L’islamologie savante se doit de sauver la tradition islamique du suicide de la pensée

Averroès des temps modernes Ghaleb Bencheikh :

* L’objet de la Fondation de l’Islam de France n’est pas religieux mais plutôt d’œuvrer pour le bien commun dans le monde « profane »
* Après l’affliction et la torpeur, il est temps de reconnaître, dans la froideur d’esprit et la lucidité, les fêlures graves d’un discours religieux intolérant et les manquements à l’éthique de l’altérité confessionnelle qui perdurent depuis des lustres dans des communautés musulmanes ignares
 * Des instituts d’islamologie fondamentale et appliquée seront les lieux des études et de la recherche pour une production savante assainie des scories d’une construction humaine sacralisée par méconnaissance. Ce seront aussi la dé-dogmatisation de l’histoire et dépolitisation de la religion.

Ghaleb Bencheikh El Hocine est un grand Penseur arabe parmi l’élite des intellectuels en Europe connu comme le nouveau Averroès par sa philosophie et sa sagesse. Réformateur de l’islam libéral, ce Français d’origine algérienne est né le 27 août 1960 à Djeddah (Arabie saoudite) où son père représentait le GPRA avant d’y devenir l’ambassadeur d’Algérie. Issu d’une noble famille de soufis algériens, fils du grand cheikh Abbas Bencheikh El Hocine, l’ancien recteur de la Grande mosquée de Paris. Cet Islamologue possède « une double formation scientifique et philosophique ». Docteur ès sciences, diplômé de l’Université Pierre-et-Marie-Curie à Paris 6, il a suivi parallèlement une formation philosophique à l’Université de la Sorbonne à Paris 1. Orateur passionné, il fascine les esprits par sa culture et ses paroles d’une grande classe.
Ecrivain et essayiste, il est l’auteur de nombreux ouvrages ayant trait aux problématiques des sociétés contemporaines, producteur d’émissions radiodiffusées sur France Culture et animateur radio après avoir été présentateur de télévision pendant vingt ans.
Élu le 13 décembre 2018, président de la Fondation de l’Islam de France, où il succède à Jean-Pierre Chevènement. Il est également président de la Conférence Mondiale des Religions pour la Paix en France et membre du Conseil des sages de la laïcité. Il est, également, vice-président des Artisans de paix et membre du comité de parrainage de la Coordination pour l’éducation à la non-violence et à la paix, il a été pendant cinq ans le vice-président de la Fraternité d’Abraham.
Ses principaux livres sont : Un Petit manuel pour un islam à la mesure des hommes (JC Lattès, 2018) ; Le Coran expliqué (Eyrolles, rééd. déc. 2018) ; Juifs, Chrétiens et Musulmans : « Ne nous faites pas dire n’importe quoi ! » (avec Philippe Haddad et Jacques Arnould, Bayard 2008) ; Lettre ouverte aux islamistes (avec Antoine Sfeir, Bayard, 2008), La laïcité au regard du Coran (Presses de la Renaissance, 2005).
La Majalla a rencontré ce penseur qui a la confiance du chef de l’Etat français. Il nous dresse le bilan de sa pensée sur divers sujets d’actualité relatifs à la question islamique en France.
 
La Majalla : vous avez rencontré récemment le président de la République Française pourriez-nous en parler ?
 

Ghaleb Bencheikh : la Rencontre était chaleureuse et l’échange était fructueux avec le Président de la République Emmanuel Macron autour de l’actualité relative aux questions d’islam en France et des actions menées de la Fondation de l’Islam de France que j’ai l’honneur de présider. L’entretien a duré longtemps. Nous avons parlé globalement des missions stratégiques de la FIF : 1°Formation républicaine des imams ; 2° Revivifier l’humanisme en Islam avec le campus numérique Lumières d’Islam et 3° Redynamiser l’Université populaire itinérante dont la prochaine édition est au MUCEM à Marseille le 16 octobre où je serai présent. Pour le reste, il y a aussi des sujets sensibles que je ne pourrais évoquer eu égard à la confidentialité de notre discussion.
 
La Majalla : le président Macron a annoncé que des mesures seraient prises pour lutter contre le communautarisme. Que faut-il en attendre ?
 
 
Ghaleb Bencheikh: Il est nécessaire de rappeler que le fait religieux dans notre pays où la société est travaillée par de forts courants de sécularisation est un sujet particulier, a fortiorile fait islamique qui est plus que problématique. Maintenant, si on entend par communautarisme des comportements inacceptables, des accoutrements improbables et des discours intolérables, oui, cela existe dans des quartiers dits « difficiles », que certains qualifient de « perdus pour la République ». Il y a une volonté sécessionniste chez certains parmi les jeunes musulmans de France. De ce point de vue, il faut que la République fasse preuve d’autorité. La force est à la loi, sinon ce sera la loi de la force...

 
La Majalla : Quel est l’objet religieux de la fondation de l’islam de France (FIF) ?
