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Belgique: Retour des rafles de migrants

Le Premier ministre belge Charles Michel, le président français Emmanuel Macron et la haute représentante de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité / vice-présidente de la Commission Federica Mogherini lors du sommet européen du 28 juin 2018 à Bruxelles, en Belgique . (Getty Images)

 

Par Chokri BEN NESSIR

* Interpellation de 97 personnes, lors de contrôles routiers.

* Une coopération renforcée en matière de migration et de sécurité entre belges et anglais.

* Des quotas d’arrestations sont prévus, de nombreux policiers mobilisés.

La période des grandes « rafles » de migrants, est de retour en Belgique. En effet, la police belge a interpellé, entre lundi 17h00 et mardi 01H00, une centaine de migrants aux abords du littoral flamand (nord), sur leur parcours en direction de l’Angleterre, dans le cadre d’une des plus vastes opérations jamais organisée contre l’immigration illégale, ont rapporté mardi les médias belges. Le gouverneur de Flandre occidentale, Carl Decaluwé, a confirmé à l’AFP l’interpellation de 97 personnes, lors de contrôles routiers effectués. Il a souligné que l’opération avait été décidée en août par le gouvernement.

Et la consigne de cette rafle était simple : faire du chiffre. Car on ne plaisante pas au pays de Theo Francken, le « nettoyeur », qui utilise le hastag #opkuisen (#nettoyer) pour parler des migrants. Il est fort probable selon des sources concordantes, qu’elle s’étende encore sur des semaines suscitant par là-même une vague d’indignation dans tout le pays.

Theo Francken, aux manettes de l’immigration.

Une coopération renforcée

L’opération, qui coïncide aussi avec le déplacement à Londres de Jan Jambon, reçu mardi dernier par son homologue britannique, Sajid Ravid, pour parler d' »une coopération renforcée » en matière de migration et de sécurité, selon des sources belges, est intervenue au soir de l’annonce par le ministre de l’Intérieur, Jan Jambon, de la création prochaine, à Steenokkerzeel, près de l’aéroport international de Bruxelles-Zaventem, d’un « centre administratif national » destiné à accueillir et orienter tous les migrants en route vers le Royaume-Uni qui seraient interceptés sur le sol belge. Dans cette nouvelle structure, qui serait intégrée à l’actuel centre fermé « 127bis », la police fédérale serait chargée d’enregistrer les empreintes digitales et d’effectuer les recherches sur les éventuelles demandes de séjour ou d’asile déposées par les migrants, un travail qui est pour l’instant réalisé par les polices locales. Les étrangers en situation irrégulière pourraient également être détenus dans l’attente d’une décision de l’Office des étrangers, ce que les ONG ont déjà critiqué, certaines dénonçant « un nouveau centre fermé déguisé ».

En 2017, 3000 personnes étaient présentes lors de la chaîne humaine organisée à Bruxelles contre les opérations de police pour interpeller les migrants. (Julien Bauwens)

200 policiers

Selon la chaîne publique flamande VRT, l’opération conduite lundi soir a mobilisé quelque 200 policiers, de la frontière française jusqu’au port de Zeebruges.

  1. Decaluwé a évoqué des contrôles « exigeants en main-d’oeuvre » et souhaité que le futur centre national de Steenokkerzeel permette de « soulager » le travail des policiers locaux. « La prochaine fois, l’intention est que les réfugiés arrêtés soient emmenés au centre de traitement qui sera ouvert jeudi », a ajouté le gouverneur, cité par des médias belges.

Parmi les autres priorités d’un plan gouvernemental présenté lundi, figurent l’intention de faire évacuer un parc de Bruxelles où dorment chaque nuit des centaines de migrants – en concertation avec la ville -, et celle de renforcer la sécurité au port de Zeebruges, où Jan Jambon a convié la presse à « une visite de travail » mercredi dernier. Aux manettes de l’immigration, Theo Francken, ministre très controversé et membre de la N-VA, parti séparatiste flamand. Pour lui, il faut “nettoyer” le Parc Maximilien. #Opkuisen, comme il dit. Ce tweet posté en septembre 2017 avait provoqué l’indignation dans l’opinion publique. Ces nettoyages, “ce sont des gamins qui partent en courant avec comme seul bagage une couverture sur le dos. Ils sont pieds nus car ils n’ont pas eu le temps d’enfiler leurs baskets. Certains sont en caleçon, certains sont blessés” comme le raconte le porte-parole de la plate-forme La Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés, Mehdi Kassou.

