La magistrate tunisienne Rawene Ben Regaya parle de son nouveau livre ‘»Les Salauds« à »La Majalla«

Rawene Ben Regaya, magistrate et écrivaine tunisienne.

 
* Ben Regaya a levé le voile sur le fléau des violences faites aux femmes, qui a été accentué par le confinement imposé suite à la propagation de la nouvelle pandémie.
* La littérature est un art et l’art est libre ou n’en est pas un du tout.
*  le problème de la violence conjugale relève beaucoup plus de la mentalité et des acquis socioculturels

 

L’univers romanesque est tissé d’affabulations, de fiction, d’allégories et de mystères. Epris de perfection, nous nous plongeons, voyageons dans l’espace-temps de l’histoire racontée où les limites s’effacent et les tabous disparaissent.
Cependant, en dépit de son aspect fantasmagorique, un roman peut être le reflet de notre monde réel et les héros peuvent devenir les porteurs d’une vision qui contribuerait à dénuder certaines déviances dans nos sociétés modernes.
Rawene Ben Regaya, jeune nouvelliste tunisienne, juriste de formation, vient de publier son dernier livre ‘’Les Salauds’’, qui regroupe 16 récits alléchants, écrits au départ en arabe, et traduits en français par Mohamed Lejmi. Dans son livre, Ben Regaya a levé le voile sur le fléau des violences faites aux femmes, qui a été accentué par le confinement imposé suite à la propagation de la nouvelle pandémie.
Dans une interview accordée à ‘’La Majalla’’, l’écrivaine parle de son nouveau-né, du contexte socio-idéologique dans lequel il a vu le jour et de sa vision de la justice.


 

’Les Salauds’’, dernier livre de Rawene Ben Regaya, paru le 07/08/20, édition Books On Demand, Paris, France.


