La polémique du viol et de la peine capitale dans les pays d’Afrique du Nord…

 
* Tunisie est dotée d’un arsenal juridique pour lutter contre la violence à l’égard des femmes, cependant, face aux violences sexuelles, le recours à la justice et à ses procédures épineuses est difficilement accessible
 
* Les femmes, universitaires, députées, étudiantes, femmes au foyer, et même sécuritaires, sont agressées tous les jours et ne cesse de s’accroître dans le monde entier

Des écrits qui datent de la période de la Grèce antique à la Bible, en passant par les lettres des premiers explorateurs, la violence sexuelle a longtemps été une partie brutale de l'histoire humaine. Certaines agressions ont même changé le cours de l'histoire.
Pendant la plus grande partie de l'histoire, le viol n'a pas été considéré comme un crime parce que les femmes étaient considérées comme des biens et, par conséquent, elles étaient dépourvues de droits. Oter des terres ou des femmes, cet acte d'agression fut une affirmation de la force et de la masculinité de l’homme. Dans la plupart des cultures, les mariages étaient arrangés et l’homme achète la mariée à son père. Le viol fut initialement considéré comme un crime, uniquement en termes de violation des biens d'un autre homme. La punition était infligée à un homme ayant endommagé les biens du mari - sa femme - par le viol. Très souvent, la femme violée était également punie comme adultère, indépendamment de son manque de complicité dans l'agression. Par exemple, les anciennes femmes hébraïques violées étaient considérées comme souillées et lapidées à mort.
Tout au long de l'histoire anglaise, la punition du violeur est soit la castration soit la mort. Cependant, pour bénéficier de la justice légale, la victime de viol devait appartenir à une classe privilégiée: ‘’… si un membre de la classe féodale commet ses crimes contre quelqu'un qui n’appartient pas à la classe noble, il est à l'abri des poursuites, ou du moins de la punition’’, a écrit Sidney Painter dans History of the Middle Age. Avant le XIIIe siècle, une femme violée devait être une vierge riche et possédée pour dénoncer l’agresseur.
Il sembla, pendant un moment, que les choses avaient changé, lorsque plusieurs femmes bien connues ont publiquement accusé, en 2017, le producteur hollywoodien Harvey Weinstein d'agression sexuelle. Des milliers de femmes à travers le monde ont parlé de leurs propres expériences déchirantes, encourageant d’autres victimes à dénoncer les violeurs et à se rendre à la police. C’est ainsi que le mouvement #MeToo est né. Weinstein purge actuellement une peine de 23 ans de prison pour viol au troisième degré et deux condamnations pour actes sexuels criminels ; il doit maintenant faire face à un total de 11 accusations d’agressions sexuelles à Los Angeles. 
Les femmes, universitaires, députées, étudiantes, femmes au foyer, et même sécuritaires, sont agressées tous les jours et ne cesse de s’accroître dans le monde entier. 
Elles étaient jeunes, pétillantes, belles et… puis, elles sont mortes à la fleur de l’âge…  Chaima et Rahma sont parties tôt, laissant derrière elles des points d’interrogation, des hurlements, des lamentations, des familles déchirées et des parents écrasés par la douleur. Les sociétés arabo-musulmanes se trouvent scandalisées par des crimes odieux. Comment est-il possible que de tels crimes aient lieu ? A qui la faute ? Est-ce à ces criminels inhumains au sang froid ? À l’Etat incapable de garantir la sécurité de ses citoyens ? Aux systèmes éducatifs défaillants et improductifs ? 
Hélas ! Il est facile de trouver le bouc-émissaire parfait et imputer ses échecs à la malchance !
 




Rahma Lahmar (29 ans), retrouvée morte, vendredi 25 septembre 2020,dans un fossé sur la route au niveau de Ain Zaghouan, Tunis.