Ghaleb Bencheikh : L’objet de la Fondation de l’Islam de France n’est pas religieux mais plutôt d’œuvrer pour le bien commun dans le monde « profane ». La Fondation n’est pas communautaire et ne cherche pas à gagner des prosélytes. Elle est née de la volonté de promouvoir, par la connaissance et la culture, un islam progressiste, en harmonie avec les exigences de la modernité. Elle est Laïque, reconnue d’utilité publique par décret du 5 décembre 2016. Son ambition répond à une urgence : consolider la concorde nationale. Elle contribue d’une part à la construction d’un Islam de France ancré dans la société française, dans les principes et les valeurs républicains. D’autre part, à la lutte contre les préjugés et l’ignorance en montrant notamment les liens intimes et étroits qui lient l’histoire de la France et celle de l'Islam.
La FIF a vocation à développer des projets culturels, éducatifs et sociaux. Si l’islam est une religion, une foi, un livre écrit dans une langue, l’arabe, c’est également une Histoire, des savants, des philosophes, une architecture, des arts raffinés, des littératures. Ces humanités doivent contribuer à faire rayonner en France l’Islam des lumières.C’est un enjeu de civilisation.
 
Compassion et solidarité envers nos compatriotes blessés
La Majalla : Une attaque à l’arme blanche a fait quatre blessés à Paris près des anciens locaux de l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo, en plein procès de l’attentat meurtrier qui l’avait visé en janvier 2015, par des attaques terroristes.
Ghaleb Bencheikh Nous condamnons fermement cette attaque terroriste abjecte et réaffirmons notre unité autour des valeurs républicaines de liberté, d’égalité et de fraternité. Compassion et solidarité envers nos compatriotes blessés. L’année 2015 fut horrible, pour nous tous, et nous eussions voulu qu’elle n’eût jamais existé et qu’elle fût effacée de nos mémoires. Mais la réalité amère est tout autre. Comme dans les séismes d’autres répliques ont suivi. Cependant, la récurrence des attaques n’atteindra jamais notre détermination à œuvrer inlassablement pour le triomphe des idéaux de liberté, de concorde et d’amitié civique. En même temps, notre résolution est intacte à lutter toujours afin de mettre à mal l’incarnation du mal, cette idéologie mortifère ayant avili la religion islamique et perverti la révélation coranique.
Il se trouve que des individus fanatisés affiliés à des groupes islamistes djihadistes ont décidé de déclencher une conflagration généralisée s’étalant sur un arc allant depuis le nord Nigéria jusqu’à l’Île de Jolo. Et, l’élément islamique y est franchement impliqué. Chaque jour que Dieu fait, des dizaines de vies sont fauchées par une guerre menée au nom d’une certaine idée de l’Islam sous les drapeaux de Daesh, al Qaeda, avec toutes les logorrhées dégénérées qui usurpent son vocabulaire et confisquent son champ sémantique, devenus anxiogènes. Les exactions qui sont commises nous scandalisent et offensent nos consciences. L’incendie semble pour l’instant fixé. Ses flammes ont atteint l’Europe et ont failli nous brûler, chez nous, en France.
Cette guerre réclame de nous tous, qui que nous soyons, hommes et femmes de bonne volonté, mais surtout de nous autres musulmans de l’éteindre. Il est de notre responsabilité d’agir et de nous opposer à tout ce qui l’attise et l’entretient. Nous ne le faisons pas pour obéir à telle injonction ni parce que nous sommes sommés de nous « désolidariser ». Nous agissons de la sorte, avec dignité, mus que nous sommes par une très haute idée de l’humanité et de la fraternité.Nous ne cèderons jamais à la psychose. C’est une déclaration de résistance et d’insoumission face à la barbarie. C’est aussi notre attachement viscéral à la vie, à la paix et à la liberté. Après l’affliction et la torpeur, il est temps de reconnaître, dans la froideur d’esprit et la lucidité, les fêlures graves d’un discours religieux intolérant et les manquements à l’éthique de l’altérité confessionnelle qui perdurent depuis des lustres dans des communautés musulmanes ignares, déstructurées et crispées, repliées sur elles-mêmes.
La Majalla : le drame est dans leur discours mais le monde entier sait que leurs crimes n’ont rien avoir avec l’islam
Ghaleb Bencheikh:En effet, le drame réside dans le discours martial puisé dans la partie belligène du patrimoine religieux islamique – conforme à une vision du monde dépassée, propre à un temps éculé – qui n’a pas été déminéralisée ni dévitalisée. Des sermonnaires doctrinaires le profèrent pour « défendre » une religion qu’ils dénaturent et avilissent. Plus que sa caducité ou son obsolescence, il est temps de le déclarer antihumaniste.
