Sadek SELLAM: L'Islam est compatible avec une laïcité qui concilie liberté d'expression et respect de la dignité des croyants

L'escalade aurait pu être évitée en faisant la part de l'émotion et de la réprobation fort compréhensibles après la décapitation de l'enseignant du Val-d'Oise
 
* Cette crise des relations de la France avec l'Islam laissera sûrement des traces. Mais les passions finiront par rester le fait des seuls idéologues qui font de l'anti-Islam leur principal fond de commerce.

Sadek Sellam, historien de l'Islam contemporain, enseignant, écrivain franco algérien, auteur de plusieurs ouvrages dont "la France et ses musulmans. Un siècle de politique musulmane (1895-2005)". Fayard, 2006. Traduction arabe aux éditions Kalima. Abou Dhabi en 2012.
Livre à paraître: Un demi-siècle d' « organisation de l'Islam en France ». Déficits éducatifs et crise de la légitimité religieuse.
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La Majalla: Comment vivent les musulmans de France cette crise où des Etats musulmans et instances islamiques modérés en arrivent à appeler au boycott des produits français ?
Sadek Sellam : c'est une crise sans précédent où les musulmans les mieux intégrés et les plus éloignés des radicalismes se trouvent mis dans le collimateur au moins des commentateurs-idéologues. Cela avait commencé par les réactions hostiles au mot « séparatisme » et à la phrase du discours du président Macron portant sur une supposée « crise mondiale de l'islam » en tant que religion. Mais le plus important dans ce discours du 2 octobre, c'est l'annonce d'un financement de 10 millions d'euros accordé à la FIF (Fondation de l'Islam de France). C'est la première fois qu'un montant aussi important se trouve alloué à une instance présidée par un musulman. Le 2 octobre, le président Macron a annoncé aussi l'ouverture prochaine, sous l'égide de la FIF,  d'un Institut d'enseignement et de recherches sur l'Islam doté de moyens conséquents. Le discours des Mureaux fut considéré comme globalement positif par tous ceux qui se souviennent des sabotages des nombreux projets analogues et qui étaient désespérés par le déficit éducatif qui crée le « terreau » des radicalisations de jeunes musulmans .
La Majalla: Pourtant ce discours a été très critiqué par des musulmans...
Sadek Sallam :C'est parce que l'islam en France manque de direction spirituelle que  les musulmans français se déterminent encore en fonction des réactions d'instances légitimes et modérées , comme la prestigieuse université d'El Azhar, l'Union mondiale des Oulama musulman ou l'association des Oulama musulmans d'Algérie. Celles-ci n'ont retenu que la phrase à problèmes du discours présidentiel. Il était alors possible d'éviter l'escalade en informant ces instances de l'importance de la décision de doter la communauté musulmane de moyens pour remédier au déficit éducatif, et en leur expliquant que cette phrase malheureuse était empruntée à un politiste sécuritaire peu intéressé par l'éducation des jeunes musulmans. Le président Macron ne refusant pas le dialogue, il accepta de remplacer « séparatisme » par un mot moins contestable, il était possible de mettre cette mini-crise sur le compte du malentendu. D'autant qu'il avait eu le courage d'imputer la « ghettoïsation » à la « lâcheté » des pouvoirs précédents, au lieu d'incriminer le seul Islam comme le font régulièrement ceux qui pleurent sur les fameux « territoires perdus de la République ». Les points de vue auraient pu être rapprochés en citant ce louable examen de conscience comme exemple à suivre à l'intention  des dignitaires musulmans et autres membres de la Nomenklatura islamique de France qui parlent souvent de soufisme, mais omettent de s'inspirer du grand mystique de