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Culture

Les noirs ventres mous

Professeur Achille Mbembe

Manama : Mohamed El-Ali

 

  • Les noirs au cours de l’histoire faisant partie de l’espèce animale
  • Culture de la haine contre les noirs
  • Le levier noir dans plusieurs évènements historique
  • Chez les arabes aussi, vision cynique et langage dégradant

Très rares sont les références à la relation qui a eu lieu entre Ardachès Premier[1] et le roi noir de l’Est de la Somalie, indiquant l’instauration d’un royaume noir, qui a établi des relations d’équivalence avec les grandes puissances depuis la nuit des temps, ou du moins des alliances avec elles. A l’exception du Royaume d’Aksoum, qui n’a connu la gloire qu’après le passage du roi Isaana au christianisme. L’histoire présente ne mentionne les noires qu’en ventre mou et sous la juridiction des blancs et des non-colorés. Nous constatons que les classes sociales ont été divisées et établies depuis longtemps, entre les personnes libres et les autres appelées esclaves qui s’adonnent à des besognes que l’homme libre ne veut pratiquer. Ces esclaves sont en majorité des noirs en provenance de l’Afrique. Le reste, peuvent être des blancs importés d’Irak et des marchés du Levant. Les esclaves n’avaient en aucun cas le droit d’exprimer leur opinion concernant leur destin, car il s’agissait de biens appartenant à d’autres, tels que du bétail, même s’ils étaient êtres vivants. Même si tout humain disposerait d’un esprit, d’une conscience et de sentiment (Ali, 1993, p. 555).

Il n’était donc pas surprenant de constater à travers des documents, qu’on additionne les esclaves aux bestiaux, à savoir les chameaux, les vaches, les ânes et les moutons en disant: le total des esclaves : 343 têtes. Se détaillant comme suit: 157 mâles, 186 femelles, 86 butins de mâles et femelles, 26 en liberté mâles et femelles (Naqid, 1995, p. 252). Tel était le comportement envers les esclaves noirs, depuis la nuit des temps jusqu’au XIXème siècle.

Couverture du livre

Les révolutions ratées

La classe sociale des esclaves n’a pas accepté ses conditions continuellement, elle a par contre contribué à de profonds changements sociaux dans la mesure où la révolution agricole qui a eu lieu en Italie vers 200 avant JC. A conduit (Outre la baisse de la pluviométrie a entraîné une pénurie de blé, et la migration d’une population rurale conséquente vers les villes) aux grands événements historiques (y compris) la révolution des esclaves (Jouda, 1986, p. 354). Cependant, l’histoire indique également que les révolutions des esclaves ont été toutes des échecs, comme Siegel nous le dit et le justifie, parce qu’elles étaient dispersées et désorganisées, et parce qu’elles n’avaient pas d’objectifs politiques clairs. La plus grande rébellion est celle de Spartacus, 73-71 avant JC. Malgré son importance très en avance sur l’existence du féodalisme, elle n’en était pas la conséquence, en plus de son échec. Par conséquent, les révolutions des esclaves ne furent pas représentatives de cette métamorphose prévue (Sadr, 2002, p. 211). Les théories sociologiques s’accordent à dire «malgré l’oppositions de leurs références, que l’esclavagisme en tant que relations socio-économiques, ne s’est pas converti en levier pour faire progresser les sociétés esclavagistes vers de nouvelles relations sociales au cours de la société humaine. Un fait historique convenu : Les esclaves ont organisé et guidé les rébellions et soulèvements furieux, horribles et destructeurs, et n’ont pas soulevé et mené une révolution qui établit une autorité politique et un nouvel ordre social sur les ruines de l’ancien. L’esclavagisme ne s’est pas hissé en classe consciente de soi, en tant que force sociale avec des griefs et des intérêts révélés dans un modèle concret, lié à un mouvement lent, même organisé, mais orienté vers des objectifs et en trouvant les moyens appropriés pour y parvenir. L’esclavagisme ne s’est pas mis en question avec pour but de se reformuler, suivant des visions qui redéfinissent la société. Même en présence de conditions d’organisation et de mouvement. A l’instar de la révolution de noirs ou du phénomène des mamelouks en Egypte, qui reproduit les relations d’esclavagisme ainsi : Les meneurs des noirs ont annoncé à leur base qu’on procédera à l’esclavage des propriétaires ainsi que la mise en servitude de leurs femmes» (Naqid, 1995, p. 14).

