun député à l’assemblée nationale, le PNP est manifestement devenu le premier parti dont le pouvoir a peur au Togo », a indiqué Gerry Taama, candidat malheureux à la présidentielle de 2015.
Tikpi Atchadam a d’ailleurs lancé un appel à Jean-Pierre Fabre, chef de file de l’opposition pour « prendre des mesures nécessaires dans le sens de l’amplification des mouvements à l’intérieur comme à l’extérieur du pays ». Un appel accueilli favorablement par son destinataire.
Reste que cet épisode ouvre une page qui s’est potentiellement révélée explosive pour une opposition habituée aux batailles de leadership en son sein.
Six mois après un dialogue politique s’est ouvert en présence du président ghanéen, Nana Akufo-Addo, les discussions qui ont duré une dizaine de jours, lors desquelles douze points, représentant les points de friction, ont été abordés.
Dans le document issu à la fin du dialogue, les participants s’engagent à « mener un dialogue constructif, de bonne foi et dans un esprit de compromis en mettant l’intérêt national au-dessus de toute autre considération ». Il s’agit de mesures d’apaisement et de confiance, du rétablissement de la Constitution de 1992, de l’implication de ce rétablissement, de la transition, de l’organisation du référendum portant révision de la Constitution de 1992, de l’établissement d’un cadre du dialogue, de procéder à des réformes constitutionnelles et électorales, l’État de droit et situation humanitaire et les mécanisme de mise en œuvre et de suivi des décisions prises à l’issue du dialogue.

La pression maintenue

Toute fois, la mobilisation et les manifestations ont continué à ponctuer la vie politique au Togo. L’opposition a maintenu la pression de la rue au point que la CEDEAO, dont la quasi-totalité des membres sont arrivés au pouvoir grâce à l’alternance démocratique, a agit en tant que facilitateur pour une sortie de crise.
A l’issue du sommet qui s’est déroulé mardi, les chefs d’état participants ont ont plaidé pour la tenue d’élections législatives d’ici la fin de l’année au Togo, comme le souhaite le parti présidentiel, à l’issue d’un sommet à Lomé. Ils ont par ailleurs recommandé au Togo d’appliquer la limitation à deux mandats, mais sans que celle-ci ne s’applique au prochain scrutin de 2020. « La conférence des chefs d’Etat exhorte le gouvernement à procéder à la révision intégrale du fichier électoral en vue de l’organisation, le 20 décembre 2018 des élections législatives », pouvait-on lire dans le communiqué final du Sommet.
« La Conférence félicite l’opposition pour son esprit d’ouverture et son sens de la responsabilité et d’avoir souscrit au dialogue », soulignent les chefs d’Etats africains, qui ont toutefois concédé deux points à l’opposition: le vote de la diaspora et le scrutin à deux tours pour la présidentielle prévue, elle, en 2020.
Or l’opposition, rejette en bloc cette série de recommandations. Elle ne veut pas entendre parler d’élections législatives dans le contexte actuel, car elle les redoute « frauduleuses ».
D’ailleurs, plus tôt dans la semaine, le porte-parole de la coalition de l’opposition, Eric Dupuy, avait reconnu ne pas s’attendre à des « miracles » de ce sommet, dans une interview accordée à une radio locale.
« La CEDEAO nous a beaucoup, beaucoup, beaucoup nui par le passé », a-t-il expliqué dans une interview sur une radio locale. « Si la CEDEAO avait pris en compte les problèmes des Togolais depuis 2005 et après la signature de l’accord de politique globale, si la CEDEAO avait pris ses responsabilité, nous n’en serions pas la aujourd’hui » a-t-il déploré.

La société civile propose

Dans le même cadre, des organisations syndicales, des confessions religieuses, des bonnes volontés individuelles et des organisations de la diaspora togolaise qui se sont donné rendez-vous à un forum de Lomé, ont réfléchi et identifié les causes de cette crise.
« Nous avons identifié le problème de mauvaise gouvernance », souligne le professeur David Dosseh, président du Front citoyen Togo debout à RFI. « Nous avons aussi mis l’accent sur le fait que les réformes constitutionnelles, institutionnelles et électorales ont même fait l’objet de plusieurs accords qui ont été signés auparavant. Toutes ces réformes n’ayant pas été mises en exécution font que le Togo se retrouve dans une situation vraiment difficile. », assure-t-il.
Pour contribuer à la sortie de crise, les participants au forum de Lomé font la proposition suivante : « Il y a un état de méfiance de la population vis-à-vis de ses dirigeants et elle ne peut être réparée que s’il y a des institutions de transition qui viennent remettre de l’ordre dans les institutions de la République et surtout maintenant organiser des élections que nous voulons transparentes, une fois pour notre pays », explique Pierre Kpodar, coordinateur de la coalition de la diaspora togolaise.
Il est à noter que depuis le début du processus de démocratisation entre 1990 et 2018, 26 dialogues ont été initiés entre les acteurs politiques. Le 27e est en cours, piloté par deux facilitateurs désignés par la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest : les présidents Nana Akufo-Addo du Ghana et Alpha Condé de la Guinée.

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