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Le dernier monstre sacré de la chanson française

Charles Aznavour fait décoller Miami, le 25 octobre 2016, quand il a affiché complet au Arsht Center, trois semaines à l’avance

 

Par: Chokri ben nessir

* Le nom Charles Aznavour, le dernier des géants de la chanson française et son inlassable ambassadeur à travers le monde, restera  gravé dans l’éternité, et sa mémoire restera toujours vivante.

* Il rêvait de chanter jusqu’à cent ans la vie, l’amour, la nostalgie, et le temps qui passe.

* Le chanteur aux plus de 70 ans de carrière, inépuisable, avait repris la scène en septembre avec deux concerts au Japon.

*La France lui rendra un hommage national à Paris.

 

Charles Aznavour, un géant  de la chanson française, est décédé lundi dernier « de mort naturelle » dans le sud de la France, à 94 ans, à la suite d’une « défaillance cardio-respiratoire », d’après l’autopsie réalisée mardi.

La France lui rendra un hommage national à Paris, alors que des fans du monde entier, d’Hollywood Boulevard à Erevan, en passant par Beyrouth, pleuraient la disparition de ce monument de la chanson française.

Il rêvait de chanter jusqu’à cent ans la vie, l’amour, la nostalgie, le temps qui passe. Le nom Charles Aznavour, le dernier des géants de la chanson française et son inlassable ambassadeur à travers le monde, restera  gravé dans l’éternité, et sa mémoire restera toujours vivante.

Outre-Atlantique, où on le qualifiait de « Sinatra français », Liza Minelli a salué la mémoire d’un « mentor, ami et amour », tandis que Lenny Kravitz a évoqué un « gentleman ». Le Washington Post et le New York Times ont rendu hommage dans leurs pages au « French Balladeer » et au formidable « crooner » qu’était Aznavour

En Arménie, la terre de ses parents, l’émotion est particulièrement vive. Né Charles Varenagh Aznavourian à Paris en 1924, le chanteur était l’un des représentants les plus symboliques de la diaspora d’Arménie.

Il a entretenu des liens étroits avec ce pays tout au long de sa vie, en particulier après le terrible séisme de décembre 1988. Il se rendait souvent à Erevan pour honorer la mémoire des victimes du génocide arménien, et devait y retourner dans quelques jours, avec le président Macron, pour le sommet de la Francophonie.

Charles Aznavour en concert au Palais des Congrès

Plus de 70 ans de carrière

Le chanteur aux plus de 70 ans de carrière, inépuisable, avait repris la scène en septembre avec deux concerts au Japon. Ces derniers mois pourtant, il avait dû annuler des représentations, en avril à Saint-Petersbourg, victime d’un tour de reins, puis en mai, en raison d’une fracture de l’humérus gauche, après une chute.

Marié à trois reprises, Charles Aznavour, laisse derrière lui son épouse, la très discrète Ulla, d’origine suédoise, avec qui il a vécu plus de cinquante ans, ainsi que cinq enfants. Dans une de ses dernières interviews à TF1, il affirmait avoir préparé de longue date sa succession. « Je ne veux pas qu’on se batte pour une cuillère ou une fourchette ».

« Je ne suis pas vieux, je suis âgé. Ce n’est pas pareil », se plaisait-il à nuancer. Une façon espiègle de défier le poids des années pour celui dont le couronnement artistique était venu assez tardivement, à 36 ans, le 12 décembre 1960 à l’Alhambra.

Le concert de la dernière chance

Ce soir-là, il donna le concert de la dernière chance devant le tout Paris ainsi que des critiques, qui ne croyaient pas en son talent scénique et raillaient sa voix. Il mit tout le monde d’accord avec sa performance habitée de « J’me voyais déjà », qui raconte les illusions perdues d’un artiste.

Jusqu’alors, Aznavour avait connu un relatif succès surtout discographique avec « Parce que », « Le palais de nos chimères », « Sur ma vie », « Sa jeunesse ».

Il écrivait aussi déjà pour les plus grands, Juliette Gréco, Gilbert Bécaud, Edith Piaf qui le soutint ardemment et fut un de ses « quatre points cardinaux avec Charles Trénet, Constantin Stanislavski et Maurice Chevalier ».

