Du fond de sa cellule, Rajabu Kilamuna (réfugié) : La Tunisie est une prison à ciel ouvert

Avec un long et périlleux qui l’a porté de son pays natal la République Démocratique du Congo (RDC), proie à une guerre civile, vers la Tunisie, où Rajabu Kilamuna est l’arrêt actuellement, ce «troubadour» de l’humanitaire, a fait un détour par le Soudan, avec la sécession du Sud, et les troubles au Darfour.
De cette «épopée» loin de sa mère-patrie parsemée d’embuches, et de larmes, mais surtout portée par l’espoir, notre invité ouvre les portes de sa cellule à «Majalla». D’où cette interview :
 
Pouvez-vous vous présenter ?
Je suis Rajabu Kilamuna, né en RDC, en 1975. J’ai fui mon pays à cause de la guerre et la mauvaise gouvernance, pour suivre mes études au Soudan, et travailler dans le domaine humanitaire, avec les instances des nations-Unis, l’Unicef, le Fonds des Nations unies pour la population (Unefpa). Aussi, observateur avec le Centre Jimmy Carter des Droits de l’homme, pour le référendum de l’indépendance du Sud Soudan.
Au Darfour, je me suis occupé des femmes violées et des déplacés par la guerre. Aussi, des enfants en conflit avec la loi, et les victimes de la lèpre en les aidant à monter des microprojets. En tout, je suis resté 16 ans dans ce pays, où j’étais membre et chercheur au Centre des Etudes de l’Islam et du monde contemporain à Khartoum. 
Je suis en Tunisie depuis 7 ans, activiste dans le domaine des Droits de l’Homme, suis spécialiste en gestion humanitaire et résolution des conflits, et aussi coordinateur de l’Association «Migrants Sans Frontières» (MSF). Ex-Présidents de l’Association des Etudiants congolais à l’étranger. J’ai aidé des réfugiés du RDC au Soudan, certains ont pu regagner les Etats-Unis. 
 
Comment définissez-vous votre statut en Tunisie ?
Depuis 2013, je dispose de consulting, de services administratifs et de conseils, et de logistiques, négoce et intermédiaire. Etude de marché et sondage.
Je suis en situation régulière, en parallèle à mes activités humanitaires, où je suis bénévole.
Le fruit de mon bureau est versé pour les activités humanitaires. Malgré mon partenariat avec maintes, je ne dispose d’aucun financement.





 
Quelle est la situation de l’immigration clandestine en Tunisie ?
Je préfère parler de «migration sans documents».
 
Existe des évaluations concernant leur nombre ?
Il n’existe nullement de statistiques ou de recensements. Même les grandes organisations, disposant de moyens colossaux sont incapables d’effectuer cette tache. Mais on peut aisément avancer le chiffre de quelques dizaines de milliers.
Ils sont (par ordres décroissant) Ivoiriens, Guinéens, Congolais, Maliens, Burkinabés, et autres nationalités.
 
Comment jugez-vous le comportement des Autorités Tunisiennes envers cette immigration ?
Les autorités ne coopèrent pas assez avec les associations agissantes dans le domaine des Droits de l’Homme, et plus particuliers, des étrangers migrants, surtout originaires de l’Afrique-Subsaharienne. Cette politique n’est transparente et souffre de confusion. Parfois en contradiction avec les législations en vigueur en Tunisie, et même avec les Conventions internationales et les protocoles signés par ce même pays. Mais aussi les conventions africaines des Droits et des peuples, auxquelles adhère la Tunisie. 
En dépit de tous ces engagements, la Tunisie ne fait pas preuve de rigueur dans son comportement envers l’immigration en général, et sans documents en particulier. Les subsahariens souffrent doublement de cette situation : à la fois de racisme, de traite des êtres humains, et d’exploitation, sans oublier les arrestations arbitraires et abusives...
Ils sont placés dans des centres de détention arbitraire, ne jouissant d’aucune légalité, et sans figurer sur aucun document du ministère de l’Intérieur. Ces centres sont gérés par les services de sécurité ainsi que par la garde Nationale. A l’exemple du Centre El-Ouardia que je qualifie comme étant le Guantanamo tunisien.
En bloquant les immigrés qui cherchent à rejoindre l’Europe, la Tunisie, se transforme en simple «gardien de l’Europe», car ce pays ne constitue qu’une halte dans le long et périlleux voyage vers l’Europe.
Ainsi, la Tunisie se transforme en «prison à ciel ouvert» des migrants. Car si l’entrée est assez difficile, en sortir est presque impossible, même pour ceux disposant de titres de voyages et de documents en règle.
L’octroi des titres de séjour, est d’une sévérité telle, que l’obtention de ce document relève plutôt du miracle. Cette situation fait qu’un nombre incalculable de migrants sans documents, se trouvent en situation irrégulière envers les législations de ce pays.
Tout immigré prétendant à régulariser sa situation, est sommé de s’acquitter d’une amende proportionnelle aux semaines qu’il a passé en Tunisie en situation irrégulière, à savoir l’équivalent d’environ 6 dollars par semaine. Je vous laisse calculer la somme due par un immigré en situation irrégulière depuis des années.
Tout immigré voulant régulariser sa situation, va se trouver devant un dilemme impossible à résoudre. S’acquitter de l’amende qui peut s’élever à quelques milliers de dollars parfois, ou acquérir un billet d’avion pour un aller sans retour à son pays. Dans ce cas-là, la tentation de s’embarquer et tenter la chance vers l’Europe l’Italie en particulier, est plus qu’alléchante.
La Tunisie est un pays démocratique, disposant d’une Constitution, que tout pays africain rêve d’en disposer. Un pays, où les Droits de l’Hommes et les libertés devraient être respectés. Mais sur le plan réel, la situation s’apparente à celle de la Grèce antique, où les étrangers ne peuvent prétendre à disposer des mêmes droits que les autochtones.
Pour tout immigré se trouvant en conflit avec un Tunisien, ne peut s’adresser à la police, car il sera vite arrêté. Ce climat de suspicion a dynamité toute confiance entre ces immigrés et toute autorité en général. Les immigrés qui dans une proportion presque ne savent nullement lire la langue, se trouvent dans l’obligation de signer un procès-verbal rédigé en la langue officielle du pays, sans bénéficier de la présence ni d’un traducteur, et encore moins d’un avocat.
Certains policiers, sans généraliser, se comportent comme des sbires d’une dictature digne de la période de l’ex-président Ben Ali. Certains autres, assument leurs missions dans un respect des législations, mais aussi sont réellement animés d’un vrai désir de faire changer la situation vers le meilleur. A savoir assurer la sécurité du pays et des citoyens, tout en agissant envers toute personne autochtone ou étrangère, en tout respect de la dignité humaine.
Les subsahariens, même ceux qui disposent d’un titre de séjour, et vivent une situation matérielle aisée, subissent un racisme assez effroyable. Certes, on ne peut généraliser ou accuser tout le peuple. Mais je vous laisse imaginer les sensations d’un subsaharien devant des chuchotements et moquerie en une langue qu’il ne peut comprendre. Les choses arrivent parfois à des insultes racistes claires et déclarées. Même dans certains cas, à la violence est physique, comme l’a relaté la presse locale à maintes reprises. Ceci tout en portant un vif merci, à une frange de la population qui nous accueille avec respect, et en toute dignité.
Toute cette sédimentation pousse l’immigré à prendre des embarcations de fortune, et mettre sa vie en danger, dans un souci de rejoindre l’Europe.
 