Ce n’est plus suffisant de clamer que ces crimes n’ont rien à voir avec l’islam. Le discours incantatoire ne règle rien et le discours imprécatoire ne fait jamais avancer les choses. Ce n’est plus possible de pérorer que l’islam c’est la paix, c’est l’hospitalité, c’est la générosité… Bien que nous le croyions fondamentalement et que nous connaissions la magnanimité et la miséricorde enseignées par sa version standard, c’est bien aussi une compréhension obscurantiste, passéiste, dévoyée et rétrograde d’une partie du patrimoine calcifié qui est la cause de tous nos maux. Et il faut tout de suite la dirimer. Nous ne voulons pas que la partie gangrène le tout. Les glaciations idéologiques nous ont amenés à cette tragédie généralisée. Nous devons les dégeler. La responsabilité nous commande de reconnaître l’abdication de la raison et la démission de l’esprit dans la scansion de l’antienne islamiste justifiée par une lecture biaisée d’une construction humaine sacralisée et garantie par « le divin ». Il est temps de sortir des enfermements doctrinaux et de s’affranchir des clôtures dogmatiques. L’historicité et l’inapplicabilité d’un certain nombre de textes du corpus religieux islamique sont d’évidence, une réalité objective. Nous l’affirmons. Et nous en tirons les conséquences. Je regrette que nous ne l’ayons pas fait en France. Aucun colloque de grande envergure n’a pu se tenir, aucun symposium important n’a été organisé en vue de subsumer la violence « inhérente » à l’islam ; pas la moindre conférence sérieuse n’a été animée pour pourfendre les thèses islamistes radicales. Il est vrai que la pusillanimité et la frilosité de nos hiérarques nous ont causés beaucoup de torts. Leur incurie nous laisse attendre, tétanisés, la tragédie d’après. Face à la barbarie, il vaut mieux vivre peu, debout, digne et en phase avec ses convictions humanistes que de vivre longtemps en louvoyant, en étant complice, par l’inaction, de ce qu’on réprouve.
La Majalla : En dehors du terrorisme que nous condamnons tous, Charlie hebdo continue de provoquer les terroristes au nom de la magique « liberté d’expression » en publiant des caricatures et des portraits humoristiques sur le prophète de l’islam Mahomet malgré l'attentat contre Charlie Hebdo il y a 5 ans, on s’interroge sur le droit au blasphème dans les sociétés occidentales. 
Ghaleb Bencheikh : L’équilibre à trouver est entre le droit d’exercer la liberté qui est un impératif absolu et l’éthique qui n'autorise pas à blesser gratuitement son semblable. Si l’équilibre n’est pas trouvé, le curseur doit être mis toujours, et il ne bougera pas, du côté de la liberté avec la possibilité pour quiconque s’est senti atteint par l’exercice de cette liberté de saisir les tribunaux.
Je considère pour ma part que cette liberté de conscience est très récente dans la longue et lente maturation de l’humanité, c’est un acquis de la modernité et une conquête de l’esprit humain. Je ne suis pas sûr, dans la subtilité la plus totale que dans notre pays, il y ait un droit au blasphème. En revanche, il n’y a pas un délit de blasphème, et cela, c’est important de le souligner. Quiconque a envie de blasphémer, grand bien lui fasse. Il ne sera pas puni. Blasphémer signifie étymologiquement injurieret insulter, notamment le sacré et la religion. Si quelqu’un s’autorise à le faire, dans une société démocratique et civilisée, on le traduit devant les tribunaux. Encore que, l’exemple du prophète de l’islam est édifiant de sagesse et de magnanimité. Lorsqu’il a été lapidé à coups de pierres à Taïf, battu, le visage ensanglanté et des éléments putrides sur la tête, il ne disait rien d’autre que Seigneur pardonne-leur ils ne savent pas ce qu’ils font. 
 
La Majalla : La question islamique est devenue un sujet mondial, pourquoi selon vous ?
Ghaleb Bencheikh:La question islamique est épineuse et fondamentale. Elle n’a jamais été posée avec autant d’acuité que ces temps-ci. Cruciale, elle est au centre d’enjeux nationaux et internationaux. Aussi, son traitement relève-t-il d’une priorité impérieuse. En France, une réelle indisposition transparaît dans la société à cause de l’insécurité « identitaire » et la détresse culturelle dues à un mal ravageur déterminé, entre autres, par l’équivalence « islam-immigration ». Pourtant, ces deux dernières problématiques ne sont pas tautologiques. Bien qu’elles se recoupent sur de larges pans, elles ne sont nullement homogènes et l’une n’épuise pas l’autre. C’est dire que nous sommes encore, en France, dans une optique biaisée d’un élément islamique adventice, intrus et allogène à la nation française.
A vrai dire, l’aggravation de cette situation a été marquée par les événements dramatiques liés au terrorisme djihadiste sur le sol français. La dernière séquence de la violence aveugle qui s’est abattue en France a été inaugurée par les assassinats odieux perpétrés par Mohamed Merah. Elle a culminé ensuite lors de l’horrible année 2015. Les répliques qui s’ensuivirent ont fini par consommer la rupture totale entre une bonne partie de la société française et « l’islam ». Cette rupture est aussi théorisée, assumée et relayée par de nombreux faiseurs d’opinion. En outre, une forme de « peopolisation » de certains « acteurs de l’islam » autoproclamés qui sévissent sur les plateaux de télévision pérorent un discours allant de pair avec la doxa ambiante. Cet état de fait consacre, sur ce sujet, un triomphe idéologique nationaliste exprimé par des mots débridés. Face à cet identitarisme populiste, une réelle crispation de la part d’autres citoyens s’est opérée sur la donne religieuse islamique. Nombreux sont les jeunes gens musulmans qui s’y réfugient avec une mentalité obsidionale. Certains y viennent en croyant passer de la délinquance à la militance ! d’autres sont en quête d’une identité supranationale et d’une citoyenneté « islamique » dès lors que la leur, leur est déniée. Alors, ils enrobent dans du religieux de quoi colmater leurs failles intérieures. Ils y épanchent leur ressentiment émotionnel et trouvent de quoi nourrir l’animosité contre d’autres composantes de la nation. La demande de justice sociale a été commuée en une défense d’une identité narcissique blessée.