 

Par conséquent, la tragédie de l’esclavage, en particulier de la race noire, s’est poursuivie sans relâche. En seulement un siècle (1580-1680), un million et demi d’esclaves ont été transférés aux Amériques! Au cours de trois siècles, 40 millions d’esclaves ont été déplacés de l’Afrique, dont 90% sont jeunes (Mahomed, Esclaves et servitude – Quelque chose de la mémoire misérable, 2014).

 Une marche contre l’esclavage moderne. Les manifestants portaient des masques représentant le silence des esclaves modernes dans le travail forcé et l’exploitation sexuelle le 14 octobre 2017 à Londres, en Angleterre.

Age des Lumières et de l’esclavage

 

Certains peuvent croire que ce sentiment et ce comportement étaient fruits d’une époque révolue. Ceci n’est point vrai. L’âge des Lumières a répondu à cette même pensée en puisant non loin du même imaginaire historique. «Des prétendants à être scientifiques ont collaboré à établir cette culture de la haine contre les Noirs. A l’instar d’un biologiste de l’Université Harvard au cours du XIXe siècle, Louis Agassiz[2], qui a élaboré la théorie des «huit espèces» de la race humaine, totalement différente l’une de l’autre. Ce fut une affirmation de la très cruelle culture esclavagiste, prônée et hissée par l’homme blanc. Avec pour unique souci d’assoir en Europe l’idée de la suprématie de la race blanche au dépend des noirs. Ils portent une conviction ferme que l’homme noir n’était guère un être humain, mais au maximum «une race animale avancée». Les principes des droits de l’homme ne s’appliquaient pas à ces personnes parce qu’elles ne sont pas des êtres humains, car leur crâne est d’un volume inférieur à celui de l’homme blanc, comme le prétendait Agassiz (Mohamed, En Egypte noir et au Ghana blanc, 2016). Delà, le regard envers les noirs se distingue par le «moment du pillage institutionnalisé, qui a transformé par le biais de l’esclavage atlantiste entre les XVe et XIXe siècle, les hommes et les femmes d’origine africaine en humains objets, humains marchandises, et en humains monnaies. De ce moment, ces derniers se sont transformés, suite à leur emprisonnement dans la cellule de l’apparence, en possession de gens présentant une animosité à leur égard. Ils ne disposaient plus, ni de noms, ou de langues propres. Leurs vies par conséquent et leurs efforts, seront au service de la vie et l’effort, de ceux qui le forcent à cohabiter avec eux, tout en leur interdisant de mener des relations humaines de partenariat. Comme l’explique le professeur et penseur Achille Mbembe du Cameroun dans son livre. «Critique de la raison noire», que nous évoquons.

 Le footballeur Olivier Kemen de Gazilek célèbre un signe contre l’esclavage lors du match de deuxième division entre Torres et Gazilec Ajaccio le 24 novembre 2017 à Tours, en France.

 

Critique de la raison noire

 

Dans son livre, Mbembe aborde six thèmes principaux concernant la raison noire. Il traite la notion de «race» en premier et la finie par «l’être», abordant des questions très profondes. Il détenait le fil de l’histoire en commençant par «la transformation de l’Espagne et du Portugal de colonies de l’espace du monde arabe en un moteur d’expansion européenne au-delà de l’Atlantique par le flux d’Africains dans la péninsule ibérique (Mbembe, 2018, p. 28). Il examine leur contribution à la reconstruction de la nation ibérique à la suite de la Grande Peste. Lorsque les hordes de l’invasion européenne ont commencé à se déplacer vers le nouveau monde, les «Africains Ibères, les Africains et les esclaves étaient membres des équipages de la marine, des centres commerciaux, des fermes et des centres urbains de l’empire, où ils y ont participé à diverses campagnes militaires, à l’exemple de Porto Rico, Cuba et en Floride, et faisaient partie des brigades de Hernan Cortes, qui a envahi le Mexique en 1519» (Mbembe, 2018, p. 29). Cette «générosité noire» s’est poursuivie jusqu’à la seconde guerre mondiale lorsque les Européens ont eu recours aux enfants des colonies africaines pour les recruter pour combattre à leurs côtés. Celles-ci ont prouvées leurs bravoures dans les combats contre les armées nazies. Il faut noter que la présence de «levier noir» dans les pays où il fut actionné de gré ou de force, n’est nullement un fait nouveau dans l’histoire de cette race opprimée qui menaçait son existence. Tout chercheur peut découvrir le rôle des noirs à diverses époques dans les régions arabes du Sud avant 1448 ans, l’année de la venue de Ari’at et Abraha al-Achram et son fils Yacum (Alyasuei, 1989, p. 60) et dans d’autres lieux et périodes consignés dans les manuels de l’Histoire.

