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Quand le spectre de Boko Haram plane sur l’économie

Le public lors d’un rassemblement du MRC à Yaoundé, le 1er octobre 2018. (VOA/Emmanuel Jules Ntap)

Par: Chokri ben nessir

* Au Cameroun, l’effervescence gagne la classe politique et la population, appelée à désigner son futur président dans un climat sécuritaire qui, outre les troubles dans les régions anglophones, est aussi dominé par la menace terroriste de Boko Haram dans l’Extrême-Nord.

*Au moins une dizaine de chefs d’entreprise et salariés travaillant en zone anglophone ont été enlevés depuis fin 2017. D’autres ont été tués.

* Lors des premières attaques en 2014, environ 2.500 personnes avaient dû fuir vers d’autres localités de l’Extrême-Nord

Depuis son lancement, le 22 septembre dernier, la campagne électorale au Cameroun bat son plein. Au Cameroun, qui élira dimanche,  son nouveau président, les différentes crises ont frappé de plein fouet l’économie nationale. Selon les chiffres provisoires annoncés par ELECAM, environ 6,5 millions d’électeurs potentiels sont concernés.

Au Cameroun, l’effervescence gagne la classe politique et la population, appelée à désigner son futur président dans un climat sécuritaire qui, outre les troubles dans les régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, est aussi dominé par la menace terroriste de Boko Haram dans l’Extrême-Nord.

Depuis l’annonce de la date de ce rendez-vous électoral, neuf candidatures ont été enregistrées par la Commission électorale nationale (ELECAM). Sur les neuf premières candidatures figure au premier chef celle président sortant, Paul Biya, 85 ans, au pouvoir depuis 1982, déposée en juillet dernier, jour de l’annonce de sa candidature sur son compte Twitter.

Les gens sont assis à l’ombre à côté d’un panneau publicitaire du président sortant du Cameroun, Paul Biya, dans la ville côtière du sud-ouest de Limbé, dans la partie anglophone du pays, le 26 septembre 2018, en prévision des élections présidentielles de 2018. (Getty Images )

Sans être une surprise, cette candidature souhaitée par les partisans du chef de l’Etat réunis au sein du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), sa famille politique et un petit nombre de formations alliées comme le Front pour le salut national du Cameroun (FSNC) d’Issa Tchiroma Bakary, le ministre de la Communication, a fait monter la température autour de ce scrutin.

Tant à Yaoundé qu’à l’intérieur du pays, la mobilisation politique s’accélère. Encore sous la menace de Boko Haram, en dépit d’importants progrès réalisés par les forces de défense et de sécurité pour l’éradiquer, la région de l’Extrême-Nord entend bien prendre pleinement part au vote.

Un mot d’ordre qui se fait entendre jusqu’à Darak, cette localité sur le lac Tchad à partir duquel le groupe islamiste nigérian opère et lance ses attaques -devenues de plus en plus rares- aujourd’hui au Cameroun.

Derniers jours de campagne électorale au Cameroun

Deux ans d’offensive 

Selon les estimations officielles, on dénombre sur cette île près de 19.000 habitants qui tirent l’essentiel de leurs revenus de la pêche. Cette zone frontalière a été l’une des plus touchées par les attaques de Boko Haram au Cameroun. La dernière, survenue en novembre 2017 contre un poste de l’armée implanté en plein cœur de la ville, avait causé la mort d’un capitaine et de cinq de ses hommes.

Lors des premières attaques en 2014, environ 2.500 personnes avaient dû fuir vers d’autres localités de l’Extrême-Nord, selon une estimation. Depuis 2017, après deux ans d’offensive, la force multinationale mixte (FMM) de la Commission du Bassin du lac Tchad (CBLT), composée de soldats du Cameroun, du Niger, du Nigeria et du Tchad, s’est réjouie d’avoir « nettoyé » la vaste forêt de Sambisa des combattants de Boko Haram, après y avoir détruit ses principales bases opérationnelles.

Un supporter de Maurice Kamto, leader du parti d’opposition camerounais, le Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC), brandissait une bannière à Yaoundé, le 30 septembre 2018, lors d’un rassemblement pour la campagne pour l’élection présidentielle. (Getty Images).

Un succès incomplet

Mais, ce succès militaire n’a pas encore à ce jour été complété par la mise en place dans ce territoire nigérian d’un dispositif de sécurité, pourtant nécessaire.

