Deux calamités qui se partagent l’Afrique

Alternance des sécheresses et des inondations :

Sur le plan climatique, l’image de l’Afrique, malgré une très grande diversité, verse plus vers des déserts arides, et des champs en manque de précipitations. La malnutrition, et même la famine, sont synonymes des sécheresses cycliques, que connait le continent, ou du moins la région du Sahel et du Sahara, le désert le plus vase du monde, couvrant une bande de 7.000 kilomètres carrés, allant des côtes atlantiques du Sénégal et du sud de la Mauritanie jusqu'à l'Éthiopie, à l'est. Large d'environ 500 km.
La région du «Sahel» («bordure», ou «rive», en arabe), du fait que cette zone jouxte le Sahara, est certes moins aride, mais ne présente guère les conditions adéquates à une existence décente pour toutes les populations de la région.
 
Des sécheresses à répétitions…
Aussi, le Sahara, année sur une autre, couvre de nouvelles surfaces. Les zones du Sahel se convertissent en désert. Entamée il y a sept millénaires, la désertification de cette zone située au nord de l'Afrique, entre le Maghreb et le monde noir, est l'un des fléaux qui menace l'humanité et devant lequel, pourtant, nous restons démunis.
Une analyse des plus fortes sécheresses du XXe siècle a permis d’identifier trois régions particulièrement sensibles au changement climatique : 

  1. L’extrême ouest du Sahel, la plupart des modèles prévoient une diminution importante des précipitations annuelles ; 
  2. L’est de l’Éthiopie, le signal est moins évident, mais la majorité des modèles s’attendent à un accroissement des précipitations annuelles ; 
  3. La région entourant le lac Tchad, les données ne sont pas encore suffisantes pour déterminer avec certitude si les précipitations auront plutôt tendance à augmenter ou à diminuer.

 
La main de l'homme
Le désert avance, faut-il lui barrer la route, ou du moins minimiser les dégâts. Le manque de pluies, se répercute sévèrement sur la situation économique. Parfois, les pluies sont peu abondantes, voire nulles comme entre les années 1968 et 1975. Alors, très vite, la situation devient tragique. Le sol argileux se craquelle, les points d'eau s'assèchent et le bétail, assoiffé, meurt. Pour ne pas mourir de famine, les populations s'exilent.
Avec la saison de pluies, le climat redevient humide jusqu'à ce que la sécheresse recommence, pire que la précédente.
Le comble de la situation, est que la pluie, théoriquement, premier outil dans le combat contre la sécheresse, est devenue, elle-aussi, source de désolation.
Du Sénégal à l’extrême Ouest, au Soudan à l’extrême Est, les inondations provoquées par des pluies diluviennes, ont déjà fait, cette année, plus de 200 morts et touché plus d'un million de personnes.
Au sujet de ces inondations massives, Guillaume Favreau, hydrologue et représentant de l'Institut pour la recherche et le développement au Niger, reconnait le caractère exceptionnel et inédit de la situation.
L’hydrologue impute les dernières pluviométries à «des causes de plus long terme’’. «Il y a une intensification des précipitations qui est constatée par les observations et prédites également et cela concerne toute l’Afrique de l’Ouest», a-t-il expliqué. Il y aussi des causes locales, «l’ensablement qui est constaté par les habitants et qui est lié à l’érosion très importante des sols autour de Niamey dans un rayon d’une cinquantaine de kilomètres et aussi pour cette crue rouge de saison des pluies, le déboisement très important sur les rivières, sur les bassins versant des rivières Niamey, la Sirba, le Dargole qui sont de très grandes rivières qui vont jusqu’au Burkina et massivement déforestées comme partout au Sahel et particulièrement autour de Niamey pour le charbon de bois et le bois de feu. Les mines d’or et les activités rurales qui déforestent, rendent certains versants très ruisselants et cela apporte massivement de l’eau. C’est cette conjugaison de facteurs qui explique l’abondance des crues notamment de la rive droite».
Il y a des actions à court terme, l’endiguement, mais il faut qu’il soit réalisé dans les règles de l’art et également des actions à long terme de reboisement de ces bassins versants. Il faut une prise en compte que la déforestation à long terme a des actions qui sont bien visibles désormais et qui font que des événements de cette ampleur, hélas, ont une probabilité plus forte dans les années à venir de se produire que par le passé.
Comme c’est le cas pour les sécheresses, les inondations qui frappent le Sahel font subir aux cultures de graves dommages.
 