Bagdad du III° siècle, Mouhacibi, dont le surnom signifie « celui qui pratique l'examen de conscience ». L'escalade aurait pu être évité en rappelant au président Macron que les critiques qui lui sont adressées sur cette phrase émanent d'instances sunnites modérées avec lesquelles la prévention des radicalismes et la lutte contre le terrorisme  peut se faire plus efficacement. Les instances islamiques de France auraient pu aider à ce rapprochement  pour éviter l'escalade qui a conduit à la regrettable situation où l'on a l'impression fâcheuse d'une mobilisation de tout l'Islam contre la France. Cette carence des « représentants » des musulmans de France s'explique par la structure clanique du CFCM, qu'aggrave le conflit qui oppose son président au tout nouveau, et très contesté recteur de la mosquée de Paris. Ce dernier refuse toute concertation au sein du CFCM qu'il essaya, en vain de présider le 19 janvier dernier. Cet avocat préfère faire cavalier seul et s'adresser directement aux autorités et aux médias en se substituant au président du CFCM. Cela est dû à  la  surenchère dans laquelle il s'est lancée dans l'espoir d'obtenir des satisfécits, médiatiques ou ministériels. Il s'empresse de présenter le moindre signe assimilable à une approbation (rencontre avec un préfet, selfie avec un ambassadeur,...) comme un soutien franc et massif, pouvant remédier à son manque de légitimité religieuse et à faire oublier les entorses à la légalité déplorées lors de la « démission »-surprise du précédent recteur, Dalil Boubakeur. Il est regrettable que les médias aient négligé de commenter  cette sérieuse crise de la légitimité religieuse à la tête de la prestigieuse, mais paralysée mosquée de Paris, qui dure depuis le 11 janvier et qui ne cesse de s'aggraver.  
*La critique du nouveau recteur par le syndicat des imams officiels algériens est-elle le signe de cette aggravation ?
-Ce très modéré syndicat est sorti de ses gonds quand le « recteur » s'est empressé de critiquer les instances qui appellent au boycott des produits français. L'avocat devenu recteur avait mécontenté les milieux religieux quand il s'est permis d'apporter son soutien à Charlie. C'était dans une interview au Figaro, qui ne semble l'avoir publiée qu'au prix de cet oubli de la défense légitime de la dignité des croyants. Cela a d'autant plus étonné qu'il y a une dizaine d'années, cet avocat militait pour une loi...anti-blasphème !
En tant que responsable d'une instance religieuse, il aurait dû appeler à concilier la liberté d'expression et respect de la dignité des croyants. Dans sa course éperdue pour la médiatisation, il a « oublié » le droit des citoyens croyants (et pas seulement musulmans) au respect. Ce qui implique une laïcité à deux vitesses : les super-citoyens qui se réclament d'une liberté d'expression sans limites, et les sous-citoyens qui, parce que croyants, voient leurs droits minorés.
Cette étonnante prise de position faisait néanmoins l'objet d'une réprobation à voix basse et en petit comité, y compris parmi les imams algériens détachés en France à qui la mosquée de Paris ne reconnaît pas la liberté de s'exprimer, alors qu'elle approuve les caricatures contre le Prophète.
Mais entre le soutien à Charlie par le recteur et sa condamnation par le patient syndicat des imams algériens, il y eut la phrase présidentielle, prononcée dans l'hommage au malheureux professeur décapité sauvagement à Conflans-Sainte Honorine, pour approuver la continuation de la publication des caricatures contre le Prophète.
*Sans cette phrase, le calme serait revenu à votre avis ?
-L'escalade aurait pu être évitée en faisant la part de l'émotion et de la réprobation fort compréhensibles après la décapitation de l'enseignant du Val-d'Oise.
