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Le choléra en Algérie après des décennies de disparition

Un médecin se tient devant un hôpital de la ville algérienne de Boufarik, dans un pays faisant face à une épidémie de choléra – 28 août 2018 (Getty Images)

Algérie : Yassine Boudhane

Dans une annonce surprenante et choquante, adressée aux Algériens, les autorités algériennes de la santé ont déclaré que 56 personnes avaient été infectées par le choléra et que deux décès avaient été enregistrés, avec quelque 161 personnes hospitalisées.

Lors d’une conférence de presse tenue le jeudi 24 août, le directeur de la prévention au ministère de la Santé et de la Réforme hospitalière, Dr Jamal Faurar, et le président de l’Institut Pasteur (institut gouvernemental spécialisé dans la prévention, la protection sanitaire et le contrôle des maladies infectieuses et parasitaires), le Pr Zoubeir Harrath, ont confirmé l’existence de cas confirmés de choléra pour des patients de quatre gouvernorats (Alger, Blida, Tipaza et Bouira) Les patients ont été mis en quarantaine à l’hôpital de Boufarik avant l’Eid El-Adha [fête du calendrier musulman] après avoir été infecté par un virus inconnu, confirmé par l’Institut Pasteur comme un choléra fatal.

Selon les derniers chiffres du ministère de la Santé, au 26 août 2018, 56 cas de choléra confirmé avaient été enregistrés parmi 161 cas admis depuis le 7 août. Avec expression des regrets pour la mort de deux cas à Blida.

En ce qui concerne les patients retenus dans des hôpitaux, le Ministère a confirmé que leur nombre était en nette diminution, 33 cas ayant été enregistrés le 23 août contre 4 le 26 août.

Le choléra est l’une des maladies les plus courantes associées à la pauvreté et au manque d’hygiène: l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le définit comme une infection gastro-intestinale aiguë causée par la consommation de nourriture ou d’eau contaminée par le choléra. Conduit rapidement à une sécheresse sévère et à la mort, si elle n’est pas traitée immédiatement. Des vomissements surviennent chez de nombreux patients».

La plupart des personnes atteintes du choléra ne tombent pas malades, bien qu’il y ait des bactéries dans les excréments pendant 7 à 14 jours. Lorsque la maladie survient, entre 80 et 90% des cas épidémies, sont légers ou modérés, et il est difficile de les distinguer cliniquement des autres types de diarrhée aiguë. Chez moins de 20% des patients, le choléra se caractérise par une sécheresse modérée ou sévère.

De l’avis de l’Organisation mondiale de la santé, «le choléra reste une menace mondiale et l’un des indicateurs clés du développement social. Bien que la maladie ne constitue plus une menace dans les pays disposant d’un niveau minimal de normes sanitaires. Mais reste un défi pour les pays où l’accès à l’eau potable et à des installations sanitaires adéquates, ne peut être garanti. Presque tous les pays en développement, sont confrontés à des épidémies de choléra ou à des menaces de choléra».

Les chercheurs de l’OMS estiment qu’entre 1,3 et 4,0 millions de cas de choléra surviennent chaque année et que le choléra cause entre 21.000 et 143.000 décès dans le monde.

Au retour à l’histoire de la maladie en Algérie, les dossiers de santé le confirment depuis 1996, aucun cas de choléra fatal n’a été signalé en Algérie, alors que le dernier fléau du pays remonte à 1986. L’annonce de la réapparition, a donc provoqué une vague de peur et de terreur parmi les Algériens, malgré les assurances du ministère selon lesquelles, le pays ne vit nullement une épidémie, et que les cas enregistrés sont des cas isolés, dans une fourchette étroite et spécifique, et la situation est bien sous contrôle.

Dés la confirmation des cas, le ministère de la Santé a lancé une enquête approfondie concernant l’épicentre de la maladie et l’a identifié dans une source d’eau dans la région de «Hamr Elaïn», dans le gouvernorat de Tipaza. Selon l’enquête, «l’analyse bactériologique de l’eau de la source «Hamr Elaïn – Sidi Kébir», dans le gouvernorat de Tipaza, a permis de découvrir une souche de choléra. D’où l’interdiction de consommer l’eau. Aussi, a été procédé à la fermeture de cette source, ainsi que son enterrement.»