Alexis de Tocqueville

 

Elaboration de la conscience.

 

Cette présence «noire» en Europe et dans le Nouveau Monde au fil du temps, a formé ce que Mbembe appelle «les mouvements libres africains, ces nouveaux colons, qui étaient autrefois des hommes pauvres» (Mbembe, 2018, p. 30). «L’émergence de la situation des noirs en dehors des frontières de l’Etat, constitue l’acte fondateur de la modernité» (Mbembe, 2018, p. 31). Cette situation n’était pas spécifique à un spectre propre d’esclaves, mais incluait tout genre d’esclave sans exception aucune. Les révolutions contre les Européens dans les colonies américaines ont été l’une des formes les plus importantes de la conscience noire et son émergence en tant que classe à l’image des autres classes des Latinos. Ils ont joué un rôle distinct dans la fondation des empires hispanophones, où ils étaient «hommes d’équipage, explorateurs, officiers, colons, et propriétaires fonciers» (Mbembe, 2018, p. 31) et à d’autres étapes «soldats ou dirigeants de mouvements politiques» (Mbembe, 2018, p. 31). L’expérience d’Haïti a été l’une des plus importantes dans lesquelles les Noirs ont acquis des droits originaux depuis 1804, date à laquelle ils sont devenus indépendants. Leur Constitution était «la plus radicale du nouveau monde. Elle a interdit le statut de la noblesse, et a instauré la liberté du culte. Aussi le bannissement des termes de propriété et d’esclavage. A approuvé l’expropriation des terres qui appartenaient à des colons français» (Mbembe, 2018, page 32). Mais cette conception des choses ne faisait l’unanimité sur ces vastes terres et États fragiles face la croissance de l’Etat-Nation et l’influence grandissante des créoles blancs, ou les descendants d’immigrants nés sur les lieux. Emergea de nouveau, la problématique de la distinction et l’absence d’homogénéité blanc/noir. La Révolution américaine contre les Britanniques a conduit à «un renforcement hors pair du système de l’esclavage» (Mbembe, 2018, page 33). De ce fait, les noirs ne sont pas concernés par le système juridique. Et par conséquence, pas de tribunaux, ni d’identité ou de statut personnel.

 

Il est important de noter ici que les Européens, au moment de transférer les noirs d’Afrique aux Amériques pour travailler comme esclaves, ne distinguent pas païens des musulmans, car les deux avaient la même apparence et le même visage noir. Les Européens ont commencé à regarder de près cette distinction, après avoir constaté qu’une partie des noirs ne se résignent pas à leurs sorts et offraient une farouche opposition. Ils ont découvert que seuls les esclaves musulmans se révoltaient, et refusait ce sort pour eux et pour leurs proches. Ainsi, ils ont commencé à éviter le transfert des musulmans (Mohamed, la révolution des esclaves, 2014), en particulier des ports de l’ouest-africain près du Sénégal.

Andre Broughton

 

Le classement de Buffon

 

Mbembe évoque la première classification raciale faite par Georges-Louis Buffon[3]. Le noir était considéré par la pensée occidentale comme «un prototype d’une image avant celle humaine, incapable de se débarrasser de sa bestialité, de se reproduire et de s’élever au niveau de son seigneur, presque incapable de briser les chaînes de la nécessité biologique. Raison pour laquelle il n’a jamais trouvé une véritable image humaine de lui-même et fait son monde. S’écartant de la sorte du classement de l’espèce humaine» (Mbembe, 2018, p. 35). Ainsi, la vie qui lui avait été donnée n’était jamais stable: c’était un chasseur fugitif, bourreau, esclave habile, proxénète, serviteur, chef-cuisinier sur un bateau à vapeur, ouvrier agricole, accompagnateur de Madame, ou combattant. Les blancs craignaient les caprices de la cruauté des esclaves, basées sur «le lien social d’exploitation», en particulier dans les plantations qui vivait «sous le double système de la peur» provoquée par «de profondes divisions», et ce suite à la légalisation de «la vente des noirs et de leurs progénitures» (Mbembe, 2018, p. 37).