Mais cette affaire a relancé les controverses autour des caricatures de façon plus violente que lors du procès de Charlie. La réprobation a cessé d'être le fait de personnalités et d'instances purement religieuses. Elle s'est exprimée par la bouche de chefs d'Etat modérés, parmi lesquels deux monarques arabes descendants directs du Prophète. L'un d'eux est « Commandeur des Croyants » et ne peut renoncer à sa légitimité religieuse en continuant d'ignorer cet acharnement contre le Prophète de l'Islam, érigé en « tête de turc » pour quiconque veut prouver sa virtuosité artistique. L'autre a publiquement regretté avoir fait le voyage de Paris pour participer à la marche anti-terroriste du 11 janvier 2015. Le très modéré Haut Conseil Islamique d'Alger a pris lui aussi la défense du Prophète et s'étonne de voir la liberté d'expression réduite aux seules attaques contre « Nabi ar Rahma ». Les milieux laïcistes, à défaut de prendre acte une fois pour toutes de la place qu'occupe le Prophète dans l'esprit de tout musulman, devrait s'interroger, quand les passions auront céder un peu de place pour la  raisons, sur ce qui amène une grande partie de l'Islam modéré à se dresser contre cette singulière conception de la laïcité, qui n'est ni celle de Jean Jaurès, ni celle d'Aristide Briand.  
*Que faudrait-il faire pour prévenir ce genre de crise ?
-Cette crise des relations de la France avec l'Islam laissera sûrement des traces. Mais les passions finiront par rester le fait des seuls idéologues qui font de l'anti-Islam leur principal fond de commerce. A ce moment-là et, sans doute, lorsque l'Islam cessera d'être un enjeu électoral, il pourra y avoir des débats constructifs sur la liberté d'expression. Les musulmans, qu'un vrai terrorisme intellectuel (utilisant le terrorisme comme prétexte), empêche de participer utilement à des échanges qui les concernent pourtant au premier chef, pourront y contribuer utilement. Ils rappelleraient alors que l'anticléricalisme qui inspire les caricatures si jaloux, à juste titre, de leur liberté d'expression, devrait consister prioritairement à tourner en dérision des membres du « clergé ». Et celui créé par les « organisateurs » laïques de l'islam, durant ces dernières années, ne manque ni d'illettrés, ni de corrompus, ni de folkloriques. Jusqu'ici, les commentateurs et autres caricaturistes les auront épargnés. Cela s'explique en partie par le fait que l'information sur l'Islam en France reste digne de celle des régimes à parti unique. Mais cela n'excuse pas le manque de curiosité sur la médiocrité théologique des membres des bureaucraties plus ou moins religieuses mises en place sous la houlette de l'Etat laïque. Mais ce qui dissuade de tourner en dérision ces « bureaucrates de la foi », ce sont les prétendues protections ministérielles dont prétendent bénéficier tel « recteur » et tel autre président de fédérations. Dans ces conditions, réduire l'anti-cléricalisme et ramener la liberté d'expression aux attaques récurrentes contre le seul Prophète, est plus le signe d'un acharnement suspect que la marque d'un grand courage.
Les souvenirs de la multi-séculaire amitié franco-musulmane finiront par reprendre le dessus et permettront de privilégier le dialogue pour dissiper les malentendus et recourir à la froide raison pour aborder tout nouveau problème lié de près ou de loin à l'islam.
On se rendra compte alors que les actes du président Macron ont autrement plus d'importance que les éléments de langage empruntés à quelque politiste sécuritaire peu attaché à la qualité des relations entre la France et l'islam. On retiendra qu'en dotant l'Islam en France des moyens d'éduquer ses jeunes et de former une élite, il contribue à prévenir les crises de demain et à mettre au point les relations de la République avec une religion mal-aimée et qui ne demande qu'à être traitée au même titre que les autres monothéismes avec lesquels elle dialogue parfois mieux qu'avec les pouvoirs publics, notamment en période préélectorale.
L'Institut que le président Macron demande à la FIF d'ouvrir pourrait enseigner des matières qui n'ont pas le droit de citer dans les enseignements universitaires dominés par le tout-sécuritaire : l'éthique musulmane abandonnée par l'islamologie depuis les départs d'Arnaldez et d'Arkoun ; l'histoire intellectuelle des musulmans en France sciemment négligée par la sociologie de l'immigration aussi bien que par la science politique sécuritaire ; et l'histoire des relations de la République avec les musulmans du Maghreb et du Machrek qui permettra de rappeler que la France était le seul pays européen qui eut droit au titre de « Dawla al Habiba »- la Nation Amie.