Comment la pandémie du Covid-19 a aggravé la situation des immigrés en situation non-régulière ?
La situation précaire que vit l’immigré sans documents, fait qu’il ne trouve du travail que dans des chantiers ou autre occupation journalière similaire. La pandémie a freiné l’activité ou l’a stoppé. Ce dernier se voit alors en chômage. Cette situation de grave précarité, à savoir un chômage sans issue à l’horizon touche la gente masculine que féminine. Un grand nombre de filles immigrées, ont été congédiées par les familles qui les emploient.
Sans oublier qu’ils vivent cette pandémie, à l’instar de tous les Tunisiens, et même pires, vue la situation de chômage et de précarité, mais aussi l’absence de tout programme de protection au profit de ce groupe.
Les immigrés de tous bords, ne peuvent que remercier la société civile en général, et en plus précisément les associations humanitaires locales, sans oublier de porter le plus noble des saluts, vers tous les Tunisiens pour leurs extraordinaires générosités, et aussi les efforts fournis pour nous assister.
 
Quelle(s) solution(s) voyez-vous pour votre cas personnel ?
Je suis en arrêt arbitraire depuis environ neuf mois, sans qu’on ne m’adresse aucune accusation officielle, et sans rencontrer aucun juge ou autorité judiciaire.
Verbalement, on m’accuse de constituer un danger pour la sécurité nationale. Jusqu’à ce jour, je n’ai pas encore rencontré ni la police judiciaire ou encore un procureur de la République. Mon arrestation s’est opérée dans le plus grand secret, sans informer du moins le HCR, tant je dispose d’une carte émanant de cette instance prouvant que je dispose du titre de «refugié politique».
Après deux semaines d’arrêt, sans nul contact avec personne, j’ai pu par divers moyens entrer en contact avec le monde extérieur, et par l’occasion alerter le HCR, et toutes les personnes agissantes dans le domaine des droits de l’Homme, surtout des amis avocats.
En ces neuf moins d’arrêt, j’ai été escorté par deux fois vers les locaux de la Police des Frontières et des Etrangers (PFE), où j’ai rencontré mon avocate. J’ai profité de l’occasion pour porter plainte contre la PFE, aussi bien au niveau administratif que judiciaire.
Etant à l’arrêt dans ce centre, je suis dans l’incapacité de suivre la plainte que j’ai portée, ou entamer les procédures qui peuvent me dégager de cette situation. Sans oublier les pressions de la PFE qui me menaçait de me faire quitter le pays d’une manière clandestine.
Ma situation sanitaire se dégrade, car je souffre de douleurs atroces au niveau à la colonne vertébrale, sans oublier d’autres maux. Tout ceci, sans une rencontre avec le personnel médical ou bénéficier du droit d’être transporté vers une unité sanitaire. J’ai maigri et ma situation psychologique s’est détériorée. Je commence à souffrir de troubles urinaires. Sans possibilité d’être ausculté par un ophtalmologue pour pouvoir changer de lunettes.
 
Votre espoir ?
Je ne demande que ma liberté, et pouvoir bénéficier des fruits de la Révolution. A savoir poursuivre mon activité professionnelle et aussi mon engagement associatif, sans oublier m’occuper de ma santé qui s’est trop détériorée…