Des membres d’Amnesty International Belgique manifestent près du bureau du Premier ministre belge pour protester contre la première famille avec enfants qui a été envoyée au centre fermé pour réfugiés le 14 août 2018. (Getty Images)

Endiguer le flux des migrants

Dans le même sillage, Jan Jambon (N-VA), ministre de l’Intérieur, a annoncé le jeudi 18 janvier dernier vouloir “endiguer” le flux de migrants, prétextant une soudaine augmentation de l’occupation du Parc Maximilien pour justifier de nouvelles actions policières à venir. Des quotas d’arrestations sont prévus, de nombreux policiers mobilisés. Plusieurs sources dans l’administration et la police le confirment.

Dans un courrier  datant de septembre 2017 et adressé au procureur du Roi, le président de la Ligue des droits de l’homme belge, Alexis Deswaef, alerte sur l’illégalité de ces opérations de police, car des quotas d’arrestations sont établis, ce qui est interdit. Il écrit : “Ces rafles (définition du Larousse : ‘Opération policière exécutée à l’improviste dans un lieu suspect, en vue d’appréhender les personnes qui s’y trouvent et de vérifier leur identité ; être pris dans une rafle ; arrestation massive de personnes’) sont illégales, constituent une violation de la dignité humaine, de la liberté de circulation, ainsi qu’un non-respect du principe de proportionnalité et de non-discrimination.” Il précise également que les migrants sont souvent victimes de violences policières lors de ces interpellations.

Il y rappelle que l’article 3 de la Constitution, interdit à tout Etat de pratiquer la torture ou de soumettre toute personne à des traitements inhumains ou dégradants. En décembre 2017, six Soudanais arrêtés en Belgique ont été expulsés vers leur pays d’origine. Ils ont ensuite témoigné des tortures qu’ils ont subies au moment de ce retour. L’opposition a largement dénoncé la “faute” commise par Theo Francken et a réclamé l’arrêt de ces rapatriements. Ils sont pour le moment suspendus.

Mais il semble que le gouvernement belge veut s’inspirer de l’expérience française qui criminalise la solidarité avec les migrants. En effet, en France, les aides aux personnes séjournant illégalement sur le territoire sont réprimées par la loi. Faciliter l’entrée, la circulation ou le séjour irrégulier d’un étranger est passible de cinq ans de prison et de 30000 euros d’amende. C’est ce que les associations humanitaires surnomment le “délit de solidarité”.

 

 

Les policiers belges lors d’une descente de police au Parc Maximilien © Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés
Jan Jambon (N-VA), ministre de l’Intérieur.

Un projet de loi qui pourrait tout changer

Cette criminalisation de la solidarité fait doucement son chemin en Belgique, selon certaines associations comme la Ligue des droits de l’homme ou le CIRE (Coordination et initiatives pour réfugiés et étrangers). Notamment avec la proposition de loi qui autoriserait les visites domiciliaires. Cette loi actuellement examinée par la Chambre belge permettrait aux policiers munis d’un mandat d’entrer chez des particuliers pour y arrêter un réfugié en situation illégale.

Olivier Chastel, président du parti belge Mouvement réformateur, tient à préciser que “ce texte est en préparation depuis de nombreux mois et n’a aucun rapport avec la situation au Parc Maximilien”. Il insiste sur le fait que “ceux qui hébergeraient de bonne foi une personne en situation illégale ne risquent absolument rien. Il n’est pas question de remettre en cause l’exception humanitaire qui bénéficie à ceux hébergeant des personnes en situation illégale”. 

Différentes actions seront menées ces prochains jours en Belgique pour dénoncer ce projet s’apparentant à une “forme de pression larvée permanente et intimidante qui vise à dissuader l’hébergement des sans-papiers”, un “cap crucial” que le gouvernement fédéral s’apprête à franchir.

Il tient à souligner à ce propos que chaque opération policière coûte environ 150000 euros. “Avec ces fonds-là, on aurait pu ouvrir un centre d’accueil pour au moins un an. Ce n’est rien de colossal. Il suffisait de le vouloir.” Une proposition de solution concrète et réalisable émise par la Plateforme. Pas sûr que le gouvernement belge soit prêt à l’entendre. Et ce, malgré les cris d’alarme et du cœur des citoyens.

 

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