 
La Majalla : La césure est bien réelle et le fossé devient de plus en plus grand
Ghaleb Bencheikh :Tout à fait,l’incompréhension est totale. D’un côté, nous avons eu, ces derniers temps, des hiérarques musulmans incompétents et frileux ; leur pusillanimité à dénoncer clairement la violence qui s’abat au nom de leur religion leur a valu d’être brocardés souvent par le sobriquet des « pas d’amalgame ». En effet, le discours de type : « ceci n’a rien à voir avec l’islam », n’est pas audible ni suffisant au moment où une monstruosité idéologique et religieuse dénommée Daesh théâtralise la cruauté, esthétise la barbarie et administre la sauvagerie au nom de la religion islamique. Les protagonistes du proto-Etat islamique puisent dans le corpus religieux une interprétation qui justifie cet antihumanisme que l’organisation terroriste donne à voir, alors que ces hiérarques semblent totalement débordés par la déferlante wahabo-salafiste. De l’autre côté, des polémistes et des rhéteurs alliant piètre rhétorique et méconnaissance du sujet « islam » sont omniprésents sur les canaux d’information continue. Ils prennent globalement, uniment et indistinctement l’ensemble des musulmans comme la composante essentielle du « Grand Remplacement ». Et lorsqu’il ne s’agit pas de diatribes enflammées ce sont les libelles acrimonieux rédigés par des pamphlétaires aigris qui prennent le relais dans les revues et les magazines. 
Notre réaction à tout cela est dans le choix délibéré de ne pas nous laisser gagner par la haine ni par la faiblesse ; ne pas céder à la facilité du repli et de la crispation. Le réflexe de cette facilité, et parfois sa recherche, sont, pour certains citoyens, instinctifs, spontanés et dans l’ordre naturel des choses. Traumatisés qu’ils sont par l’horreur et l’abjection, ils se recroquevillent et délèguent leur capacité d’entendement. Tandis que pour d’autres, notamment, parmi les relayeurs d’opinion, fracturer et fracasser, ajouter malheur au malheur, est une entreprise de destruction calculée. Elle relève d’un dessein malveillant travaillant des intérêts mesquins et sordides. Revenant en boucle, parfois ad nauseam, l’information plus que lacunaire sur des sujets éruptifs dont le vocabulaire n’est même pas maîtrisé, met en évidence l’incapacité à les cerner. Auquel cas, ils demeurent anxiogènes. Cette incompétence brute occasionne plus d’angoisse et d’inquiétude. Nous sommes loin des explications informatives claires. Justement, la focalisation, dans un effet de loupe, uniquement sur le vil, le pervers, le négatif et le maladif, ne laisse entrevoir aucune sortie de crise. Aussi ne voulons-nous pas abdiquer devant les impérities d’analyse ni nous accommoder des arguties débitées à l’appui d’interprétations oiseuses proférées par des experts autoproclamés en radicalisation express. Le cas de ceux et celles qui, pour jouir le temps d’un mandat des dorures des palais de la République, sont prêts, tout en sollicitant nos suffrages, à attiser le feu et à caresser les bas instincts de l’homme, est patent. La manipulation est criante et navrante. Nous n’avons pas envie de nous y appesantir.
La Majalla : pourquoi ?
Ghaleb Bencheikh:Tout simplement, parce que la digue n’a pas cédé et la nation tient – encore - en dépit de tout. Elle est convalescente et résiliente, certes. Mais elle tient toujours. Raison de plus pour tout mettre en œuvre afin qu’elle ne soit pas fragmentée ni la République disloquée. Pour cela, tous les citoyens de bonne volonté doivent y concourir dans le discernement et la lucidité. 
Il y a les réponses immédiates d’ordre politique et sécuritaire. Elles ne souffrent aucune tergiversation ni atermoiement. Puis, il y a le temps de l’analyse et de la compréhension. Contrairement à ce qu’a pu soutenir un ancien premier ministre, essayer de comprendre n’est pas admettre et vouloir analyser ce n’est pas excuser. 
La problématique de l’islam dans notre pays est complexe. Ici, l’adjectif « complexe » ne relève pas d’une simple rhétorique marquant le caractère justement compliqué de la situation que, le plus souvent, on convoque par défausse. Ainsi n’aura-t-on pas à entreprendre l’œuvre de compréhension ni d’explication. Mais, l’adjectif renvoie à l’idée première d’un tout comprenant des parties interconnectées et reliées mutuellement dans des rapports changeants ; c’est-à-dire un système laborieux et malaisé à décrire de prime abord. Ses nombreux éléments interagissent entre eux de manière non déterministe. C’est le cas de la « fabrique islamiste ». Pour être comprise, elle suppose d’être appréhendée par ses multiples causes dans une vision panoptique. Elle ne doit pas être réduite par (et à) une explication simpliste. Il faut alors mobiliser la pluralité des disciplines à notre disposition : l’analyse sociologisante, l’approche théologique, l’étude psychanalytique et l’évocation nihiliste sans oublier l’examen politique et l’observation géostratégique. Tout en reconnaissant que chacune de ces analyses puisse avoir sa pertinence propre, aucune n’épuise, à elle seule, complètement le sujet.  
