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Economie

Passeport africain: Le coût des frontières dans le continent

n passeport commun reste un rêve pour les africains.

Par Sarra BELGUITH

 

*La Commission africaine présentera, aux fins d’adoption, les directives sur la conception, la production et la délivrance du passeport africain, dont la matérialisation constituera un pas de plus vers l’objectif longtemps rêvé de liberté complète de circulation à travers l’ensemble du continent.

* L’Afrique est l’un des continents les plus sévères en matière d’obtention d’un visa d’un pays à l’autre. Les formalités sont nombreuses, compliquées, incohérentes.

 

Dans son message de fin d’année, Moussa Faki Mahamat, Président de la Commission de l’Union africaine, a souligné que lors du 32ème Sommet de notre Union, qui se tiendra en février 2019, à Addis Abeba, la Commission présentera, aux fins d’adoption, les directives sur la conception, la production et la délivrance du passeport africain, dont la matérialisation constituera un pas de plus vers l’objectif longtemps rêvé de liberté complète de circulation à travers l’ensemble du continent. L’un des outils pour cette auto-conquête est le «Passeport africain ». Mais bien qu’il ait été lancé, il ne suscite pas suffisamment d’enthousiasme chez les leaders africains, et c’est très peu probable que les simples citoyens africains en bénéficieront dans un proche avenir.

En effet, selon M.Moussa, chaque Africain doit pouvoir se rendre dans n’importe quel autre pays africain sans visa. Si les dirigeants africains parviennent à s’entendre sur ça, ce sera le début d’une vraie « union conquérante ».

 

Dans le même sillage, Jean-Marie Ntahimpera,blogueur et journaliste burundais qui a fait des études de science politique à l’Université Fédérale du Sud en Russie, souligne que « Les Africains ont besoin de s’unir pour conquérir le monde, mais avant cela, ils ont besoin de s’unir pour conquérir l’Afrique elle-même.

Dans ce cadre, Achille Mbembe, estime que la mobilité est « déterminante pour le commerce et la construction des civilisations africaines ». «L’histoire nous dit que la première chose que vous faites pour affaiblir les gens est de restreindre leur capacité à se déplacer. La mobilité a permis l’étirement des sociétés; elle a été déterminante pour le commerce et la construction des civilisations africaines », a déclaré Mbembe. Ce célèbre historien, politologue et intellectuel africain s’exprimait dans le cadre de la 21e édition du cycle des Eminents conférenciers de la Banque africaine de développement (BAD), tenue à Abidjan autour du thème «  Le cout des frontières en Afrique ».

Intégrer l’Afrique

Le séminaire a été l’occasion d’enrichir les discussions sur l’intégration africaine défendue par la BAD à travers sa priorité « Intégrer l’Afrique ». Le coût des frontières est perçu comme un frein à l’élimination des barrières commerciales non tarifaires ainsi qu’à la création d’infrastructures régionales et de marchés importants et attractifs.

Il a cité une étude qui a révélé que le coût du transport en Afrique est 136% plus élevé que dans la plupart des autres pays, en grande partie en raison de l’insuffisance des infrastructures et de la restriction des mouvements. Mbembe a également cité les statistiques de la BAD  qui indiquent qu’un investissement de 32 milliards de dollars en infrastructures de transport chaque année pendant 15 ans en Afrique augmenterait le commerce de 250 milliards de dollars.

Selon un rapport de la Commission économique des Nations-unies pour l’Afrique (CEA) et la Banque africaine de développement (BAD), il vaut mieux être Américain qu’Africain pour passer d’un pays africain à un autre.

Les frontières en Afrique, un héritage lourd.

Des frontières sévères

En effet, l’Afrique est l’un des continents les plus sévères en matière d’obtention d’un visa d’un pays à l’autre. Les formalités sont nombreuses, compliquées, incohérentes. Conséquence : ce sont des milliers de francs CFA qui s’évaporent chaque année faute d’échanges entre pays africains. En effet, l’exemption de visa devrait permettre d’accélérer le développement économique du continent, en boostant le tourisme d’affaires, les flux de travailleurs qualifiés et même les échanges sur le plan financier avec des mouvements de capitaux.