 


Viol et meurtre de Rahma en Tunisie :
Quelques jours après le drame survenu au Maroc, le viol et meurtre d’un jeune enfant, Adnan (11 ans), les Tunisiens se réveillent sur une tragédie. Rahma Lahmar (29 ans) a été retrouvée morte, vendredi 25 septembre 2020, soit quatre jours de sa disparition, dans un fossé au bord de la route La Marsa-Ain Zaghouan. Elle a été agressée, violée et froidement tuée. 
Le suspect a été immédiatement arrêté. Il a avoué l'avoir tuée et lui avoir volé son téléphone portable, selon les informations publiées par le ministère de l'Intérieur.
Débat sur la peine de mort :
Indignés, les Tunisiens sont sous le choc. Le viol et meurtre de Rahma ont enflammé le débat sur la peine de mort. Les proches de la défunte Rahma ont organisé une marche protestataire et se sont dirigés vers le palais de Carthage, appelant à l'exécution de l’assassin.
 




Rassemblement dénonçant un féminicide dispersé à Alger - Farah ABADA

 


Pression occidentale :
Depuis que la Tunisie a obtenu son indépendance en 1956, 135 personnes, dont 129 sous le premier président de la République, Habib Bourguiba, ont été condamnées à mort.
Si la dernière exécution date de 1991, la peine de mort n’a pas été abolie ; elle figure toujours dans l’arsenal juridique tunisien. La Tunisie a adopté en 2015 une nouvelle loi antiterroriste qui punit de mort les auteurs d’attentats. ‘’Est puni de mort quiconque commet sciemment un meurtre contre une personne jouissant d'une protection internationale.’’ La peine de mort est, également, prévue, en cas de prise d'otage, de séquestration meurtrière, de crime terroriste ou de viol.
Face à une opinion publique majoritairement favorable à la peine capitale et à la vive indignation des Tunisiens, les abolitionnistes ont du mal à avancer leurs arguments. Rares sont les personnalités publiques ou les partis politiques à exprimer leur rejet de cette sanction. L’ancien président Moncef Marzouki a modifié sa photo de couverture sur Facebook pour mettre à la place une potence barrée de rouge.
Quant au président tunisien, Kais Saied, il s'est dit favorable à l'application de la peine de mort dans l'affaire récente du meurtre de la jeune Rahma, qui a relancé le débat sur la peine capitale après près de trois décennies moratoire. ‘’Nous fournirons [à l'accusé] toutes les conditions de légitime défense, mais s'il est prouvé qu'il a tué une ou plusieurs personnes, je ne pense pas que la solution soit de ne pas appliquer la peine de mort’’, a déclaré Saied, lors du conseil national de sécurité en dépit du moratoire sur la peine capitale en vigueur depuis 1991.
Amnesty International s’est dite ‘’choquée’’ par la position du président tunisien. Amna Guellali, directrice régionale adjointe pour l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient à Amnesty International, a déclaré que ‘’la Tunisie n’a procédé à aucune exécution depuis 1991. L’annonce du président en faveur de la peine de mort est choquante et va à l’encontre de la pratique établie depuis des décennies consistant à ne pas procéder à des exécutions. Kais Saied est le premier président à faire part de son intention d’appliquer les sentences capitales en Tunisie’’.
‘’La reprise des exécutions serait un coup dur pour toutes les avancées en matière de droits humains que le pays a connues jusqu’à présent. Nous engageons le président tunisien à revenir sans attendre sur cette annonce inquiétante, qui ferait reculer et non progresser le bilan de la Tunisie en matière de droits fondamentaux. Nous invitons aussi le gouvernement à instaurer immédiatement un moratoire sur les exécutions, en vue d’abolir la peine de mort’’, a-t-elle martelé.
‘’Sans nul doute, le meurtre est un crime atroce et les auteurs de tels actes doivent être traduits en justice. Mais quel que soit le degré d’horreur des crimes commis, il ne saurait servir d’excuse pour éliminer un être humain. Aucune preuve crédible ne permet d’attester que la peine de mort a un effet plus dissuasif sur la criminalité qu’une peine de prison prononcée à l’issue d’un procès équitable’’, a-t-elle ajouté.

 




Tunis, le 25 septembre 2020, les proches de Rahma se sont dirigés vers le palais de Carthage, appelant à appliquer la peine de mort.

