Interview avec l’écrivain tunisien Mohamed Harmel

Le rêve au temps du Coronavirus….
Mohamed Harmel, architecte et écrivain tunisien.

* Le confinement m’a permis de retrouver un rythme assidu, et de me lancer dans de nouvelles expériences d’écriture
* la Machine Broyeuse de Rêves détruit les rêves jusqu’à ce que l’avenir disparaisse et que nous soyons réduits à l’état d’ombres errantes. La Machine est donc une métaphore du système dans lequel nous sommes piégés
* La littérature est un tout autre type de machine, une machine à bouleverser, à transporter…à subjuguer… à heurter…
* Les mille exemplaires du premier tirage s’étant écoulés, la maison d’édition Arabesques dirigée par Mr Moncef Chebbi a décidé d’imprimer une deuxième édition.

 

Qu’est-ce que le rêve ? Est-ce la pensée subconsciente, un monde parallèle fait de juxtapositions indicibles ou la réalité absolue ? Peut-on substituer le rêve à la réalité ? Quelle est la place du rêve dans un monde qui semble préconiser la science et décliner la métaphysique ?
Une poignée de psychanalystes, de penseurs et d’écrivains, tels que Nietzsche et Freud, se sont penchés sur la thématique du rêve, son essence et son symbolisme.
Dans une interview accordée à ‘’La Majalla’’, le jeune écrivain tunisien Mohamed Harmel nous parle de son expérience littéraire, de son roman réédité ‘’Les Rêves perdus de Leyla’’. L’écrivain voyageur revient, également, sur ses thèmes de prédilection, à savoir le rêve et son importance aux temps modernes.
Qui est Mohamed Harmel ?
Mohamed Harmel est architecte de formation, mais il aime surtout à se définir comme auteur de romans et comme chercheur en philosophie. La passion pour la littérature et la philosophie au milieu de mes études d’architecturem’a, en effet, fait faire un virage de cent quatre-vingt degrés. Depuis une dizaine d’années, je me suis consacré à l’écriture de romans et à la philosophie : j’ai déjà publié deux romans (Sculpteur de Masquesen 2013 et les Rêves perdus de Leylaen 2016), et je suis en train d’en écrire un troisième ; je me suis inscrit également à des études en philosophie.  Je rédige actuellement une thèse portant sur Deleuze et les rapports entre philosophie et littérature….
Quels écrivains vous inspirent et quels sont les livres qui vous ont façonné ?
La liste est longue, il s’agit des livres qui m’ont ouvert des fenêtres sur de nouveaux mondes, qui ont bouleversé ma vie et ma manière de voir les choses. Chaque écrivain m’a façonné d’une certaine manière : Tolkien qui m’a ouvert sur la cartographie d’un monde imaginaire extrêmement dense avec la trilogie du Seigneur des anneaux ; avec StephenKing, j’ai découvert les frissons de l’épouvante et les nuits sans sommeil grâce à ses récits de monstres et de fantômes (Ca, sac d’os..).J’ai aussi  une affection particulière pour la saga de la Tour sombre. Puis il y a eu Nietzsche, c’était une révélation dans la mesure où j’ai eu l’impression que tous mes repères sociétaux et moraux s’effondraient, tout en m’ouvrant sur de nouvelles possibilités créatrices aussi bien pour la construction de ma personnalité que pour la production artistique. Ce sont mes lectures de Nietzsche qui m’ont donné envie d’entamer des études de philosophie alors que je n’y avais jamais accordé beaucoup d’intérêt auparavant. Cela a également influencé mon mode de vie, et j’ai commencé à chercher une autonomie, une indépendance par rapport codes dans lesquels je ne me sentais pas moi-même. Ces lectures coïncident avec l’époque où j’ai souhaité que mes choix correspondent à ce que je suis réellement. Ce sont ces réflexions et ces mondes qui ont nourri Sculpteur de Masques.
Khalil Gibran a été aussi une révélation à travers la musicalité de ses aphorismes et ses métaphores poétiques, il y a Zweig et l’intensité de ses nouvelles, Murakami avec une poétique d’écriture qui était tout à fait nouvelle pour moi, inspirée par une logique propre aux rêves; Kafka ; Fitzgerald…. Et tant d’autres…


 

Mohamed Harmel, Les Rêves perdus de Leyla, Editions Arabesque, 2020.