Qui est Rawene Ben Regaya ?
Une jeune femme tunisienne, née le 21 mai 1989, originaire de la ville de Kélibia, doctorante, juriste de formation, ancienne joueuse à l’équipe nationale de Tunis et poétesse dans les moments de loisirs, magistrate chercheure, grande dévoreuse de romans et de recueils de poésie, tant en arabe qu’en Français. J’appartiens à une famille versée dans la littérature, mon père est professeur universitaire de philosophie. Ma mère est institutrice. 
Depuis mon enfance, je fus élevée au milieu des livres qui sont devenus mes meilleurs amis et  dont la lecture assidue m’ont donné des facilités toutes naturelles à l’écriture et à la création littéraire.
Comment avez-vous développé ce penchant pour la littérature ?
Essentiellement par la lecture et les différentes expériences de la vie. Depuis mon enfance je lisais tout ce qui me tombe dans les mains comme livres et recueils de poésie. J’étais et je suis encore fascinée par les romans et toutes sortes de nouvelles. Je lisais ce qu’il y’a à la maison, j’achetais, j’empruntais de la bibliothèque communale, j’échangeais les romans avec mes amies et on lisait à tour de rôle. Mes parents étaient de grands lecteurs et ont su m’orienter vers le splendide domaine de la littérature. Ma mère avait un grand impact culturel sur moi. Ecrire est un don qui coulait dans mes veines, et à force de lire, je commençais depuis l’école à essayer d’écrire. Depuis que j’étais au lycée, j’ai commencé à essayer d’écrire de petits récits et de fragments de poèmes que je montrais à ma sœur ainée Isleme et que je cachais immédiatement et soigneusement dans mes tiroirs sans les montrer à quiconque d’autre, car mes parents voulaient que je me consacre à priori à mes études et craignaient que l’écriture en dehors du programme de l’enseignement officiel ne détourne mon intérêt notamment pour les matières scientifiques.
Quand j’ai commencé à travailler, j’ai dépensé mon premier salaire en entier dans l’achat de livres et j’ai commencé, sérieusement  à écrire des récits assez élaborés que je publiais sur les réseaux sociaux. J’étais moi-même surprise par le très large écho favorable que mes écrits ont trouvé chez les lecteurs.
Dans quel contexte socio-idéologique votre nouveau-né « Les Salauds » à vu le jour ?
Le livre est le résultat d’un constat de l’existence d’un hiatus entre l’arsenal juridique de protection de la femme qui est très développé que ce soit en Tunisie ou partout dans le monde et la condition réelle de la vie des femmes.Ces conditions de vie des femmes se sont encore détériorées encore plus lors du confinement général décrété par les autorités officielles suite à la pandémie du coronavirus qui a sévi un peu partout dans le monde. Le fait que les couples se sont retrouvés enfermés entre quatre murs à longueur de journée et la contrainte qui leur était imposée de ne pas quitter le domicile qu’en cas de nécessité impérieuse ont généré, pour un nombre important d’entre eux, des problèmes d’ordre psychologique et comportemental engendrant des disputes, de mauvais traitements de l’un des membres du couple à l’égard de l’autre et de violences physiques et verbales entre eux et notamment de la part du conjoint dominant, qui est en général l’homme, sur l’autre conjoint. Partout dans le monde, les statistiques officielles ont montré la recrudescence du nombre des femmes battues par leur époux pendant le confinement dû au coronavirus. C’est dans ce contexte général que sont nés les récits « Les salauds ». C’est d’ailleurs la raison pour laquelle sept des récits du livre traitent de la relation entre couples pendant le confinement. 
Entre plume accusatrice et écriture provocatrice où s’arrêtent les limites d’une écrivaine arabe ? Et d’ailleurs quelles sont les  écrivaines arabes qui vous inspirent ?
Moi, je pense qu’il n’y a aucune limite dans la littérature que ce soit dans le monde arabe ou partout ailleurs. Mettre des limites à la littérature c’est, comme l’avait si bien dit Mr Mohamed Lejmi qui a eu la gentillesse de traduire les récits, c’est l’amputer et la rendre boiteuse. Je pense qu’une auteure de quelque origine qu’elle soit orientale ou occidentale, qui s’assigne une limite quelconque ou qui, pour une raison quelconque, s’autocensure ne peut aller jusqu’au fond des choses, perd son influence et se condamne de ce fait à la superficialité. La littérature est un art et l’art est libre ou n’en est pas un du tout.
Dans mes récits, je n’ai fait que décrire littérairement la réalité objective, telle qu’elle est vécue par mes personnages, sans maquillage d’aucune sorte. J’ai décrit cette réalité dans tous ces aspects à la fois physique et psychique, psychologique, sociologique et parfois philosophique sans me fixer de limites d’aucune sorte. 
Par ailleurs, je ne me suis inspirée que de mon ressenti personnel, de mes observations de mon entourage, des évènements et des contraintes et problèmes de la vie sociale d’une façon générale et de la vie conjugale dans les différents milieux sociaux.  Ceci dit, j’apprécie beaucoup les romans de Naguib Mahfouz, Tawfik el Hakim, Nawal Sadaoui.