La Majalla:Les avis des chercheurs français sont différents et les points de vue des experts sont divergents. Chacun veut pondérer ses propos - dans les deux sens du terme - par des éléments propres à sa discipline et à son champ de compétence 
Ghaleb Bencheikh:Oui, parce que les sociologues trouvent aisément de quoi étayer leurs thèses. Les arguments sont très nombreux. Ils s’entrevoient très vite, pour l’essentiel, dans le déni de citoyenneté opposé à toute une jeunesse laissée pour compte, dans l’échec scolaire, dans le racisme et dans la ségrégation de fait. Cette jeunesse pâtit véritablement d’un « apartheid social » et les déterminismes sociaux résistent. Ils verrouillent tout espace d’évolution même pour les plus diplômés ; 
Les économistes posent, entre autres, le postulat de la nouvelle économie conjuguée à l’ultralibéralisme. Elle a permis des gains importants avec ses espérances excessives ayant conduit à former la bulle internet, au détriment de nombreux groupes humains prolétarisés, lésés, frustrés et poussés vers le nihilisme fou et affolant ;
Les politistes ont de quoi présenter la problématique de l’islamisme radical et ses effets dans l’hyperterrorisme comme une résultante des conflits internationaux avec des répercussions internes aux États. Des puissances régionales se font la guerre par phalanges terroristes interposées et tentent de renverser des régimes par l’action subversive et la terreur ;
Les psychanalystes traitent de cas relevant de la psychiatrie collective et de la psychosociologie. Ils expliquent les pulsions meurtrières par des perversités pathologiques violentes. Les carences affectives, les ruptures relationnelles, les blessures narcissiques, le défaut de cadres structurants et le manque de repère avec l’absence du père reviennent le plus souvent dans les études cliniques ; 
Les historiens énoncent que des mouvements millénaristes entrainent ceux qui sont en marge dans leurs sociétés d’une manière cyclique. Il suffit de faire miroiter des utopies religieuses ou séculières avec leurs parts d’illusions pour que les humiliés, les opprimés sur la terre et - en l’espèce - les descendants des colonisés suivent et s’insurgent rêvant toujours de justice ;  
Les philosophes trouvent dans la déshérence culturelle et l’indigence intellectuelle à l’ère 3.0 des bouleversements générateurs de faits et d’actions empreints d’inhumanité ; 
Les théologiens vont arguer du retour du religieux radical et teinter les présupposés de toutes ces problématiques d’une coloration confessionnelle, islamique en l’occurrence. Ce sont l’opposition à la permissivité et la résistance à la déchéance des sociétés dépravées qui s’imposent, sinon autant hâter l’apocalypse et châtier la mécréance. 
La Majalla : Qu’en dites-vous alors ?
Ghaleb Bencheikh:Je demeure fondamentalement convaincu, en dépit des réserves formulées par certains analystes et contrairement à ce qu’avancent quelques acteurs sociaux, que la strate théologique présente certainement une grille de lecture appropriée et, partant, de compréhension valide et pertinente. La contre-attaque doit se faire au niveau de la pensée religieuse. La riposte est au premier chef d’ordre théologique, tout en tenant compte, bien entendu, des autres réponses et de leurs intrications. Le contre-discours religieux élaboré viendra en appui à l’action publique sous la voûte commune de la laïcité.Nous pourrions passer en revue chacune de ces approches, et d’autres, en développant davantage les argumentations qui militent pour leur bien fondé. Le résultat en serait un ouvrage bien enflé. Il dépasse le cadre de cette modeste contribution. Outre l’infatuation de croire pouvoir donner un avis juste sur toutes les disciplines évoquées, il ne paraît pas sérieux de prétendre à l’exhaustivité dans ce domaine.
La réponse des politiques éducatives et tout particulièrement la prise en charge sociale de cette jeunesse abandonnée comme une proie facile aux idéologues manipulateurs est tout aussi essentielle. Il est temps de reconquérir les territoires considérés comme perdus pour la République. Il faut assainir les municipalités qui seraient (ou sont) « gangrenées » par l’islamisme radical à cause des manœuvres clientélistes. Sinon, les propos séducteurs et mobilisateurs font coïncider des trajectoires individuelles de vie jalonnées de frustration, de violence, de maltraitance et d’humiliation avec des destins miroités dans des voyages au bout de l’inhumain dans une entreprise majeure de désintégration et d’annihilation. Et, la vraie question est de savoir ce que représentent ces jeunes gens, s’ils sont l’avant-garde d’une guerre à venir ou au contraire les ratés d’un borborygme de l’Histoire. En attendant, ils ont trouvé dans le discours salafiste de quoi infléchir une revendication politico-identitaire. La réislamisation de jeunes néophytes agissant en nouveaux prosélytes zélés se présente tel un recroquevillement dans un écosystème clos séparé du reste de la société n’en ayant cure des valeurs de la République. 
