Disparition de la grande cantatrice Naâma

Un monument de la chanson tunisienne s’en va
Naâma dans un ancien concert en compagnie du virtuose du violon le musicien disparu Ridha Kalai.

*Aventurière à la voix haute bien frappée, entre force et fragilité, Naâma, qui s’est produite, le 24 juillet 2019 en exclusivité à Hammamet, a été adulée par le public.
*Le premier concert public que Naâma a animé était organisé à Sfax. Mais c’est au cours des « Nuits de Ramadan », à la salle El Fath, à Bab Souika, accompagnée de la troupe « Al Manar », dirigée par le virtuose Ridha Kalaï, qu’elle s’était fait une réputation de jeune valeur sûre.

 

Tunis :La scène culturelle et artistique tunisienne vient de perdre dans la matinée du 18 octobre 2020 la célèbre chanteuse et icône de la chanson tunisienne Naâma décédée à l’âge de 86 ans, après une longue maladie et le poids des années
La belle d’Azmour, ce petit village rural au Cap-Bon de la Tunisie, vient de tirer sa révérence. Avec un répertoire de plus de 700 chansons composées par les plus grands musiciens : Mohamed Triki, Chedly Anouar, Ridha Kalaï, Salah El Mehdi, Ali Riahi, Kaddour Srarfi, Ahmed Hamza, Abdelhamid Sassi, Sayed Chatta, Ali Chalgham, Mohamed Nouri, Laroussi Belkir, Ouannès Kraïem et Abdelhamid Slaïti, Naâma, la chanteuse étoile de la Tunisie, est incontestablement la dernière mémoire d’une époque faste pour la chanson tunisienne. 
De son vrai nom Halima Bent Laroussi Ben Hassen Escheikh, Naâma est née dans la ville d’Azmour (Cap Bon-Est de la Tunisie) le 27 février 1934. Elle a grandi dans une famille artistique dans la mesure où son père était un féru d’art et de chant. « Mon père chassait le faucon. C’était sa passion. Il était aussi musicien. Il avait une voix superbe ! Ma mère, aussi, chantait bien. Mais, bien sûr, il était mal vu, à leur époque, de se lancer dans le domaine de l’art », assurait-elle dans une ancienne interview.
Mais Halima a quand même été servie par les conditions qu’elle vivait… Bien dures, puisque ses parents, ayant divorcé, et sa mère s’étant installée à Tunis, elle était en perpétuel va-et-vient entre Azmour et la capitale.
«Ma mère me racontait qu’au cours de certaines veillées, on me demandait d’interpréter des chansons. Ma voix était bien appréciée : j’avais alors 6 ans. Et même si mon enfance n’était pas des plus heureuses, musique et chanson m’ont franchement aidée à ne voir que le bon côté. Et puis, j’ai grandi. J’ai prêté plus d’attention aux chansons. J’admirais Farid Latrache, Oum Kalthoum, Abdelwahab, Leila Mourad, etc », expliquait-elle.
Halima ne pouvait se passer du poste de radio. Et elle apprenait très vite les chansons… Elle était, donc, obligée de compter sur sa mémoire, vu que la radio ne programmait pas tous les jours les mêmes choses !
«  Jeune fille, il m’arrivait, en écoutant Saliha, Choubeïla, Sid Ali Riahi de tout laisser tomber ! Je mimais alors les chansons, et je les interprétais devant un public imaginaire… c’était cela… ma vie, je n’allais ni au cinéma ni au théâtre », se remémore-t-elle. « C’était la radio qui maintenait mes rêves, qui les alimentait, et qui me permettait, d’après les commentaires, d’imaginer la salle et le public. J’avais quand même eu l’occasion de voir des chanteuses, lors de soirées de mariage… Et, avant de m’y rendre, imaginez ma joie ! J’en oubliais même de manger, une semaine à l’avance ! », lançait-elle avec un large sourire. 
«Et puis j’ai eu 16 ans. Je me suis mariée. Et mes rêves ont disparu. Je me suis affaiblie… surtout après ma première grossesse. Paraître au-devant d’un public m’a paru difficile, irréalisable ! Mon fils a eu un an… Et ma passion est revenue. C’est ainsi qu’à chaque fête de mariage où l’on m’invitait, je montais immanquablement sur l’estrade ! Et même si l’on ne connaissait pas mes dons, j’en avertissais mes voisins de table ! Et ces occasions-là m’avaient encouragée, puisque les gens avaient apprécié ma voix », indiquait-elle.
« Ni la sévérité de mes parents, ni ma vie conjugale ne m’avaient freinée. Ma décision avait été fermement prise, après avoir mis au monde mon deuxième fils. Mon mari m’avait laissé agir à ma guise, dans l’espoir que j’allais vite déchanter ! », Assurait-elle.

