« Le théâtre s'invente sans cesse et sans cesse invente la vie»

Le dramaturge tunisien Noureddine Ouerghi étale ses réflexions sur la création théâtrale…

* Toujours fidèle aux origines du Théâtre de la Terre et à sa symbolique, ses pièces ont été heurtées à la censure sous l’ancien régime de Ben Ali. Verve inépuisable, verbe paysan, l’art de Noureddine Ouerghi demeure du peuple et au peuple.
* Le théâtre est un " ouvre-boîte ", parfois on tombe sur une pourriture et c'est une chance ! Que de boîtes périmées !!

‘’Tu m’as donné ta boue, j’en ai fait de l’or’’, dit Baudelaire. Le dégoût a inspiré plusieurs artistes qui ont trouvé dans la laideur leur muse, tout comme le dramaturge tunisien Noureddine Ouerghi qui avait fait d’anciennes écuries désertes le Théâtre d’art Ben Abdallah, et à travers cet espace reconstruit, un art transgressif est né. Personnages inclassables, couleurs criardes, paroles violentes, rythmes furieux et intrigues hyper réalistes, tout est au service d’un art contestataire qui dénude les déviances de la société.
En 1979, Ouerghi a créé, avec Mohamed Mediouni, la troupe théâtrale de Jendouba, puis, du Kef à Aïn Draham, il a cherché à mettre en place les fondations d'un espace où il peut s’installer pour mieux créer. Toujours  fidèle aux origines du Théâtre de la Terre et à sa symbolique, ses pièces ont été heurtées à la censure sous l’ancien régime de Ben Ali. Verve inépuisable, verbe paysan, l’art de Noureddine Ouerghi demeure du peuple et au peuple. Il privilégie la poésie dialectale, idiomatique et anecdotique. 
Nous avons interviewé Noureddine Ouerghi qui a préféré répondre sous forme de commentaire où il étale ses réflexions sur la création théâtrale et la dramaturgie. Lyrisme et humour sont au rendez-vous.
 
 

Théâtre d’art Ben Abdallah, fondé et dirigé par Noureddine Ouerghi.



Introduction :
Une pièce est le lieu de rencontre des opposés. C'est ça l'harmonie théâtrale. Le confort est dissonant. Le théâtre doit mettre en question les gens de la société en relation avec l'existence humaine. Quintessence et poussière.
Le théâtre est un " ouvre-boîte ", parfois on tombe sur une pourriture et c'est une chance ! Que de boîtes périmées !!
Quand le sens n'émerge pas d'une pièce, c'est qu'il y a bagarre entre les mots et leur sens: la dialectique est parfois bancale !
La guerre des non-dits est féroce..
Ras-le bol des silences prudents.
GUEULONS..CRIONS !!
Être ou (où ?) ne pas être ..
Naître ou ne pas naitre ..
Hêtre ou ne pas hêtre, disait une scie vorace !!
Faut-il se repaître de charogne ?
Faut-il revenir aux sources de l'INSOLENCE du théâtre, de sa DISSIDENCE ?
Epanouissement ou trahison ?
Maturité ou décadence ? 
Assagissement politique ou sénilité artistique ?
Public.. Non-public ..Deniers publics !!
Ne faut-il pas revenir à la " MILITANCE " théâtrale de Barthes ?
Que d'œuvres mort-nées !! 
Un mont de songes !!
Un mensonge !!!
Le théâtre s'invente sans cesse et sans cesse invente la vie.
Nos vies deviennent aussitôt plus légères et plus graves. " Toutes les humeurs étaient théâtre et le théâtre était tout humeur ".
Qu'ils aillent se faire f.. ,non, qu'ils aillent se faire huer ces individus de théâtre "désangoissés", plongés dans les eaux prosaïques de la béatitude..
Que tous ceux qui n'ont pas lu Boris Vian lèvent la queue et sortent de l'espace spermatique de la Création, superbement, douloureusement, magistralement marginale!!
QUELLE BELLE INCONVENANCE!! disait Jean Genet pour la millième fois..
Comment faire du délire potache, du délire baveux, un art??!
Si tous les arbres mangeaient leurs écorces, les créateurs trembleraient de froid!!!
Le monde des apparences n'est qu'une écorce, disait Peter Brook. 
Seuls les inquiets, les impatients, les rongés par le doute, les troués par l'incertitude, les écorchés, peuvent réinventer le théâtre à chaque instant..
LE THEATRE VA INEXORABLEMENT VERS LA MORT ??
C'est peut-être ce destin connu à l'avance qui le rend si INVENTIF, si ETONNANT, si SURPRENANT, si BARBANT, si RESISTANT!! Sa fécondité vient de la coexistence des Ages, des Temps, écrit Georges Banu.
Il faut prendre au sérieux la Détresse des créateurs, disait Lassalle.
Cette détresse nous réfléchit. Elle réfléchit ce monde où nous vivons.
Pourquoi donc ne pas faire du théâtre le lieu où elle saurait se regarder en face, donc se surmonter dans l'aventure conviviale de la scène?
N'aie pas peur mon ami, ce n'est que le Rhinocéros d'Eugène Ionesco qui passe!!
Tiens, où est passée sa corne?! 
RÉINVENTER le théâtre: c'est aller au delà de sa sève!
RÉINVENTER le théâtre: c'est montrer ce que nous avons de violemment Contradictoire!!
RÉINVENTER le théâtre: c'est se mettre en danger perpétuel, créer un espace conflictuel, antagonique mais vital pour re-créer..
Faire autrement c'est faire mieux et refaire autrement c'est refaire une image excrémentielle!!
L'ennui du nouveau: sa nouveauté le condamne à être ancien disait un débile à l'œil intelligent.
Il était borgne!!
Réinventer le théâtre c'est ne pas vivre le temps comme une ligne droite!!
ÉCOUTEZ- NOUS, Messieurs, nous ne sommes pas de marbre, nous, gens de théâtre, nous sommes d'IMAGES, de VERBES  et de NERFS ..