L’entreprise algérienne des eaux, a confirmé que «l’eau de robinet, qui suscite des craintes chez certains citoyens quant à la possibilité de contamination par le choléra, est potable et ne représente aucun danger pour la santé». La phobie des Algériens les a empêchés de boire de l’eau du robinet et les a forcés à acheter de l’eau en bouteille, ce qui a créé une grande pénurie et des prix élevés.

Selon L’entreprise algérienne des eaux : «L’eau de robinet, que ce soit au niveau des puits, des usines de dessalement ou des stations d’épuration, fait l’objet d’analyses et de contrôles quotidiens conformément aux normes de l’Organisation Mondiale de la Santé». L’Algérie dispose de 90 stations d’épuration à l’échelle nationale. Chacune dotée d’un laboratoire opérationnel supervisant le processus de traitement de l’eau.

A ses données, le ministère de la Santé recommande aux citoyens de prendre les précautions nécessaires pour réduire la propagation de la maladie, par exemple: «se laver les mains avant de manger et après avoir quitté les latrines, laver les légumes et les fruits, et ajouter l’eau Javel si l’eau a fait l’objet d’un stockage».

Le ministère a appelé ses citoyens «à ne pas se fournir d’eau au niveau de points non contrôlés tels que les sources et les puits, et à se rendre à l’hôpital le plus proche en cas de diarrhée ou de vomissements et de boire beaucoup d’eau et de sels. Aussi, de contrôler les enfants et les personnes âgées».

Lors d’une conférence de presse tenue par le ministre de la Santé à la suite d’une visite sur le terrain à l’hôpital de Boufarik, Mokhtar Hasblaoui a confirmé que ses services avaient analysé 38 sources d’eau à Bouira, Balida et Tipaza. «60% des sources contiennent des bactéries qui causent la diarrhée, mais pas aussi graves que le choléra. La présence de telles bactérie, revient à la température élevée, et à la pollution.»

L’annonce du fléau, a provoqué une tempête de controverses et de critiques dans la rue algérienne et à travers les réseaux sociaux, qualifiant le directeur de l’Institut Pasteur Zoubeir Harrath, qui a déclaré lors d’une conférence de presse que «la déclaration de maladie de l’Algérie représente une audace politique», soulignant que «d’autres pays comme le Yémen et le Niger ont également connu la propagation de cette maladie».

Le journaliste algérien Anis Rahmani a commenté sur son Twitter officiel : «Le simple fait d’évoquer le choléra en 2018 est un affront aussi bien au peuple qu’au gouvernement algérien. Celui qui arrose les légumes et les fruits avec de l’eau usée, est un criminel et pécheur. Il doit subir un châtiment très fort. Les parties prenantes doivent agir pour mettre un terme à ce crime, que l’Algérie n’a connu même au temps du terrorisme! La propreté et l’intégrité, constituent une affaire de société, à l’instar de la triche également. Le manque de confiance entre le gouvernement et le peuple s’est révélé à travers les gens qui n’ont pas voulu boire l’eau de robinet».

Des femmes algériennes inspectent leurs proches devant une fenêtre de l’hôpital dans la ville algérienne de Boufarik, dans un pays faisant face à une épidémie de choléra – 28 août 2018 (Getty Images)

L’écrivain Najib Belhimer a également twité : «L’effondrement du système de services de santé est l’un des signes d’échec de l’Etat. Cela se produit généralement à cause de guerres de longue durée.» Et a poursuivi : «Quand j’entends un professeur du plus grand hôpital du pays parler du système de santé comme s’il était menacé de s’effondrer, je suis terrifié.»

Le commentaire de Belhimer fait suite aux critiques acerbes du professeur Abdelwaheb Ben Konya, Chef du département d’épidémiologie de l’hôpital Mustapha Pacha d’Alger, le plus grand hôpital du pays, lorsqu’il a répondu aux questions des journalistes concernant l’engagement du ministre de la Santé d’éradiquer le fléau trois jours, comme étant «Irresponsable», soulignant que la manière de traiter ce problème de santé, confirme «l’absence de politique de santé claire dans le pays».

La classe politique a également vivement critiqué le gouvernement pour la propagation du fléau. Dans un communiqué reçu par «Majalla», le mouvement «Mouwatana» [citoyenneté], (Rassemblement politique opposé à la candidature du président Abdelaziz Bouteflika pour un cinquième mandat) impute la responsabilité au ministère de la santé, qui a failli selon le communiqué à «l’élaboration d’une politique de santé permettant d’anticiper les événements et de trouver des solutions pratiques. Ainsi qu’un mécanisme qui peut faire face à de tels fléaux».