L’agriculture paie le prix…
Il donne en exemple Niamey, «au bord du fleuve, les rizières ont disparu sous les flots voilà déjà plusieurs semaines. Les milliers de riziculteurs qui fournissaient la capitale vont connaître une saison difficile. Au total, les inondations ont détruit plus de 5 500 hectares de cultures au Niger, potentiellement des dizaines de milliers de tonnes de riz qu'il faudra remplacer par des importations alors que le pays achète déjà à l'étranger les deux tiers de sa consommation de riz», ajoutant que «le voisin nigérian est l'un de ses fournisseurs, mais là aussi la situation est difficile. L'État de Kebbi, frontalier avec le Niger, a perdu 450 000 hectares de rizières, selon l'Association des riziculteurs nigérians, ce qui représente deux millions de tonnes de riz en moins sur les huit millions de tonnes prévues cette année. Une catastrophe pour le géant ouest-africain, premier producteur, mais aussi premier importateur de riz en Afrique. L'État de Kebbi n'est pas le seul touché au sein de la fédération. Dans ceux de Kano, Enugu, Jigawa et Nasarawa, les évaluations sont en cours, les récoltes de sorgho, de mil et de maïs auraient elles aussi été affectées».
En plus du constat plein d’amertume et de désolation, Guillaume Favreau présente «des actions à court terme, à savoir l’endiguement, mais il faut qu’il soit réalisé dans les règles de l’art et également des actions à long terme de reboisement de ces bassins versants. Il faut une prise en compte que la déforestation à long terme a des actions qui sont bien visibles désormais et qui font que des événements de cette ampleur, hélas, ont une probabilité plus forte dans les années à venir de se produire que par le passé».


 
Cycliques et catastrophiques….
Seidou Ousmane, professeur au laboratoire d’hydraulique de l’Université d’Ottawaet concepteur nigérien d’un système d’alerte aux inondations pour la ville de Niamey, explique les causes de cette crue jamais vue depuis un siècle et ce qu’il faut faire pour empêcher sa réédition prochaine. Le chercheur travaille sur la gestion de l’eau et les changements climatiques au Canada, au Mali, au Niger et depuis peu, sur le bassin du Congo. Il a prévu la crue du fleuve Niger, qui a inondé toute la rive droite de la capitale ces derniers jours, faisant des milliers de sinistrés, parmi lesquels sa propre famille. Il a également produit des simulations, dont celle de la rupture des digues qui vient, malheureusement, de se réaliser.
A savoir si la situation est-elle désormais stabilisée à Niamey ou faut-il craindre que d’autres quartiers de la ville soient inondés, l’expert considère qu’elle «ne peut pas empirer dans les prochains jours, mais il faut agir d’ici décembre. Si les digues ne sont pas reconstruites d’ici-là, la même situation risque fort de se reproduire avec la crue de Guinée en fin d’année».
 
Fluviales et pluviales…
Concernant la nature des inondations auxquelles on assiste en cette fin de saison des pluies dans tout le Sahel, il ajoute qu’il existe principalement deux sortes d’inondations : les inondations fluviales, comme celles qui touchent actuellement Niamey, et les inondations pluviales, qui peuvent frapper n’importe où en saison des pluies. Les pluviales sont celles qui font le plus de dégâts, mais les fluviales sont les plus faciles à prévenir. Le fleuve, on le voit venir. Il est plus prévisible que la pluie.
Seidou Ousmane ajoute que ces inondations sont périodiques, à savoir «un phénomène qui revient chaque année, mais qui empire chaque année. Le risque d’inondation à Niamey croît régulièrement et c’est cela qui déstabilise les ingénieurs, qui construisent sur la base d’un risque constant. Mais du fait du dérèglement climatique et de la sédimentation (ensablement), le risque ne cesse d’augmenter. On a construit des digues il y a trente ans qui n’avaient jamais cédé avant 2012. Elles ont été rehaussées, mais, chaque année, c’est pire. Et les choses n’iront qu’en empirant».
Quant à la relation de ces inondations avec le dérèglement climatique, l’expert considère que «le fait que Dakar et le Soudan soient inondés prouve qu’il s’agit d’une année exceptionnellement pluvieuse. Le dérèglement climatique a donc contribué à la situation, non pas à cause d’une quantité totale de pluie exceptionnelle, mais de pluies plus concentrées, d’événements extrêmes susceptibles de générer des catastrophes».
Quant à l’ensablement, il explique que «la capacité du fleuve diminue et parallèlement, il y a davantage d’eau qui vient s’y jeter. Les deux facteurs contribuent ensemble. L’ensablement, c’est le facteur qu’on mesure le moins mais il est attesté par les gens qui connaissent le fleuve. Il est provoqué par la déforestation. Quand il n’y a pas de couvert végétal, la pluie entraîne plus de sable, qui finit dans les rivières. C’est un processus qu’on constate partout, et qui est très difficile à contrôler. La même pluie produit plus d’eau dans le fleuve lorsqu’elle tombe sur une zone dénudée. La désertification, c’est-à-dire la conversion de couvert végétal en sol nu, contribue pour au moins 90% du problème», avant d’ajouter que le «risque d’inondation va aller croissant. Car le niveau maximal du fleuve est croissant chaque année. Et quel que soit le niveau de la digue, la courbe va la rattraper et elle va finir par se briser».
 