Le continuum établi dans l’esprit de beaucoup de nos contemporains « islam-islamisme-salafisme-djihadisme-terrorisme » doit être rompu. Il doit être brisé intellectuellement, mais avant tout, théologiquement. On ne peut pas laisser présumer ni donner à croire que la différence entre le premier terme de cette série et le dernier n’est que de degré. Cette différence doit être essentiellement de nature. Il incombe aux théologiens et aux penseurs de l’islam de le démontrer et de le justifier. Les nombreuses réfutations fondées seulement sur les pétitions de principe ne suffisent plus. L’évocation de groupes égarés, fourvoyés, mafieux et contrebandiers, n’est pas convaincante. Nous sommes arrivés à cette situation tragique à cause de ces imams prêcheurs d’animosité. Ces prédicateurs sermonnaires avaient cru bon de cultiver le ressentiment, d’exploiter la rancœur et de jouer sur la détresse. Alors, le moment de reconnaître, dans la froideur d’esprit, les fêlures graves d’un discours religieux intolérant et les écarts faits à l’éthique de l’altérité confessionnelle, est arrivé. 
La Majalla : Ces causeries dogmatiques intransigeantes perdurent depuis plusieurs années dans des communautés musulmanes ignares, déstructurées et crispées.
Ghaleb Bencheikh:À vrai dire, bien avant la proclamation du prétendu « califat de la terreur », la violence d’essence religieuse islamique se devait d’être subsumée par une pensée hardie renouvelée et un état d’esprit audacieux et responsable.
Et, pour que le sang de tant de victimes innocentes,musulmanes et non musulmanes, ne soit pas vain, le désastre actuel enjoint aux oulémas de trancher définitivement entre les pratiques barbares et une exégèse moderne des textes ouvrant sur un islam de spiritualité, de beauté et d’intelligence. Ils ne peuvent pas se « cantonner » toujours derrière l’argument de la mauvaise interprétation des références scripturaires de la part d’illuminés exaltés fanatisés.
Nous connaissons tous les valeursd’hospitalité, de générosité, de longanimité et de miséricorde enseignées dans la tradition islamique. Elles ont été dévoyées par certains idéologues.La responsabilité nous commande de dénoncer ce dévoiement. Nous ne pouvons pas nous suffire d’entendre s’exclamer les hiérarques musulmans dans leur impuissance encore et toujours : « Mais, ceci n’a rien à voir avec l’islam ! » et ne rien faire.
L’islam en tant que système pourvoyeur d’une foi vivante et dynamique

La Majalla : il y a ceux qui soutiennent que « l’islam est par essence incompatible avec la République »
Ghaleb Bencheikh:Ils ne lisent pas ce que dit le philosophe Sadik Jalal al-Azm :« De la monarchie à la république, de la tribu à l’empire, de la cité-État archaïque à l’État-nation moderne [l’islam s’est adapté]. De même, l’islam, en tant que religion appartenant à une histoire mondiale s’étendant sur quinze siècles, a incontestablement réussi à s’implanter dans une grande diversité de sociétés, de cultures et de modes de vie, du nomadisme tribal au capitalisme industriel, en passant par le centralisme bureaucratique, le féodalisme agraire et le mercantilisme. »
L’islam en tant que système pourvoyeur d’une foi vivante et dynamique, s’est « ajusté » aux formes diverses d’organisation sociale et économique que les hommes ont conçues à travers les âges. En effet, il est évident, au regard des faits historiques, que l’islam est d’une grande « élasticité ». Il a dû être très souple et malléable, interprétable et révisable à l’infini, afin de survivre et de s’étendre sous des conditions aussi antinomiques. Il n’y a donc rien, en principe, qui puisse empêcher l’islam d’aller de pair avec l’humanisme, la démocratie, la modernité et surtout d’être en congruence avec la République.  
Ce sont l’éducation, l’instruction, l’acquisition du savoir, la science et la connaissance qui sont les maîtres-mots afin de libérer l’esprit de sa prison. Combinés à la culture et l’ouverture sur le monde avec l’amour du beau et l’inclination pour les valeurs esthétiques, ils permettent d’élever les âmes, de flatter les sens, de polir les cœurs et de les assainir de tous les germes du ressentiment et de la haine. Enfin, ils permettent à la personne humaine de s’accomplir et de vivre pleinement sa citoyenneté.
Gageons qu’après les terribles tragédies et ces incompréhensions, il y aura en France une véritable conjonction des lucidités afin de conjurer les ombres maléfiques de l’intolérance, du fanatisme et du rejet pour construire ensemble, une nation solidaire et fraternelle avec un engagement commun au service de la justice et de la paix. La nation est en devenir et elle aura un avenir. Elle reconnaîtra tous ses enfants sans exclusive, sans ostracisme. Notre beau modèle de vie dans une société ouverte, libre et démocratique, respectueuse des options métaphysiques et garante des orientations spirituelles de ses membres, pourra être transmis – sans chauvinisme aucun – ailleurs. Il devra inspirer davantage les sociétés majoritairement musulmanes. 