« Il a osé chanter l’amour comme on le ressent, comme on le fait, comme on le souffre », avait dit de lui Maurice Chevalier, dans les pas duquel il avait fini par marcher aux quatre coins du monde, devenant à son tour l’ambassadeur de la chanson française. Une renommée appuyée par ses 180 millions de disques vendus.

Les fans de Charles Aznavour, se sont rassemblés devant sa villa, dès l’annonce de son décès.

Quels sont mes handicaps ?

Rien n’était acquis pour Shahnourh Varinag Aznavourian, né le 22 mai 1924 à Paris de parents arméniens. « Quels sont mes handicaps? Ma voix, ma taille, mes gestes, mon manque de culture et d’instruction, ma franchise, mon manque de personnalité. Les professeurs m’ont déconseillé de chanter. Je chanterai pourtant, quitte à m’en déchirer la glotte », écrira-t-il dans son autobiographie « Aznavour par Aznavour » (1970).

Sa détermination, son talent et ses tubes intemporels comme « La Bohème », « La Mamma », « Comme ils disent », « Mes emmerdes » permettront finalement à cet homme de taille modeste de renverser les montagnes, lui qui n’a jamais hésité à protéger les jeunes pousses, comme Johnny Hallyday à qui il fit cadeau de « Retiens la nuit ».

Même s’il n’avait plus sorti de grande chanson depuis une trentaine d’années, Aznavour a entretenu son mythe par la scène, dans les salles les plus prestigieuses du monde. Comme une revanche sur tous ceux qui ne lui prédisaient aucun avenir et qui « sont tous morts depuis longtemps, alors que moi… je suis encore là », cinglait-il.

Celui qui s’est également formé par la danse classique et le théâtre a aussi brillé au cinéma où, en quelque 80 films, il tourna avec François Truffaut (« Tirer sur le pianiste »), Volker Schlöndorff (« Le tambour »), Claude Chabrol (« Les fantômes du chapelier »)…

Où qu’il fut, cet artiste concerné par le drame des migrants rappelait toujours son attachement à ses deux pays. « Je suis Français et Arménien, les deux sont inséparables comme le lait et le café », résumait-il l’an passé en recevant son étoile sur le « Walk of fame » à Hollywood.

Il a révolutionné la performance scénique

Aznavour a aussi révolutionné la performance scénique. « Quand je l’ai vu au Carnegie Hall en 1963, il m’a époustouflé », dira de lui Bob Dylan qui était le premier admirateur des performances scéniques de ce chanteur, qui imposa pourtant tardivement sa façon unique d’incarner ses chansons, avant d’inspirer plus d’une génération d’artistes.

Pour le journaliste Bertrand Dicale, auteur de l’ouvrage « Tout Aznavour » paru l’an passé, « Aznavour a été révolutionnaire »: « Il a tout bouleversé: la façon d’écrire, les thèmes des chansons, la façon de chanter et de se produire en public ».

Le basculement survint à seulement à 36 ans pour cet enfant de la balle, pourtant familier de la scène pour y être monté pour la première fois à cinq ans mais qui collectionna les revers pendant de longues années, jusqu’en 1956, où il rencontre le succès discographique avec « Sur ma vie » ou « Sa jeunesse ».

Dans le cœur des Français, il est alors loin derrière Gilbert Bécaud, André Claveau, Georges Brassens. Beaucoup raillent sa façon de chanter. Les gens du métier, les journalistes ne croient plus en lui. Et lui, met du temps à maturer, à se construire une identité scénique. Laquelle explose en 1960, à l’Alhambra.

Quand sa vie d’artiste change

Le soir du 12 décembre, Aznavour voit sa vie d’artiste changer. Ironie du sort, en interprétant « Je m’voyais déjà », une chanson sur un chanteur et ses vains rêves de gloire, qu’Yves Montand lui refusa au prétexte que « les chansons de métier, ça ne marche jamais ». Sous les yeux d’un parterre de vedettes, Cocteau, Morgan, Dalida et de journalistes prêts à mordre, sa mise en scène impressionne.

A la fin de chaque chanson, il retire un vêtement ou un accessoire, avant de se rhabiller au rythme de chaque couplet de « Je m’voyais déjà ». Il est impeccable au moment de finir par ces paroles prémonitoires: « Mais un jour viendra, je leur montrerai que j’ai du talent ».