 


 
Promulgation de la loi relative à l’élimination des violences faites aux femmes…Les défis restent encore à relever…
Tunisie est dotée d’un arsenal juridique pour lutter contre la violence à l’égard des femmes, cependant, face aux violences sexuelles, le recours à la justice et à ses procédures épineuses est difficilement accessible.
Malgré l'approbation de la loi n ° 58 de 2017 ‘’relative à l'élimination de la violence à l'égard des femmes’’, censée simplifier les procédures de dépôt de plainte, ces procédures restent un chemin difficile et plein d'obstacles pour les victimes. Cette loi vise ‘’à mettre en place les mesures susceptibles d’éliminer toutes formes de violence à l’égard des femmes fondée sur la discrimination entre les sexes afin d’assurer l’égalité et le respect de la dignité humaine, et ce, en adoptant une approche globale basée sur la lutte contre les différentes formes de violence à l’égard des femmes, à travers la prévention, la poursuite et la répression des auteurs de ces violences, et la protection et la prise en charge des victimes.’’
 
Banalisation des violences…
La scène politique n’est pas épargnée… Les politiciennes sont, également, victimes de violence. Sur les réseaux sociaux, des vidéos filmées au sein même du Parlement, circulent : menaces, humiliation, violence verbale, remarques sexistes et misogynes… Tout un climat hostile qui vise à rabaisser la femme et à l’enfermer dans des stéréotypes tenaces.
Viol et assassinat de Chaima en Algérie :
Portée disparue depuis quelques jours, Chaima F., (19 ans), est attirée dans une station-service abandonnée à 80 km à l'est d'Alger par un repris de justice, ‘’avant de la violer, de la frapper, et de la jeter par terre pour la brûler en l'aspergeant d'essence’’, indique le procureur général de Boumerdès. Arrêté rapidement, le meurtrier est poursuivi pour ‘’viol’’ et ‘’meurtre avec préméditation avec usage de torture et méthodes barbares’’.
Chaima a été enlevée par un jeune homme, contre lequel elle avait déposé plainte pour abus sexuels en 2016. Son corps a été retrouvé le 02 octobre 2020.
Les Algériens sont divisés. Certains prolifèrent des discours haineux et justifient le crime : ‘’Elle n'avait qu'à s’habiller correctement’’, ‘’les femmes provoquent les hommes’’… des commentaires qui ont inondé les réseaux sociaux. D’autres ont fermement condamné ce crime et décidé de protester contre ces atrocités.
Le drame a déclenché des appels à l'action contre la violence sexiste en Algérie. Les internautes, tout comme la mère de la victime, ont appelé le président Abdelmajid Tebboune à appliquer la peine de mort suspendue en Algérie depuis 1993.
Un rassemblement de protestation a été organisé le 08 octobre, à Alger, pour dénoncer ce crime infâme, en parallèle d'un autre sit-in devant le consulat d'Algérie dans le 11earrondissement parisien. Les militants ont dénoncé ‘’le laxisme de l'État algérien, la complicité des agents de sécurité et du corps judiciaire et la banalisation des violences faites aux femmes par la société’’.
Le Collectif des femmes libres et indépendantes de Bejaia, une ville de la côte nord-est de l'Algérie, a déclaré que l'assassinat de Chaima ‘’s'ajoute à la longue liste de fémicides, qui continue de s'allonger face au silence complice, à la justification de la violence et à l'absence de mesures réelles.’’
Pour ‘’briser le silence’’, le collectif a appelé à une manifestation à Bejaia. Les appels à l'action et à la solidarité se sont répandus dans tout le pays.
Le groupe Femmes algériennes pour un changement vers l'égalité a, également, organisé un rassemblement à Alger, pour ‘’dénoncer les crimes odieux’’. 38 femmes ont été tuées en 2020 en Algérie.
En mémoire de la victime, un message est massivement partagé sur les réseaux sociaux : ‘’Je suis Chaima, j'ai été violée en 2016 et j'ai eu le courage de déposer plainte dans une société conservatrice. Je suis toujours Chaima, on est en 2020 et j'ai été violée une nouvelle fois par le même violeur qui m'a poignardée et brûlée. #JeSuisChaima’’.
Cependant, Hassina Oussedik, directrice d'Amnesty International pour l'Algérie estime que ‘’la peine de mort n'est pas un moyen de dissuasion’’. ‘’C'est discriminatoire et ne protège pas les plus vulnérables’’, a-t-elle déploré.
Oussedik a ajouté qu'il fallait ‘’changer les mentalités et le système judiciaire pour la prise en charge psychologique et juridique des victimes, lancer des campagnes nationales de sensibilisation, ouvrir des centres d'écoute et d'hébergement et former les différentes institutions’’.