Aussi ne faut-il pas s’étonner que des jeunes gens, hommes et femmes, n’ayant pas trouvé de modèles identificatoires ni vu leur détresse morale comprise ni senti leur quête spirituelle prise en charge, soient la proie facile pour des idéologues moralisateurs venus de l’étranger ou sévissant sur les réseaux sociaux. L’offensive islamiste est réelle. Il ne faudrait pas feindre la surprise de voir surgir, dans le débat public des logorrhées dégénérées sur le port du voile ; sur la non mixité dans les piscines municipales ; sur le fait de récuser le médecin de l’autre sexe ; sur les demandes spécifiques pour une pratique aménagée du jeûne du mois de ramadhan, sur le primat de la charia religieuse par rapport aux lois de la République, toutes débitées particulièrement par des imams autoproclamés, incultes et ignares, agitateurs et provocateurs. S’ils étaient eux-mêmes éduqués, instruits, férus de sciences humaines, fins connaisseurs de leur propre théologie et pétris dans leur patrimoine culturel et historique français, ils n’auraient point proféré les billevesées et les fadaises qui confirment les préjugés dont ils sont victimes. Tout est dans l’acquisition du savoir, dans la connaissance et dans la culture. Elles sont indispensables pour les imams-thérapeutes qui prétendent « soigner » les âmes de leurs ouailles même si, en définitive, il n’est requis des imams français que d’être, a minima, de bons liturges français. C’est-à-dire savoir conduire un office et présider une liturgie en langue française bien maîtrisée, tout simplement. 

La Majalla : Mais les réponses aux convulsions de l’islam au cœur du malaise français sont aussi d’ordre juridique.
Ghaleb Bencheikh:En l’espèce, il suffit d’appliquer la loi en vigueur, l’appliquer dans toute sa rigueur. Le primat du droit positif sur toute autre législation d’inspiration religieuse doit être inculqué aux jeunes musulmans. Le respect scrupuleux de la loi fondamentale est une nécessité absolue. Personne ne peut se prévaloir de son système juridique ni arguer de sa vision du monde pour l’imposer à autrui ni l’exiger au sein de la République. C’est ce que les imams doivent enseigner du haut de leur minbar
La Majalla : Qu’est-ce qui va nous aider à sortir de l’ornière ?
Ghaleb Bencheikh :Cette question, me préoccupe de longue date, est aussi la raison pour laquelle j’ai accepté de briguer la présidence de la Fondation pour l’islam de France.  Je ne peux pas m’égosiller pendant deux décennies dans des colloques et des séminaires pour défendre l’éducation, l’accès au savoir et l’importance des valeurs esthétiques comme antidotes à la radicalisation islamiste et faire la fine bouche quand il s’agit de présider une fondation dont c’est la vocation. L’ambition de la Fondation répond à une urgence : consolider la concorde nationale. Elle contribue d’une part à la construction d’un Islam de France ancré dans la société française, dans les principes et les valeurs républicains. D’autre part, à la lutte contre les préjugés et l’ignorance en montrant notamment les liens intimes et étroits qui lient l’histoire de la France et celle de l'Islam.
L’extraction de l’ornière passe également, nous l’avons souligné, par l’amour du beau et du bien, par l’exaltation de la musique et de la poésie, par le raffinement et l’élégance, car l’humanité ne pourra s’attendre à rien de bon de la part de ceux qui n’y sont pas sensibles. La sortie du bourbier ne peut se réaliser qu’avec l’audace et la fantaisie de la créativité, elle ne peut se faire qu’avec l’aplanissement des voies de la rêverie et du plaisir. Il est temps de se réapproprier l’idée du bonheur et de l’émerveillement. La félicité et l’enchantement ne sontnullement adventices en contexte islamique. Ils ont réjoui et comblé des générations entières. Il faut savoir maintenant les conjuguer avec le patrimoine culturel français. Assumer l’héritage du peuple de France, porter soi-même les valeurs de la nation ainsi que les principes de la république et les transmettre aux générations futures de musulmans français, telle est la voie à suivre indéniablement. Il n’y a pas à en dévier. Il y a lieu également de comprendre que, inscrite dans le temps long, notre aire civilisationnelle euro-méditerranéenne a été ensemencée sur le plan spirituel par le monothéisme abrahamique judéo-islamo-chrétien d’expressions gréco-latine et arabe. L’ouverture à l’altérité, notamment confessionnelle, est saine et avantageuse.   
En réalité, deux autres chantiers titanesques tout aussi importants attendent la pensée théologique et philosophique islamique en France et de par le monde. D’abord, la réflexion fondamentale relative à la question impérieuse de l’égalité ontologique et foncière entre les hommes et les femmes dans les schèmes mentaux islamiques. Il faut finir à jamais avec la prétendue prééminence des premiers sur les secondes. La condition infrahumaine dans laquelle sont reléguées de nombreuses femmes musulmanes doit être dirimée par une compréhension progressiste et novatrice de la révélation coranique et de l’histoire du monde islamique. Elle doit promouvoir la dignité humaine dans sa composante féminine partout et tout le temps. Avec l’égalité ontologique, il faut l’égalité juridique. La justification de la phallocratie et du sexisme par des élucubrations exégétiques d’un autre temps est inacceptable. Les lois de la République pallieront toutes les obstructions du machisme.   