Le dernier rapport coréalisé par le cabinet McKinsey, la Commission économique pour l’Afrique (CEA) et la Banque africaine de développement (BAD) montre que le continent a des progrès à faire dans le domaine de la libre circulation. Selon les auteurs de l’étude, pour voyager librement en Afrique, il vaut mieux être américain qu’africain ! Pour remédier à ce paradoxe, la BAD et ses partenaires vont désormais publier un « indice d’ouverture sur les visas ».

Des situations paradoxales

C’est ainsi qu’un Africain a besoin de visas pour se rendre dans 55 % des pays africains, alors qu’un Nord-Américain n’a besoin de visa que dans 45 % de ces mêmes pays. Et les Africains peuvent obtenir leur visa à l’arrivée dans 25 % des pays africains, contre 35 % pour les Nord-Américains. Seuls 13 pays africains sont librement accessibles aux ressortissants du continent.

En plus de ces inégalités, les ressortissants africains doivent affronter les disparités existantes entre régions africaines. Motif invoqué : la lutte contre l’immigration clandestine et la sécurité du pays. Ce qui a pour effet de ralentir les échanges économiques, financiers et donc de ne pas être vraiment prêt à changer les conditions d’obtention de visa. Autre problème qui empêche la libre circulation dans cette zone, c’est la compétition qui existe entre certains pays. Les pays leaders à dominante pétrolière veulent dominer les autres, comme c’est le cas pour la Guinée équatoriale, ou encore le Gabon. En 2014, les autorités congolaises ont procédé à de nombreuses expulsions de ressortissants de la République démocratique du Congo, voisin, pour des raisons d’immigration illégale. Mais la première conséquence de ces décisions a été économique. En effet, de nombreux opérateurs économiques, travailleurs, ont dû partir, abandonnant leurs activités. Un coup fatal pour les échanges. Entre les deux pays, un simple laissez-passer permet de circuler librement, mais au-delà des deux capitales, il faut obligatoirement un visa de séjour.

D’autres freins

Autre frein à la libre circulation, l’état des routes, les infrastructures inadéquates, les taxes pour les passages aux frontières entre pays africains, où les abus sont nombreux.

En assouplissant les règles de circulation des personnes sur le continent africain, les pays pourraient gagner des points de croissance. La mobilité comble les déficits de compétences sur le marché du travail, développe l’entrepreneuriat, diversifie l’économie, ajoute de la valeur aux services, attire les investissements et renforce la compétitivité.

La libre circulation facilite également le développement du tourisme. Selon l’étude, plus de la moitié des déplacements dans le monde relèvent du tourisme, et la plupart des touristes choisissent des destinations au sein de leur région. C’est dire son importance stratégique pour les économies africaines, sachant que le secteur touristique est un grand pourvoyeur d’emplois, notamment pour les femmes et les jeunes. La BAD donne l’exemple du Rwanda, qui a, selon les chiffres publiés, bénéficié de son attitude d’ouverture envers les Africains. « La croissance de ses revenus du tourisme a bondi de 4 % en 2014 à 305 millions de dollars », selon l’institution bancaire panafricaine. Le pays classé au neuvième rang dans l’ouverture par la BAD a aboli la nécessité d’un permis de travail pour les citoyens de la Communauté de l’Afrique de l’Est, ce qui attire les travailleurs les plus qualifiés de toute la région. Cette décision a contribué à stimuler le commerce transfrontalier de 50 %, selon la BAD. Et le visa touristique unique institué par les trois pays a contribué à une hausse de 17 % du nombre de visiteurs au Rwanda.

Des accords ratifiés

À ce jour, 27 États membres se sont joints au MUTAA. L’Accord sur la Zone de Libre Echange en Afrique a été signé par 49 États membres et déjà ratifié par 14 d’entre eux, cependant que le Protocole sur la liberté de circulation, qui a recueilli 32 signatures, n’a connu qu’une seule ratification. A cet effet, la Commission intensifiera les efforts engagés pour assurer l’entrée en vigueur rapide de ces instruments et l’adhésion de tous les États membres au MUTAA.

L’on ne soulignera jamais assez combien l’intégration est cruciale pour le développement du continent et la réalisation de l’aspiration au bien-être de ses populations. Dans ce cadre, la Commission continuera à prêter une attention particulière à la liberté de circulation des personnes, tant il est vrai que la persistance des obstacles que les africains rencontrent pour se déplacer à l’intérieur de leur propre continent est tout simplement inacceptable.

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