La solution ???
Quant aux préconisations, il considère que «rehausser les digues d’urgence, que ce soit de façon temporaire ou permanente, pour garantir la sécurité trois ou quatre ans, jusqu’à la mise en service du barrage de Kandadji, qui pourra écrêter les crues et réguler partiellement le niveau du fleuve. Le barrage sera capable de prévenir les débordements pour les dix ou quinze prochaines années. Mais il faut aussi travailler à long terme sur la déforestation et l’ensablement, partout. Il faut mener ce chantier à long terme, sur tout le bassin versant du Niger jusqu’en Guinée, soit 9 millions de km2, pour pouvoir observer des résultats à vingt ou trente ans. En effet, il ne sert à rien de stopper l’ensablement au Niger parce que le sable viendra du Mali. Il faut que tous les agriculteurs, dans tous les pays, apprennent les techniques de contrôle des sédiments et les appliquent. En gardant les sédiments sur leurs terres, ils bénéficieraient aussi de terres plus fertiles. Les techniques sont bien connues : labourer perpendiculairement au ruissellement et planter de la végétation au bord des champs».
Le désensablement serait-il une des solutions ? Ousmane déclare qu’«on peut le faire mécaniquement mais le risque est de détruire toute la biodiversité du fleuve. Le mieux, c’est de laisser la nature travailler». Et les facteurs liés à l’urbanisation sauvage ? Il ajoute que «les gens construisent dans les lits des cours d’eau, ce qui crée de petites inondations locales. Il faudrait libérer les voies naturelles de l’eau et construire des collecteurs. C’est assez facile de tracer le chemin de l’eau mais, ensuite, le vrai défi, c’est d’exproprier les personnes et de canaliser les nouveaux développements».
 
Comment fonctionne le système d’alerte aux inondations ?
Ce système, explique Seidou Ousmane, qui l’a mis en place « prend en compte les précipitations sur le bassin versant collectées par satellite et le niveau de l’eau mesuré par les stations automatiques sur le fleuve. Toutes les trois heures, il calcule le niveau de l’eau pour cinq jours plus tard. Quand on a mis le système en œuvre, le maximum jamais atteint était de 640 cm. Et quand le système a prévu plus de 640, je ne l’ai pas cru. Quand la digue était pleine, il a prévu qu’elle allait se briser. A nouveau, j’ai eu du mal à le croire. Mes propres parents vivent à Lamordé, l’un des quartiers qui a été inondé, mais il m’a fallu cinq jours pour les convaincre de partir ! Ce genre de système, c’est très important. Il a été mis en place cette année et il a permis d’anticiper, il a annoncé qu’il fallait évacuer les gens. On savait, plusieurs jours à l’avance, que le niveau montait et que ça devenait critique. Mais quand le niveau est plus haut que la digue, on ne peut plus rien faire. 700 cm, c’est 60 cm au dessus du niveau maximal atteint dans le passé», avant de conclure : «J’ai conçu ce système dans le cadre d’un contrat avec le ministère de l’Action humanitaire à Gaya, puis j’ai conçu celui de Niamey bénévolement.  Ça m’a pris un week-end, comme la plateforme existe déjà. Il suffit d’une station automatique et ça ne coûte pas cher. J’espère que lors de la reconstruction des digues, les autorités feront appel à nous pour regarder le rapport. Je ne veux pas que ma mère soit inondée une deuxième fois !».