Le second chantier est celui consacré à la désacralisation de la violence. Pourfendre l’idée d’une quelconque sanctification de la guerre et s’insurger en s’inscrivant totalement en faux contre l’idéologie du combat sacré dans le sentier de Dieu. Continuer à croire qu’il y a une quelconque efficacité à la violence est en soi problématique pour les hommes. Mais soutenir qu’elle puisse être commanditée par la transcendance relève réellement d’un archaïsme de la pensée tout à fait inacceptable et inopérant en ce XXIème siècle. Convoquer les phalanges angéliques telles des puissances célestes pour assister les armées terrestres dénote une véritable arriération. Tuer au nom de Dieu est un attentat contre l’homme et justement contre la transcendance. Là est le scandale sacrilège. 
La bataille des idées sera gagnée et ces chantiers seront menés à bien lorsqu’on aura garanti l’émancipation du sujet musulman par rapport à la « communauté » et son affranchissement par rapport à la pression du groupe. On réussira lorsqu’on aura assuré le découplage du champ du savoir et de la connaissance d’avec celui de la révélation et de la croyance. La laïcité comme un acquis de la modernité et une conquête de l’esprit humain, le garantit. Elle doit être comprise comme un principe de liberté et d’émancipation. C’est non seulement la liberté de croire ou de ne pas croire mais surtout la liberté de pouvoir changer de croyance. Elle est aussi la loi qui garantit le libre exercice de la foi aussi longtemps que la foi ne prétend pas dicter la loi avec toujours le primat de la loi sur la foi.  
La Majalla : Comment l’islamologie peut sauver l’Islam de France des égarés de la religion ?
Ghaleb Bencheikh :L’islamologie savante, l’islamologie moderne se doit de sauver la tradition islamique du suicide de la pensée. Elle doit recouvrer ses lettres de noblesse à l’université française comme une discipline de prestige ouverte à tous. L’islamologie savante, outre son étymologie indiquant un discours rationnel sur le fait islamique, doit préserver les esprits de tout abrasement de la réflexion et de la négation de l’intelligence, par-delà l’appartenance confessionnelle. Le fondamentalisme islamiste y confond inconsciemment les contingences humaines du message révélé avec l’essence divine de ce message. Les premières s’articulent dans l’histoire, la seconde est assurément atemporelle et métahistorique. Le magistère intellectuel et idéologique du wahabo-salafisme a fait beaucoup de dégâts. De plus, la conception sociale des Frères musulmans, mêlant militantisme religieux et activités sociales et éducatives, entérine l’idée qu’ils ont pu pénétrer le « désir politique » de Dieu et scruter la volonté divine. 
Des instituts d’islamologie fondamentale et appliquée seront les lieux des études et de la recherche pour une production savante assainie des scories d’une construction humaine sacralisée par méconnaissance. Ce seront aussi la dé-dogmatisation de l’histoire et dépolitisation de la religion. Aussi une sociologie de l’espérance et une téléologie terrestre de la grandeur de l’homme permettront-elles assurément d’immuniser les jeunes générations de l’intolérance fanatique. Elles devront les prémunir du danger du radicalisme et de ses méfaits. Il est temps d’en finir avec les lectures rétrogrades et attentatoires à la dignité humaine d’un corpus éculé et dépassé. Et nous pourrons renouer, encore une fois, avec l’humanisme dans une quête solidaire du sens de l’avenir. Un avenir de paix et de fraternité pour tous les hommes.
C’est aussi un temps où l’éveil des consciences poursuit l’idéal développé par l’humanisme des Lumièrestel enseigné pour défendre la personne humaine contre l’arbitraire de l’autorité, contre les préjugés et contre les contingences et les égarements de la tradition idéologisée lorsqu’elle broie l’individu et ignore le sujet autonome. 
Toute cette période de l’histoire dans le sillage de la Renaissance doit être étudiée, instruite, ingérée, critiquée et dépassée. Et, on ne pourra pas pallier les problèmes épineux actuels par une fidélité mimétique au passé dans une rétraction du monde islamique à ses origines, considérant que ce qui l’a précédé est un temps d’ignorance. Tout comme on ne peut pas se permettre de méconnaître tous les apports constitutifs de la modernité considérés comme émanant de dispositions impies ! 
La modernité est aussi un mode de reproduction politique et de gestion des affaires de la Cité, fondé sur la dimension institutionnelle de ses mécanismes de régulation. Elle suppose une modification du sens temporel de la légitimité. L’avenir dans la modernité remplace le passé et rationalise le jugement de l’action associée aux hommes. C’est la possibilité politique de changer les règles du jeu de la vie sociale par le droit. La norme juridique doit être une émanation rationnelle des hommes s’appliquant aux hommes. Et pour être obéie, la loi n’aura pas besoin de se fonder sur un régime discursif de la vérité revendiqué par les religieux. La séparation des deux ordres religieux et politique est une avancée considérable. Elle ne souffre aucune discussion. 
Enfin, la France aura l’islam qu’elle mérite : celui de l’intelligence, de la beauté, de l’humanisme ou bien celui de la médiocrité, de la terreur et de l’épouvante. À nous de choisir et de tout mettre en œuvre pour que ce soit le premier et jamais le second.