Un talent qu’il s’est fabriqué en puisant chez les autres. « Mes quatre points cardinaux ont été Edith Piaf, Charles Trenet, Constantin Stanislavski et Maurice Chevalier », confiait-il à l’AFP en 2017, citant également Carlos Gardel, Bing Crosby, Mel Tomé, Frank Sinatra entre autres inspirations.

Quelque chose d’Aznavour

« Il y a eu le fameux « stool », ce tabouret de bar qu’il a piqué à Sinatra », confirme Bertrand Dicale. « Et cette façon qu’il avait, entre les chansons, de raconter des histoires. C’est inspiré des shows de Las Vegas. »

« Il y a aussi le fait d’avoir un geste par chanson, comme quand il agite le mouchoir sur « La Bohème ». Mais c’est aussi quand il bat le rythme avec sa main gauche sur « Emmenez-moi ». Ça, ça vient d’Edith Piaf. Pour « Les amants d’un jour », elle avait trouvé son truc: un verre à la main, qu’elle essuyait, lâchait à la dernière note et qui se fracassait au sol. »

« Je voulais surtout placer ce que je savais faire », avait expliqué l’intéressé à l’AFP. « J’ai fait de la danse classique, de la variété, du théâtre… Je me suis dit que si j’imprégnais mes chansons de toutes ces expériences, je trouverais mon style. Et c’est devenu « du Aznavour ».

« Il a cassé tous les codes à une époque où les chanteurs devaient être super beaux, il est arrivé avec une personnalité incroyable », souligne le chanteur Calogero.

Pour le rappeur MC Solaar, « les sentiments transparaissent chez Aznavour. Il voulait faire vibrer l’être humain. On est au-delà de la chanson ».

« C’est quand il devient le comédien de ses chansons, qu’Aznavour impressionne », résume Bertrand Dicale. Cette façon d’incarner totalement les chansons, « de les jouer avec ses tripes change la donne ». Et n’a jamais cessé de susciter l’admiration de ses pairs, d’éveiller des vocations, de capter l’attention de touts les publics y compris à l’étranger.

« Voir ce qu’il a fait en concert à son âge me donne encore plus de force pour continuer à transmettre de l’amour avec les mots sur scène », a confessé le rappeur Soprano. « Que ce soit Julien Clerc, Serge Lama, Michel Sardou, Alain Souchon, Benabar, Tim Dup, tous ont quelque chose d’Aznavour, pour Bertrand Dicale. Idem chez les artistes urbains, sud-américains comme Caetano Veloso ou Chico Buarque… Elton John, Sting ont aussi dit avoir pris une leçon en découvrant à 19, 20 ans Aznavour chanter. »

Charles Aznavour

Une recette unique

Charles Aznavour reste aussi l’un des très rares exemples de réussite française aux Etats-Unis, construite sur sa maîtrise de l’anglais, son talent scénique, sa popularité auprès des diasporas et le respect qu’il inspirait à de nombreux artistes américains.

Maurice Chevalier et Edith Piaf y ont eu leur heure de gloire, mais depuis un demi-siècle, il n’y avait que « The Last Chanteur », comme l’appelait le New York Times, pour remplir des salles aussi fréquemment aux Etats-Unis.

Entre sa première prestation au Carnegie Hall en mars 1963, qu’il avait ce soir-là loué à ses frais, et sa dernière en 1999, Charles Aznavour a chanté 46 fois dans la prestigieuse salle new-yorkaise.

Il a également fréquenté de nombreux autres lieux de renom à New York, comme le Theater At Madison Square Garden ou le Radio City Music Hall, et donné près de 100 concerts au total.

« Je n’avais vu qu’Ella Fitzgerald et Frank Sinatra recueillir de tels applaudissements et susciter un tel attachement du public », raconte à l’AFP Gino Francesconi, qui travaillait à l’époque, dans les années 1970, en coulisses au Carnegie Hall. « Quand il montait sur scène, la salle était à lui, comme Sinatra », se souvient celui qui est aujourd’hui directeur des archives du lieu. « Ils étaient très similaires dans la manière dont le public réagissait à eux et dont ils réagissaient à lui ».