À un moment donné, a été perdu toute unité automatique entre les noirs eux-mêmes, confirmant l’affirmation de James Baldwin[4], à savoir que «la négritude n’est nullement un facteur inné». Quels liens existent entre les noirs des États-Unis et leurs semblables des Caraïbes ou d’Afrique?! C’était une véritable perte d’identité qui a touché l’intelligentsia noire. Chose qui a conduit cette intelligentsia, à l’exemple de Ralph Ellison à refuser de «reconnaître toute affiliation africaine» (Mbembe, 2018, p. 47), comme si l’appel d’Alexander Cromwell concernant «le principe de la parenté entre l’Afrique et tous ses enfants vivant dans des pays lointains». (Mbembe, 2018, p. 47) ou «reconstruire des formes brisées par leurs propres mérites» ne trouvait nullement d’écho. L’auteur conclut que la raison noire est une collection de voix, d’expressions, de discours, de connaissances, d’explications et d’idioties (Mbembe, 2018, p. 48) remplis d’images, d’histoires, et de légendes primitives, de sources grecques, arabes, égyptiennes et chinoises (Mbembe, 2018, p. 50). Le regard colonial en fait un réservoir «de récit de domination ethnique et ses justifications» (Mbembe, 2018, p. 50), préoccupé à perpétuité par la vérité.

Mais cette raison commence à poser des questions dans une seconde étape concernant le «Moi», «Suis-je celui qu’on présente vraiment comme étant ma personne ?» Par conséquent, l’écriture de «l’histoire noire est non seulement impossible, sur la base de fragments au service d’une expérience fragmentée, l’expérience d’un peuple tracée en discontinue. Un peuple qui lutte dans le but de déterminer sa propre identité, non pas sous la forme de composites disparates, mais plutôt comme étant une communauté, dont le sang couvre encore l’ensemble de la surface de la modernité». (Mbembe, 2018, à la page 52). De ce fait, le discours  de Mbembe concernant la raison noire, n’est nullement séparé de la race, car la personne «désigné dans une race n’est pas inerte, mais prisonnier de l’ombre d’une image, et en rupture avec son essence. Une des causes de la misère de Franz Fanon[5], réside dans le fait, qu’il vivait cette rupture comme était son véritable être» (Mbembe, 2018, p. 57).

 

L’Afrique et les noirs.

 

Mbembe traire la liaison entre «l’Afrique» et le mot «noir», en la considérant comme étant une relation «organogenèse mutuelle» bien que tous Africains ne sont pas noirs. Réconforte l’idée prônée par Mbembe, ce que rapporte par Ibn Khaldoun dans son Histoire. A savoir les régions étaient au nombre de quatre, perverties. «Ainsi étaient ses habitants, sur le plan physiologique que morale. Les deux premières régions se distinguaient par la chaleur et la couleur noire de ses habitants. Le septième par le froid et la blancheur de la peau de ses habitants. Tous des synonymes de nations des variations du noir. Même si la référence à l’Ethiopie est réservée à ceux destinés à la Mecque et le Yémen. Le mot «noire» [«Zinji» en arabe] se rapporte plus à ceux de la Mer de l’Inde. Ces nominations n’attestent aucune descendance commune d’un ancêtre noir. Nullement Cham ou un autre. On peut parler du Soudan, des gens du sud, habitants une région de climat modéré. Chose qui vont porter leurs peaux vers un blanchiment progressif. A l’inverse des originaires du Nord, qui habiterait une région du Sud, leur peau virerait au noir. Chose qui atteste que la couleur de la peau est tributaire du climat.» (Ibn Khaldoun, 2001, p. 106).

 

Cela peut s’expliquer par les interprétations diverses des nuances de couleurs, que les biologistes et les historiens ont adoptées depuis les temps anciens. Concernant la couleur noire, si elle est foncée «sans aucune nuance de blanc, ça sera noir total. Si la couleur noir n’est pas total, ça sera noir métisse. Si la couleur noire vire au vert, ça sera noir grisâtre. Si le noir est laqué, ça sera noir brillant. Et si les jambes sont noires, ça sera noir foncé ou noir «zinj»». (Al-Qalqashandi, 1913, page 88).