Comment vous vivez cette crise sanitaire, avec les changements qu’elle a imposés ? La pandémie a-t-elle impacté vos projets ou ce fut plutôt une source d’inspiration ?
Globalement, malgré le mauvais impact sur l’événementiel, les mobilités et les projets d’ateliers d’écriture qui ont été annulés ou reportés, je dirai qu’elle a eu un impact positif sur la production. Puisque c’est au cœur de la crise, durant le confinement, que j’ai repris des projets d’écriture qui étaient suspendus : projet d’un troisième roman, projet d’essais sur la littérature et la philosophie… Le confinement m’a permis de retrouver un rythme assidu, et de me lancer dans de nouvelles expériences d’écriture.Il est vrai toutefois que cette atmosphère anxiogène peut parfois avoir l’effet inverse en minant l’inspiration et la motivation. Pour produire, il faut apprendre à se détacher de cette ambiance.
Vous qui êtes un écrivain rêveur qui transcrit les rêves, leur accorde de l’importance, mais surtout qui réfléchit sur l’existence, à quoi ressemblerait, selon vous, le monde post-covid ? Ressemblerait-il à votre ‘’Machine Broyeuse des Rêves’’ ?
On est déjà dans le monde de la Machine Broyeuse de Rêves ! Fermeture des frontières, replis sur soi idéologiques : nationalismes, intégrismes, identitarismes, pensée uniforme, absence de projection dans l’avenir, ère des réseaux virtuels et donc du fantomatique… Ainsi, nous vivons dans un monde où il devient très difficile de concrétiser nos rêves, puisque la Machine Broyeuse de Rêves détruit les rêves jusqu’à ce que l’avenir disparaisse et que nous soyons réduits à l’état d’ombres errantes. La Machine est donc une métaphore du système dans lequel nous sommes piégés.Mais ce constat n’est pas pour autant un fatalisme pessimiste : raison de plus pour résister à la machine,pour lutter contre ses rouages par le maintien de la production d’œuvres, par la création de moyens alternatifs d’exister autres ceux qui nous sont imposés par le système. Le monde post-covid, je le vois donc comme un monde où les frontières sont fermées, où chaque culture est repliée sur elle-même, où les hommes sont devenus de plus en plus méfiants et paranoïaques à force d’être bombardés par les chiffres alarmistes sur la situation mondiale, incapables de construire une vision cohérente et prometteuse de l’avenir… où les rêves s’étouffent parce qu’ils ne s’échangent plus et ne circulent plus par-delà les frontières… Dans ce monde, nous serions réduits à des ombres de nous-mêmes. Mais, je le reprécise, cette vision dystopique doit nous aussi nous insuffler la volonté inverse : préserver l’espoir, le créer, le rendre possible.
Où est la place de la littérature dans un monde ‘’machinal’’ qui semble privilégier le visuel, le sensationnel et les jeux vidéo ?
L’image et les jeux vidéo, lorsqu’il s’agit d’un travail artistique de qualité, ne me posent pas problème, ils peuvent au contraire être une source d’inspiration pour la littérature. Par ailleurs, derrière les jeux et les images, il y a un tout travail d’écriture ; je pense à des scénarios  du calibre de celui de la série True détectives. C’est plutôt l’image subordonnée à de nouvelles modes qui me dérange, parce que l’on a tendance à remplacer l’intimité de la lecture par un exhibitionnisme et un étalage obscène de ce que nous lisons à travers les images partagées en masse sur les réseaux sociaux. Cette mode me dérange, même si elle est supposée promouvoir la lecture. Enfin, je souscris aussi au fait qu’il doive exister une littérature qui continuerait à se faire en dehors des critères du sensationnel et de la surprise, du moins ne pas s’y subordonner pour souscrire aux exigences du marché. Je considère la littérature avant tout comme une expérience d’intensité, qui nous bouleverse plus qu’elle ne nous surprend. Qui nous donne du plaisir certes, mais sans nécessairement nous faire plaisir. La littérature est un tout autre type de machine, une machine à bouleverser, à transporter…à subjuguer… à heurter… Je suis plus marqué par les livres qui me touchent que par ceux qui me surprennent.