Quelle est le type de focalisation que vous avez choisi dans la narration de vos récits et pourquoi ce choix ?
Dans les 16 récits du livre, je n’ai pas choisi un seul type de focalisation dans la narration. J’ai tenté d’allier la narration interne et celle externe. C’est ainsi que j’ai essayé de rapporter toutes les apparences extérieures du récit pour tenir le lecteur en attente de ce qui va suivre et lui donner goût et plaisir à la lecture, usant ainsi de ce qu’on appelle la focalisation externe. Mais j’ai aussi utilisé la focalisation interne en rapportant tout ce que les personnages observent, voient et pensent intérieurement lors de l’évolution des événements et des scènes, et donné ainsi aux lecteurs et aux lectrices tous les éléments leur permettant ainsi d’apprécier ces personnages, de les aimer ou les haïr…
Et ce n’est que rarement  que je me suis intervenue directement en tant qu’auteure dans le déroulement et les évolutions des événements et des scènes.
En tant que magistrate, en quoi votre profession vous a aidée à aborder la question de la justice ?
Très peu. Certes, le fait d’avoir eu à traiter dans ma profession une partie du contentieux conjugal m’a quelque peu inspiré, mais la justice que j’ai cherché à aborder, c’est celle qui est toute naturelle, dispensée des contraintes procédurales et qui prend comme point de départ que tous les êtres humains sont et doivent être égaux tant au niveau des droits qu’au niveau des obligations et qu’en toutes circonstances, leur dignité, doit être respectée et sauvegardée.
Le ministère de la femme a annoncé avoir reçu depuis le confinement général imposé le 22 mars et jusqu'à 3 mai, soit en 45 jours, 6693 signalements de violences domestiques… Des chiffres qui inquiètent malgré les évolutions de la loi sur les questions des droits de la femme. Dans votre ouvrage, vous êtes revenue sur ce sujet tabou et vous proposez une relecture de la réalité de la condition de la femme tunisienne. Est-ce pour remettre en cause l’application des droits de la femme jusqu’ici acquis ?
Le chiffre que vous aves évoqué dans votre question n’est que la partie voyante de l’iceberg, car il n’englobe les cas de violences conjugales non signalés et ce que j’appelle les cas de violences morales, psychologiques non signalés par les victimes et l’abandon affectif  de la femme par le mari la laissant se débrouiller toute seule parfois avec ses enfants en bas âge. 
Nous avons en Tunisie un arsenal de lois protectrices de la femme et de la famille en général des plus évoluées et progressistes. Mais le problème de la violence conjugale relève beaucoup plus de la mentalité et des acquis socioculturelsqui n’ont pas suivi les évolutions progressistes des droits de la femme consacrés par la loi actuellement en vigueur. Quand on considère socialement que la cuisine, la charge de la garde des enfants en bas âge est l’affaire exclusive de la mère, même quand celle-ci a des charges professionnelles parfois plus lourdes que celles du père, quand on considère comme normal que le  mari ou le père s’absente toute la journée, et parfois des journées entières, du foyer conjugal pour fréquenter les cafés ou les bars ou pour aller où personne ne sait, quand le mari, pour un oui ou pour un non, abandonne sa femme dans le lit, alors qu’on ne tolère pas cela quand cela vient de l’épouse, quand le mari ou le père se comporte de la sorte, il exerce une violence d’un autre genre à l’égard de la femme. Se comporter de la sorte constitue un manque de respect de la femme voire même une rupture de l’égalité entre le mari et la femme. Changer cette mentalité relève beaucoup de l’éducation plutôt que du droit. Les récits que je viens de publier ont pour ambition de fustiger cette mentalité et de contribuer à la changer.
Dans ce dernier livre êtes-vous l’écrivaine ou la magistrate à la quête de la justice idéale ?
Il est difficile d’une façon générale de faire une dissociation totale entre l’écrivain et la nature de son activité professionnelle au niveau de ce qu’il écrit ou publie. Mais je dirai quand même pour répondre à cette question que c’est l’écrivaine qui parle dans le livre beaucoup plus que la magistrate. D’ailleurs, les lecteurs et les lectrices vont facilement s’apercevoir que je n’ai, dans aucun des 16 récits, formulé un jugement de valeur sur les évènements et les scènes que j’ai décrits. J’ai pris soin de laisser les lecteurs et les lectrices procéder à l’évaluation et au jugement librement et selon les critères et les impératifs d’une bonne Justice avec un « J » majuscule. En outre, le style et les techniques que j’ai utilisés dans l’écriture relèvent de la littérature et n’ont rien à voir avec le jargon et la terminologie juridiques et judicaires.
Quels sont vos prochains projets ? 
Je suis déjà en train de préparer mon prochain livre. Ce sont également des récits, mais d’un genre peu différent.