Avec une population estimée à plus de 24 millions d’habitants sur une superficie de plus de 475.000km², le Cameroun compte dix régions administratives. Zone d’écologie fragile alternant sécheresse et inondations, l’Extrême-Nord se caractérise comme celle disposant du taux de scolarisation le plus faible du pays et où les problèmes d’accès à l’emploi des jeunes sont plus accentués.

Tantôt volontairement, tantôt de force, entre 3.000 et 4.000 jeunes de la région, garçons et filles, ont rejoint Boko Haram, à en croire des sources indépendantes. Transformés en chair à canon et en bombes humaines, une partie d’entre eux a été tuée. Peu nombreux, d’autres ont pu revenir suite à des défections risquées ou encore grâce à leur libération lors des opérations de l’armée.

Un homme porte une pancarte «Boko Haram, je veux te tuer» lors d’une manifestation le 28 février 2015 au centre-ville de Yaoundé contre le groupe islamiste Boko Haram et en soutien à l’armée camerounaise engagée dans une bataille multinationale contre le groupe. Quelque 10 000 à 15 000 personnes ont pris part à la marche. (Getty Images)

Attaques multiples

Ces attaques se sont multipliées par la suite, suivies d’attentats suicide. Dans la perspective de la présidentielle d’octobre, on évoque « un calme relatif. La situation s’améliore. Cette année, les attaques ont été rares. Les attentats kamikazes, on n’en a pas eu. Mais on ne peut pas dire que le risque n’existe plus. On a toujours des appréhensions ».

Selon les estimations officielles, plus de 78.000 personnes peuplent l’arrondissement de Kolofata. A cause des attaques de Boko Haram, entre 20% et 30% de cette population est aujourd’hui déplacée.

Entreprises à l’arrêt et chômage est grandissant

Il n’empêche, le spectre de Boko Haram plane sur l’économie d’un pays où plusieurs entreprises sont à l’arrêt et le chômage est grandissant. Dans plusieurs régions le sous-développement est chronique, notamment dans le Nord, souvent objet d’attaques par Boko Haram.

Dans les deux régions anglophones victimes d’un conflit armé et où vit 20% de la population camerounaise, le cacao et le café sont deux produits phares: 45% du cacao produit au Cameroun l’est au Sud-Ouest, et 75% du café arabica camerounais vient du Nord-Ouest, selon le patronat camerounais, le Gicam.

Mais, dans un rapport diffusé mi-septembre, le Gicam estime que les recettes d’exportation de ces deux denrées ont chuté de 20% à cause du conflit.

Les combats sont devenus quotidiens dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest où, depuis fin 2017, les séparatistes anglophones se réclamant d’un Etat indépendant ont pris les armes contre Yaoundé. Ceux-ci ciblent particulièrement les symboles de l’Etat, mais aussi les entreprises francophones et étrangères qu’ils estiment être des soutiens du pouvoir central. Ils ont plusieurs fois appelés au boycott de ces entreprises.

Dans un entretien au magazine Jeune Afrique, la star du football Samuel Eto’o annonce qu’il est candidat à la présidentielle au Cameroun.

Enlèvements

Au moins une dizaine de chefs d’entreprise et salariés travaillant en zone anglophone ont été enlevés depuis fin 2017. D’autres ont été tués.

Conséquence première, les entreprises présentes dans la zone ont pour la plupart mis la clé sous la porte. Selon l’ONG Human is Right (basée à Buea, capitale régionale du Sud-Ouest), cette crise a abouti à une hausse de 70% du taux de chômage dans le secteur de l’agriculture de cette région.

La Cameroon Development Corporation (CDC, public), fleuron de l’économie camerounaise et un des principaux employeurs du pays, a ainsi dû ralentir l’activité en zone anglophone: sur 29 sites de production, seulement 7 sont encore totalement opérationnels, selon le Gicam.

Exactions sur ses employés, usines vandalisées, maisons d’employés incendiées, véhicules de transport volés… Pour le patronat camerounais, cette crise pourrait être « la goutte d’eau de trop » pour la CDC et d’autres entreprises tournées vers l’exportation, qui subissent déjà les effets du contexte économique national.

La Première dame camerounaise Chantal Biya détient sa carte de vote dans un bureau de vote à Yaoundé le 9 octobre 2011. (Getty Images)

 

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