Assis sur cette notoriété auprès de franges du public américain, Charles Aznavour a bénéficié selon lui du « bouche à oreilles », bien alimenté par des artistes américains de premier plan, pour élargir son audience.

Frank Sinatra, Liza Minnelli et Bob Dylan ont tous dit le respect qu’ils avaient pour ce géant de 1,60 m. « Je l’ai vu au Carnegie Hall et il m’a retourné la tête », expliquait le Nobel de littérature 2016 dans un entretien au magazine Rolling Stone en 1987.

Lundi dernier, Liza Minnelli, Barbra Streisand, Quincy Jones, Josh Groban ou encore Lenny Kravitz lui ont rendu un hommage appuyé. « Liza parlait de Charles tout le temps. Tout le temps », explique l’ancien attaché de presse de la chanteuse, Scott Gorenstein. « Elle adorait sa façon de raconter des histoires dans ses chansons. (…) C’est ce qu’elle a appris de lui. »

Des hommages à floraison

Le décès du chanteur et comédien aux plus de 70 ans de carrière, a suscité une vague de tristesse chez ses admirateurs de toutes générations.

À Los Angeles, les fans sont venus se recueillir dès lundi sur son étoile et déposer des fleurs tandis qu’à Paris, la tour Eiffel s’est illuminée couleur or, en hommage à cette étoile de la chanson, également acteur dans quelque 80 films.

A Beyrouth, la nouvelle de sa mort a fait la une du quotidien francophone L’Orient-Le Jour. « Aujourd’hui, ce n’est pas seulement la France qui est orpheline, mais aussi l’Arménie qui pleure son fils prodigue ainsi que le Liban, dont le chanteur était devenu le grand ami », écrit le journal.

Sa disparition soudaine — tant le chanteur fourmillait de projets (des dizaines de chansons écrites, plusieurs concerts d’ici la fin de l’année) — a aussi continué d’émouvoir en France.

Même le quotidien sportif L’Équipe y est allé de son hommage en garnissant ses pages de titres — « Emmenez-nous » ou « Formidable! » — en références aux chansons d’Aznavour.

Jour de deuil en Arménie

Pour lui rendre hommage, un livre de condoléances devait être mis à disposition au centre Aznavour dans la capitale arménienne, selon son entourage s’exprimant sur les réseaux sociaux. « Vous pouvez déposer des fleurs, des bougies, et laisser un message ».

Le Premier ministre arménien, Nikol Pachinian, prévoit d’organiser « un jour de deuil national » le jour des funérailles, qui vont se dérouler en France, peut-être à Monfort-l’Amaury, en région parisienne où Charles Aznavour avait fait construire un caveau. Là où ses parents et son fils Patrick sont enterrés.

« Profondément français, attaché viscéralement à ses racines arméniennes, reconnu dans le monde entier, Charles Aznavour aura accompagné les joies et les peines de trois générations. Ses chefs-d’œuvre, son timbre, son rayonnement unique lui survivront longtemps », a twitté Emmanuel Macron.

Le Premier ministre arménien Nikol Pachinian a déploré « une perte énorme pour le monde entier », rendant hommage à « un fils exceptionnel du peuple arménien ».

« L’Europe a perdu aujourd’hui l’une de ses plus belles voix », a déclaré le chef de la Commission européenne Jean-Claude Juncker, saluant « un grand artiste » qui a « inspiré toute une génération, donnant une magnifique image de la France terre d’accueil au rayonnement culturel international ».

Pour la maire de Montréal Valérie Plante, Charles Aznavour, « citoyen d’honneur de la Ville de Montréal, nous a fait voyager au son de sa poésie et de sa musique ».

Un hommage national

La présidence française a annoncé que la commémoration aura lieu vendredi matin sur le site très solennel de l’hôtel des Invalides, en présence du chef de l’État Emmanuel Macron.

Plusieurs personnalités, dont l’ancien président français François Hollande, avaient appelé à l’organisation d’un hommage national, digne de cet ambassadeur de la culture française dans le monde. Alors que les détails sur les funérailles de Charles Aznavour ne sont pas encore connus, les hommages spontanés ont continué d’affluer, de ses pairs comme d’anonymes, émus par celui qui a su trouver les mots comme personne pour parler du temps qui passe ou de l’homosexualité.

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