Le communiqué souligne la responsabilité d’autres secteurs tels que l’intérieur, les communautés locales, les ressources hydrauliques et agricoles, l’environnement et le commerce, ainsi que les médias.

Le mouvement «Mouwatana» considère que «la réaction du gouvernement fut tardive et sans justification, et que l’épidémie est la partie apparente de la crise que traverse le pays. Et que la partie non apparente est de loin plus grave». «La propagation de l’épidémie est une conséquence inévitable de la mauvaise gestion des affaires publiques et de l’ajout d’autres maladies, dues à une mauvaise utilisation de substances qui représentent une menace directe ou indirecte pour la santé publique», a déclaré le même mouvement.

D’autre part, l’apparition du choléra a suscité un large débat concernant d’autres problèmes qui menacent la santé des Algériens, notamment l’utilisation d’eaux usées pour irriguer les cultures agricoles. Un problème environnemental qui menace des milliers d’Algériens dans leur santé.

Sur sa page officielle du réseau social, l’expert agricole Dr. Issa Mansour s’est demandé: «Si l’arrosage des cultures agricoles avec de l’eau usée … serait la cause de l’apparition du choléra?»

«L’apparition du choléra en Algérie nous laisse perplexe», a-t-il déclaré. Bien qu’il ait énuméré plusieurs raisons pouvant être à l’origine du choléra, il a souligné que «l’arrosage des produits agricoles avec de l’eau usée est un phénomène indéniable et que les médias nous signalent chaque année les opérations d’arrosage des eaux usées dans plusieurs régions du pays. Causant de graves dommages à la santé des citoyens et à l’environnement».

Selon Mansour, traiter ce phénomène passe par l’application d’une politique fort dissuasive, pour toute contamination délibérée d’un aliment par des toxines qui ne montrent des effets négatifs sur la santé qu’après des décennies, puis seront difficiles à guérir».

Puis a demandé : «Combien de temps ces actes criminels pour la santé publique, restent impunis, même si la loi est stricte concernant ces cas», a-t-il dit, «Avec de lourdes amendes allant jusqu’à 4.000 dollars et une peine de prison de un à cinq ans. La peine sera doublée en cas de récidive. Il estime que «le manque de sérieux dans l’application des peines, et l’impunité accordée aux crimes, entraînerait des catastrophes encore plus dangereuses que le choléra».
L’annonce de l’apparition du choléra en Algérie, a incité les pays voisins à inviter leurs citoyens résidant en Algérie à prendre les précautions nécessaires. Dans ce contexte, l’ambassade de la République arabe d’Egypte en Algérie, a émis un certain nombre de recommandations à sa communauté en Algérie, à la lumière des recommandations du ministère algérien de la santé pour prévenir le choléra, selon un bulletin officiel de l’ambassade sur Facebook.

Selon le même communiqué, l’ambassade recommande que les membres de la communauté égyptienne adhèrent aux mesures de prévention du choléra en buvant de l’eau stérilisée et propre en la faisant bouillir, en stérilisant les légumes et les fruits crus avec de l’eau et un peu de vinaigre. Sans oublier de ne pas manger des aliments périssables, surtout en lieux chauds.

L’ambassade a également recommandé qu’en cas d’apparition des symptômes de choléra (diarrhée sévère et vomissements, déshydratation, soif et baisse de la tension atérienne), il serait plus qu’impératif de s’adresser à l’hôpital le plus proche, pour que les dispositions nécessaires soient prises. Pour tout contact avec l’ambassade, un numéro est disponible dans la communauté.

En Libye, le département de surveillance et d’investigation du ministère libyen de la Santé a intensifié la préparation «à l’éventualité d’un passage de l’épidémie de choléra de l’Algérie à la Libye, en particulier dans les zones frontalières», selon un communiqué publié sur la page officielle du ministère de la santé du gouvernement d’Unité nationale Libyen.

En revanche, l’ambassade de France en Algérie s’est abstenue de soumettre les passagers algériens à des mesures spéciales visant à prévenir la transmission du choléra. Elle a souligné que les services de contrôle au niveau des aéroports français n’appliquaient aucune de ces mesures.

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