 

En se référant au livre «Critique de la pensée noire, on constate que le terme «Afrique» renvoie à une réalité physique et géographique. Il fait référence à l’origine ibérique de ce terme, sur la base d’un texte écrit en français du début du XVIe siècle. Ne sera en usage qu’au XVIIIe siècle, lorsque le commerce des esclaves a atteint son apogée[6]. Ce terme «a conduit aux trois fonctions essentielles de la modernité, à savoir spécification, intériorisation et chambardement» (Mbembe, 2018, page 74). L’auteur mentionne un texte de Fanon décrit la perception des Noirs par l’autre : «Le noir est un animal. Il est mauvais et laid. Horrible aussi. Regardez, c’est un noir. Il fait froid et le noir frémisse. Le petit enfant frémisse de peur du noir. Et le noir frémisse du froid, tandis que le petit enfant frémisse, croyant que le noir tremblait par crainte du chien. Le petit se jette dans les bras de sa mère en criant : Maman, maman, le noir va me manger.»

 

Fanon était l’un des écrivains qui ont excellé dans la description de la tragédie des noirs. «La couleur n’est pas la base de l’identité, mais de la conscience, la conscience opprimée et réprimée, ainsi que les frustrés ne connaissent pas la couleur», a-t-il déclaré. Puis, il ajoute «La blancheur n’est guère celle de la peau, mais de la conscience. Le blanc n’est pas blanc, mais c’est la blancheur de la conscience, la solution est de libérer le noir de sa noirceur et de libérer le blanc de sa blancheur». Tant il existe «une conscience pure, honorable et transparente», «les couleurs ne seront que des couleurs». Chose très difficile pour les racistes, pas seulement sur le plan pratique, mais même en théorie. L’Université française de Lyon n’a pas accepté la thèse de doctorat de Fanon lorsqu’il l’a qualifiée de «l’aliénation de l’homme noir» (Mohamed, Blanchiment de la victoire, 2017).

Franz Fanon

La suprématie globale

 

En fait, cette vision hautaine et cynique n’est pas exclusive aux discours européens, mais est enracinée depuis des centaines d’années dans les sociétés arabes et musulmanes, à travers un regard réducteur des noirs. Ont été relatées maintes histoires. Al-Zamakhshri dans son œuvre «Printemps des justes», relate que Marwan [Ibn Abdelmalek souverain omeyyade] a reçu en cadeau un jeune noir. Il a ordonné à son [script] Abdülhamid de formuler un poème dégradant concernant ce noir. Il a écrit, qu’il n’a trouvé de couleur plus vilaine que le noir. Et s’il existe moins que le chiffre un, il lui aurait attribué. Puis, a fait référence au mariage d’Elaachaa Salim, de (la noire) Dananir Bint Kaabawayh, lorsqu’il la vu mettre du henné aux mains et du khôl aux yeux :

 

Sa paume s’est couverte de henné *** le henné a pris la couleur de sa peau

Comme si le khôl dans sa bouteille *** s’est imprégné de sa couleur noire.

(Zamakhshari, p. 412)

 

Yakout [Al-Hamaoui] a décrit les noirs de descriptifs qu’on peut constater, lorsqu’il a dit concernant l’Irak. Il n’est plus mature que les utérus de leurs femmes vers la brulure que les noirs et les gens de la Nouba et l’Ethiopie, qui se caractérisent par la noirceur de la peau, une mauvaise odeur, les cheveux frisés, et une mauvaise morale et conscience. (El-Boldan, sans date, p. 95).

Et quand Al-Qazwini décrit les noirs, il dit qu’ils sont «les plus méchants et carnassiers des humains. Claude Galien considère qu’ils se distinguent par dix caractéristiques : une peau noire, des cheveux frisés, un nez plat, des lèvres pleines, éclatement des mains et des talons, mauvaise odeurs, un engouement pour la musique et le chant, simples d’esprits, pratiquent l’anthropophagie entre eux. Ils consomment la chair de l’ennemi lors des guerres. Celui qui dispose du sort de son ennemi le mange. La plupart d’entre eux vivent nus sans aucun vêtement» (Al-Qazwini, Sans date, p. 22). Leur éloge n’est mentionné que rarement, peut-être par des honnêtes gens ou des sympathisants. Comme l’indique les lettres politiques d’El-Jahidh, quand il dit que l’une des qualités (des noirs) est la générosité, la bonne conduite, la cuisine et l’honnêteté. Certains ont réfuté ce constat sous prétexte que cette générosité est plutôt résultante de leur naïveté. Les noirs ont rétorqué que si tel était le cas, les garçons et les femmes seraient plus généreux que les adultes, car ils sont plus naïfs encore. Mais l’inverse est vrai. Les noirs se considèrent équivalents des arabes lors de la période préislamique. (Melhem, 2002, p. 52)