Dans quel contexte est né, puis réédité votre roman ‘’Les rêves perdus de Leila’’ ?
J’ai d’abord écrit une nouvelle intitulée ‘Footing nocturne’ achevée en 2013. Période qui correspond à l’accès des islamistes au pouvoir en Tunisie. L’idée m’est venue lors d’un jogging à côté du parc de Sidi Bou Said. Trois ans après,  j’ai imaginé une suite à cette dernière et en ai fait ce roman qui a été édité pour la première fois en 2016. Les mille exemplaires du premier tirage s’étant écoulés, la maison d’édition Arabesques dirigée par Mr Moncef Chebbi a décidé d’imprimer une deuxième édition.
Quelle est l’approche pour laquelle vous avez opté dans la rédaction de votre roman réédité ‘’Les rêves perdus de Leila’’? Est-ce l’approche psychanalytique ?
                  Il y a d’abord une approche surréaliste, puisque le mécanisme des rêves et leur symbolique sont essentiels dans la construction et dans la poétique du roman. Puisque Elyes entre en connexion avec le fantôme de Leyla à travers le rêve du jardin, et que la résolution des mystères passe par le biais des rêves, mais cela n’est pas incompatible avec une approche psychanalytique : puisque les rêves et les fantômes sont une plongée dans les profondeurs de notre inconscient où nous faisons face à nos peurs, à notre fragilité…où nous puisons de l’énergie dans les rêves les plus beaux pour nous reconstruire, pour remonter à la surface et affronter le monde….
La dualité réalité-rêve définit l’univers romanesque de vos œuvres, souvent un univers fantasmagorique étoffé de fantômes, d’énigmes, de labyrinthes, de mythes et de personnages qui traversent le temps et se métamorphosent éternellement. Pensez-vous qu’un jour vos romans, qui contiennent assez de matière créatrice, pourraient être adaptés au cinéma ?
C’est un rêve de plus que j’espère voir se réaliser un jour. Dans mes écrits, il y a sûrement de la matière pour inspirer des scénarios. Il ne s’agirait pas forcément d’adaptations fidèles, mais les réalisateurs pourraient s’en inspirer librement pour des adaptations cinématographiques : le jogging de Elyes, étudiant en difficulté, hanté par le fantôme de sa cousine Leyla, sa rencontre avec l’homme étrange à la station, le bus qui conduit à la contrée ceux qui ont perdu leurs rêve… c’est très visuel tout cela. Alia Aliou, une étudiante brillante dans le domaine de l’édition, a commencé un projet d’adaptation théâtraledes rêves perdus de Leyla, et il y a eu une représentation privée. Il se peut que le projet soit repris à l’avenir.
Quels sont vos prochains projets ?
Comme je l’ai mentionné, un troisième roman fantastique dont la trame se déroule entièrement en Tunisie. Il s’agit de mon projet le plus ambitieux jusque là, j’espère pouvoir être à la hauteur de la tâche. Je n’en dirai pas plus pour le moment. J’ai aussi commencé un recueil de nouvelles fantastiques où il est question de fantômes, de surréalisme… Enfin, je travaille sur un essai où il est question d’écrits sur des thèmes et des auteurs qui me sont chers comme le romantisme, le surréalisme et l’expérience des limites…
Un mot pour vos lecteurs ?

J’avoue que lorsque j’écris en sachant que j’ai affaire à un public, je suis parfois effrayé par le jugement des lecteurs, d’autant plus que j’ai une réticence à me conformer aux critères attendus ! Donc j’essaie de m’en détacher. Mais sans vous, cette aventure tumultueuse et passionnante de l’écriture n’en vaudrait pas la peine. La critique et l’expérience de la scène littéraire reste constructive, on en apprend beaucoup, on fait de belles rencontres qui contribuent à façonner et à faire mûrir notre écriture. J’espère que je resterai fidèle à ce rêve d’enfant et que vous apprécierez les projets à venir.