 

L’ancien ministre des Affaires culturelles tunisien Mohamed Zinealabidine en visite à Naâma dans sa demeure à Azmour.
 


L’âge d’or
Selon les témoignages du critique d’art Tahar Melligi, c’était en 1959, l’âge d’or, au Casino de Tunis que « j’ai vu chanter pour la première fois « Inti wahdek saken qalbi » (Tu es seul dans mon cœur), paroles d’Ahmed Ghraïri et composition de Salah Mehdi.
Il se trouvait, selon le critique d’art, que tout près de la rue Eddiwane, habitait Béchir Ressaïssi, le premier promoteur de disques en Tunisie. Naâma se rendait souvent chez cette famille, à la rue Dar El Bacha. Un lieu fréquenté par les sommités artistiques de l’époque : Ali Riahi, Saliha, Fethia Khaïri, Sadok Thraya, Hassiba Rochdy, Hédi Jouini…
Elle chantait dans les grandes fêtes et les mariages. Elle n’oubliera pourtant jamais cette première fois où elle s’était produite en compagnie de la troupe de Hassen Gharbi. Elle y chanta « Habibi loobitou » de Mohamed Abdelwaheb, arrachant les vivats nourris et enthousiastes des présents. Elle était encore méconnue et avait décidé de chanter « Ashar wen cheghil ana » et « Ana qalbi lik mayel » de Feïza Ahmed, musique de Mohamed Mougi.
A la Rachidia, Naâma a été testée par Salah El Mehdi pour l’interprétation d’une chanson de Leïla Mourad diffusée en 1938 dans le film Yahia El Hob (Vive l’amour) composée par Mohamed Abdelwaheb, « Yama raq ennassim ».
Le premier concert public que Naâma a animé était organisé à Sfax. Mais c’est au cours des « Nuits de Ramadan », à la salle El Fath, à Bab Souika, accompagnée de la troupe « Al Manar », dirigée par le virtuose Ridha Kalaï, qu’elle s’était fait une réputation de jeune valeur sûre.

 

Le Chef du gouvernement tunisien, Hichem Mechichi prononçant une oraison funèbre en hommage à Naâma en présence de plusieurs artistes. 
 


Dernière apparition
La dernière apparition en public de Naâma fut le 24 juillet 2019 au centre culturel international de Hammamet où un hommage lui a été rendu de son vivant par le festival international de Hammamet. Une soirée où le public a eu le privilège de rencontrer l’une des plus grandes divas de la chanson Tunisienne.
En effet, le retour sur scène de Naâma après une grande éclipse, fut en lui-même un évènement de taille. La chanteuse prodige, qui a vite été projeté au firmament des stars de la musique Tunisienne durant les années 70- 80, était entourée de ses compagnons de route et des artistes de nouvelle génération à l’instar de Soulef, Mohsen Raïes, Noureddine El Beji, Abdelwaheb Hannachi, Leïla Hjaïej, Nawal Ghachem, Aya Daghnouch,Rakia Nasr, Foued Ben Cheikh, Houssem Zaghdane, Sofiène Zaïdi et le talentueux violoniste Bechir Selmi.
Aventurière à la voix haute bien frappée, entre force et fragilité, Naâma, qui s’est produite, le 24 juillet 2019 en exclusivité à Hammamet, a été adulée par le public. Ce fut un concert qui confirma ses talents d’artiste malgré une longue absence remarquée dans les festivals.
Au grand bonheur de ses fans, elle a interprété dans ce concert historique, des œuvres créées pour elle par les plus grands paroliers et compositeurs tunisiens en l’occurrence de ses chansons culte comme « Houa Lasmar », « Om El Qad Touila », « Ya Zine Assahra », « Habibi ya ghali », « Toussamt fik el khir » et autres comme les duos « Finek ya Ghali », issues d’une discographie qui compte plus de 700 œuvres.
Pour lui rendre un ultime hommage, la Cité de la culture fut sa dernière escale avant qu’elle ne rejoigne sa terre natale, le petit village d’Azmour pour y être enterrée.