 

En effet, la plupart des sources qui énumèrent les prouesses des célébrités, aussi bien les sages, les philosophies ou ceux disposant d’une force physique conséquente, omettent de citer des références noires. Personne n’évoque la «négritude» de Lokman le sage, ni Saïd Ibn Joubeir une référence en matière de Hadiths du prophète, Mikdad qui a vécu au temps du prophète, ou Wahchi qui a tué Musaylima le menteur. Ou encore le juriste Makhoul mort en 112 AH, le poète et l’orateur Alehiqtan , qui a vécu pendant la période omeyyade, le cavalier Julaybib, Ekam poète Abyssinie, ou les noirs célèbres pour leurs prouesses équestres, tels Khoufef Ibn Noudba, Abbas Ibn Merdas, Silkroad Ibn Asalkh et Amir Ibn Hubab, Alhadjav Ibn Hakim Amer Ibn Fouhayra,  Alfdav, Mourih Al-ashram, Al-Magloul et Aflah. (Melhem, 2002, pp. 51-52).

 

George Louis Buffon

Inversion du regard

 

Lorsque nous revenons au livre de critique de la raison noire, nous constatons que la vision occidentale négative des noirs, a reçu un «coup radical au début du XXe siècle après avoir été traitée par les mouvements pionniers», en plus de «la crise de conscience dans laquelle l’Occident a sombré au début du siècle» (Mbembe, 2018, p. 66). «La réévaluation de la contribution de l’Afrique à un futur projet humanitaire dans le contexte du renouveau de la critique esthétique et politique contre le colonialisme. Cette critique était l’œuvre du mouvement surréaliste et des pôles de la tendance primitive en particulier. À partir des années 1920, André Breton[7] déclare que les surréalismes étaient en partie liés aux peuples colorés» (Mbembe, 2018, p. 67).

 

L’avis de Mbembe ne manque de visions épistémologiques concernant la relation du «noir» avec le «comportement clownesque» dans les institutions du pouvoir. Comment les dirigeants africains «se parent des amulettes et des plumes d’oiseaux, masqués et buvant les vins les plus prestigieux dans des coupes d’or» (Mbembe, 2018, page 77).

 

Luis Agassi

La couleur et l’obscurité

 

 

Le discours noir a été dominé par trois événements, à savoir «l’esclavage, le colonialisme et la ségrégation raciale» « (Mbembe, 2018, p. 115). Il cite donc Tocqueville[8] lorsqu’il dit «La mémoire de l’esclavage mine l’honneur de la race et la race perpétue le souvenir de l’esclavage» (Mbembe, 2018, p. 121). Plus encore «Ce que l’homme blanc craignait, est d’être mêlé à cette race humiliée, semblable à son ancien esclave. Pour cela, il devait donc s’en assurer une distance de séparation. D’où l’émergence de l’idéologie de séparation» (Mbembe, 2018, page 122). Par conséquent, le point de vue correctif, est soit le mélange total entre noirs et blancs, soit la séparation totale comme solution aux relations entre race et démocratie, sans qu’une vision raciste profonde vue par Tocqueville qui privilégie l’impossibilité de la première option, la colonisation des noirs était «le résultat d’une invasion militaire continue soutenue par une administration civile et policière» qui construisait la violence à trois dimensions: «violence dans le comportement quotidien du colonisateur envers le colonisé, violence contre le passé du colonisé, et violence et diffamation quant au futur, car le système colonial se considère éternellement dominateur». (Mbembe, 2018, p. 150)

 

