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Libéria: La traque aux criminels de guerre

De jeunes combattants loyaux au président Charles Taylor, à Monrovia, au Liberia, pendant la guerre civile.

 

Par Chokri Ben Nessir

* L’instauration d’un tribunal pour les criminels de guerre demeure encore un sujet ultra-sensible au Liberia

 

Un ancien chef de guerre libérien, Kunti K., naturalisé néerlandais, a été interpellé le 5 septembre en région parisienne en France. Cet homme né en 1974 « aurait été commandant au sein de l’ULIMO (United Liberation Movement of Liberia for Democracy), faction de trois groupes armés » s’opposant au mouvement de l’ancien président libérien Charles Taylor, le Front national patriotique du Liberia, NPFL, qui avait déclenché la guerre civile au Liberia fin 1989, selon une source judiciaire.

Le quadragénaire a été interpellé à Bobigny, en Seine-Saint-Denis par les enquêteurs de l’Office central de lutte contre les crimes contre l’humanité, les génocides et crimes de guerre épaulés par le GIGN alors qu’il s’apprêtait à fuir la France, selon une source proche de l’enquête. Une arrestation qui intervient après une plainte déposée, en juillet, par l’ONG Civitas Maxima.

 

Inculpé et écroué en France, il est soupçonné d’actes de torture, d’utilisation d’enfants soldats, de meurtres, d’actes de cannibalisme et de mise en esclavage, entre 1993 et 1997.

Avant lui,  un autre libérien, Mohammed Jabateh, surnommé «Jungle Jabbah», père de famille et chef d’entreprise de 51 ans installé à Philadelphie (est des Etats-Unis), a été reconnu, en 2017, coupable d’avoir menti aux autorités américaines dans le cadre de sa demande d’asile en 1998, puis pour sa demande de résidence permanente. A Philadelphie, il vivait dans un quartier appelé «Little Liberia» («Petit Liberia»).

Il n’avait rien dit de ses activités entre 1992 et 1995. A cette époque, il commandait la faction United Liberation Movement of Liberia for Democracy (Ulimo), perpétrant meurtres, viols, esclavage sexuel, mutilations et cannibalisme, selon les procureurs américains. Mohammed Jabateh «est responsable d’atrocités qui auront des effets sur des générations au Liberia», a déclaré le procureur fédéral William McSwain après la sentence. «Il croyait pouvoir se cacher ici mais, grâce à la détermination (…) de nos enquêteurs, il n’a pas pu. Ces poursuites étaient notre seule possibilité légale et sa sentence apporte au moins une mesure de justice à ses victimes», a-t-il poursuivi.

Une question sensible

Bien que l’instauration d’un tribunal pour les criminels de guerre demeure encore un sujet ultra-sensible au Liberia, où de nombreuses personnalités impliquées dans la guerre civile occupent toujours des postes économiques et politiques importants, la chasse a été lancée contre les anciens criminels de guerre un peu partout dans le monde.

Il est à noter que depuis la condamnation de Charles Taylor, pendant la guerre civile au Liberia, élu à la présidence en 1997, par le Tribunal spécial pour la Sierra Leone (TSSL) en 2012 à 50 ans de prison pour crimes contre l’humanité et crimes de guerre commis dans ce pays voisin du Liberia, les enquêtes se poursuivent à pas de charge contre les anciens tortionnaires.

La guerre civile au Liberia (1989-1995) est l’un des plus atroces conflits du continent africain.  Elle a été marquée par des atrocités: massacres commis par des combattants souvent drogués, mutilations, actes de cannibalisme, recrutement forcé d’enfants soldats…

Le massacre de ces centaines de civils est sans doute l’un des pires crimes de masse commis durant les années de guerre civile qui ravagèrent le Liberia, tuant plus de 250 000 personnes et jetant la moitié des 4 millions d’habitants sur les routes.

Réfugiés fuyant des combats au Liberia le 5 septembre 2003.© PIUS UTOMI EKPEI / AFP

Des voix contre l’impunité

Au Libéria, rares sont ceux qui croient en la constitution prochaine d’une cour spéciale pour les crimes de guerre, sachant que la Cour pénale internationale est incompétente pour ces actes commis avant sa création. Cependant, plusieurs citoyens se sont engagés dans la traque de ces chiens de guerre. Hassan Bility, est l’un des libériens qui se sont engagés sur une route dangereuse : rassembler sur les criminels de guerre le maximum d’informations pour d’éventuels procès, alors qu’ils jouissent de pouvoirs et d’une totale impunité sur le lieu de leurs méfaits, le Liberia.

Depuis plusieurs mois, Hassan Bility, journaliste et défenseur des droits de l’homme, prend ses précautions à cause des menaces de mort. Les murs d’enceinte du siège de son association, le Global Justice and Research Project (GJRP), ont été surélevés et coiffés de barbelés. Hassan Bility discerne pourtant une évolution dans la mentalité de ses compatriotes. «Depuis les procès tenus à l’étranger, les victimes commencent à parler, affirme-t-il. La justice doit être un des points cardinaux du développement du pays. Justice pour les crimes de guerre, mais aussi pour lutter contre la corruption et les crimes économiques. Sinon, il n’y aura pas de paix durable au Liberia.»

Vue de Monrovia, capitale du Liberia. © Erik Hershman/WIkimedia Commons

C’est d’ailleurs la raison pour la quelle la nouvelle de l’arrestation de Kunti K., a été saluée par des responsables d’ONG et des citoyens libériens. « J’espère que ce gouvernement continuera à soutenir de telles initiatives car il n’est pas impliqué dans la guerre civile », a déclaré  à l’AFP le directeur de l’association Global justice and research project au Liberia, Hassan Bility.

Faisant allusion au nouveau président libérien, l’ancienne star du football George Weah,  il a indiqué espérer « un engagement du pouvoir à amener devant la justice tous les auteurs de ces crimes ».

« Quand nous apprenons que quelqu’un a été arrêté en France pour des crimes de guerre commis au Liberia, nous ressentons du soulagement, parce que tout le monde parle en ce moment de créer un tribunal pour crimes de guerre », explique Hannah Hassan, 41 ans, qui affirme avoir perdu trois frères pendant la guerre civile. « On en a besoin. On ne peut pas simplement tuer et rester libre », a-t-elle ajouté.

« Quand je vois des criminels de guerre déambuler en liberté, en profitant de l’argent des contribuables de ce pays, cela me blesse. Que la France et les pays occidentaux viennent ici au Liberia pour arrêter ceux qui on tué nos enfants, nos pères, nos mères et nos sœurs », estime le sociologue Abraham Siah.

 

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