Le regard vers le noir se considère à travers juste sa couleur. Cette couleur est sombre, et delà il est celui «qui vit la nuit et dans la nuit. Tant la nuit constitue sa couverture primaire. Le tissu dans lequel sa chair s’est constituée. Il est son costume aussi. Le terme noir est synonyme de soumission. Aussi, ne peut exister un noir sans rapport au maître. Comme le maitre possède son noir, le noir est propriété de son maitre. Le noir dispose de la forme que le maitre décide, qui lui octroie un statut en détruisant l’ancien (Mbembe, 2018, p 208-209). Ce point de vue était difficile à remplacer par le seuil de «l’ascension vers l’humanité». La situation des Noirs a atteint un stade qui ne peut être absorbé par une conscience pour cause de gravité de l’injustice dont ils sont victimes. Par conséquent, les penseurs noirs, à l’instar de Fanon, ne critiquent pas uniquement cette injustice, mais aussi son acceptation par ceux qui y sont soumis. Lorsque le régime d’apartheid s’est effondré en Afrique du Sud, l’évaluation a montré que cela n’était possible que par le rejet noir de leur réalité avant tout.

 

Un long voyage de souffrance, que certains pensent révolu, ou résolu, sans ses détails racistes, sont toujours présents chez certains. Et n’apparait que lorsqu’on se penche de près sur les actions et les sentiments.

 

 

Les marges :

 

  • Ardachès fils de Papak, fondateur de la dynastie des Sassanides, a vécu au IIIème siècle.
  • Philosophe Suisse qui a vécu entre 1807 et 1873. Est l’un des historiens les plus célèbres de l’histoire naturelle. Il était connu pour ses tendances racistes à l’égard des races colorées, et cette vision était encore plus évidente lors de sa visite aux États-Unis, où les Noirs menaient une vie difficile en raison de la discrimination raciale des Blancs.
  • Scientifique français d’histoire naturelle et des mathématiques. Né en 1707 et décédé en 1788, un an avant la Révolution française.
  • Activiste et écrivain américain. Sa couleur noire l’a amené à défendre les droits des noirs aux États-Unis. Décédé en 1987, à l’âge de 63 ans.
  • Philosophe francophone martiniquais, né en 1925 et s’est spécialisée en sciences psychologiques. Est connu pour sa vocation internationaliste, sa défense des questions noires, de discrimination et de liberté des peuples, en particulier lors de la colonisation française en Algérie. Mort jeune de leucémie en 1961 à l’âge de 36 ans.

 

  • Quant au mot «Zinji» [dérivant du mot «zinj»], il est connu et utilisé dans les sources arabes et islamiques bien avant le XVIe siècle, et a des explications en arabe, comme l’a détaillé amplement Ibn Mandhour dans son célèbre dictionnaire «Lissan Elarab». Sur cette base, nous supposons que l’auteur a spécifié l’usage dans l’espace européen. Chose que nous supposions contre à la vérité, lorsqu’il tranche quant à l’origine ibérique du terme. Sauf si nous supposions que les musulmans ont porté ce mot à la péninsule ibérique, où il a été traduit, lorsqu’ils ont gouverné l’Andalousie (l’écrivain).

 

  • André Breton est l’un des plus célèbres romanciers et poètes français, dont le nom est associé au mouvement surréaliste, et qu’il est le réel fondateur selon l’avis de nombreux historiens. Proton avait des tendances marxistes qui semblaient lui être venues après avoir été influencé par les idées du philosophe allemand Ludwig Feuerbach à travers le matérialisme humain. Malgré tout cela, Burton a étudié la psychologie et écrit son célèbre œuvre «Les champs magnétiques». A formulé aussi des textes littéraires profonds. Né en 1896 et décédé à Paris en 1966.

 

  • Alexis de Tocqueville est l’un des philosophes français qui ont maîtrisé la dimension historique de la politique et des systèmes moraux dans leur contexte social. Né en 1805 et décédé en 1859.

 

Références :

 

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Abu-Alqasim Alzamkhishri. (Sans date). Rbye Al-Aabrar w Nousus Al-akhbar (Volume 4). Beyrouth: Muasasat Al-Aaelamii Lilmatbueati.

Achille Mbembe (2018). Critique de la raison noire (Touwahri Miloud, traducteur) Oran : Ibn Nadim Edition et distribution.

Le Père Louis Shikhou Alyasuei. (1989). Alnasraniat wadabuha bayn arab aljahiliati. Beyrouth : Dar Al-Machrek.

Jawad Ali. (1993). Almufasil fi tarikh alarab qabl al’islam (Vol 4). Bagdad: Université de Bagdad.

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