 

Néjia Ouerghi, dans ‘’Yaommatan dhahikat’’ du théâtre de la Terre, 2008.


Mettre en scène et dramaturgie :
Être là
Être fou
Être sans paraître tout cela
Et paraître autre chose
Sans se fondre dans la foule
Métamorphose!!
Dévêtir
Ecorcher le comédien 
Exacerber ses défauts
Le foutre sur la scène ardente
Incandescente
Brillante..
Jouer son tréfonds, ses entrailles...
Le faire jouer lorsque sa saloperie
Est mise à jour...
JOUER SA VIE... SA PEAU..
JOUER SES TARES
SES COMPLEXES
Jouer dans la douleur
Plaie ouverte
Arrosée de citron viril...
Il marche la tête sous l'aisselle
A côté de son ennui...
Il fouille, les yeux à l'intérieur,
Dans le sérail du sens
Cueillant en tremblant
Quelques verbes frileux
Sous les coups de fouet
D'un metteur en scène bougon
" Cherche, cherche
Ouvre-toi cherche
Oui, oui, encore!! "
JOUISSEUR !!
Et le verbe s'éjacule !!
Mettre en bière
Mettre en terre
Mettre en théâtre
L'image en rut..
" Monsieur faut-il vous l'envelopper? "
Et L'EMBALLAGE, sortant de l'ordinaire
Sortant de ses gonds
Déflore le regard virginal du contenu..
" Je ne peux pas vivre
Je ne peux pas mourir..."
Disait l'autre
" Joue, joue.. "
Jouer,
Serrer le nœud du sourire !
Détournement majeur d'un Signe Craintif
Recroquevillé au fond de la scène ! 
" Joue, joue.. "
Bougonne la voix au fond de la salle..
Comment peut-on jouer
Sans MOURIR DEUX FOIS?
Crie l'autre au fond de lui !!


 

‘’Les racines de l'eau’’, Nourddine Ouerghi, Théâtre de la Terre, Festival de Hammamet, 2010.


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J'adore les absurdités délicieuses comme faire parler les morts en alexandrins et déguster religieusement le silence du comédien..
Le blanc qui entoure les mots du poème c'est aussi le poème!
Le silence des comédiens c'est aussi la tirade..
La scène se passe au bord d'une sensibilité exacerbée, à quelques syllabes d'une épine effrontée:
Ils étaient tous là, comme d'habitude, fabricants de rêves et artisans des émotions.
L'odeur fauve de la scène féline pénétrait leurs pores et leurs âmes.
Ils étaient tous là les Possédés, les Voix, les Témoins, les Ecorchés, les Enragés, les Illuminés, les Voies, les Poètes, les Gages, les Corps Conducteurs, les Vecteurs, les Libérateurs
les Irréductibles, les Joueurs, les Inventeurs, les Pulvérisateurs de morphèmes, les Engagés, les Désengagés, les Singuliers, les Créateurs..
Ils étaient tous là malaxant oxymores et litotes, faisant dialoguer Euripide et Handke, Pasolini et Heiner Müller, Ibn Arabi et Jalel Eddine Rûmi, Vaugelas et Sibawayh, Lautréamont et Francis Bacon; quand soudain surgit d'une digression rebelle, un vautour grisâtre aux griffes acérées, à la langue fourchue, au souffle fétide..
Les pétales des mots vacillèrent, les images retinrent leur respiration!!
Silence! On ne joue plus!
Lumière! On joue, cria un verbe aguerri à la vision décapante.
La perfection engendre la durée, disait Aristote..
Les Chevaliers de la Scène se mirent en branle..
Des myriades d'étoiles jaillirent, le vautour aux griffes meurtrières et assassines se recroquevilla et tomba face contre terre..
Non, laissez-le..
Les Chevaliers de la Scène ne frappent jamais les désarçonnés!!
ARTS. CRITIQUES  ET CRÉATIONS ... : L'Obscurantisme du Plaisir !
Il y a des lectures qu'on fait pour approfondir des connaissances et découvrir par la même occasion une ignorance insoupçonnée dont les métastases commencent à rouler leurs lianes dans les cavernes les plus reculées de notre cerveau endolori par un pédantisme assassin et une torpeur jouissive et vicieuse.. 
Il y a des lectures qu'on redécouvre avec le temps et sous l'impulsion des rides du questionnement lancinant, pour exacerber un doute et une incertitude qui s'apprêtent malicieusement à foutre le camp des dédales de notre esprit pour nous installer stupidement dans le confort des affirmations imbéciles et activer cruellement notre dégringolade!!
Il y a des lectures qu'on rencontre au coin d'une angoisse morbide - Artaud n'est pas loin - des lectures qui écorchent à couteaux émoussés la peau calleuse de notre esprit rêche et nous laissent l'œil glauque et l'assurance pantoise...
Il y a des re-lectures qui nous brûlent les fesses du cerveau dans le froid polaire de l'absence continue de repères, de débats, véritables synapses dont le point culminant brillerait de mille lumières..
Il est loin, très loin cet Eloge de la Folie d'un Erasme pataugeant dans sa marre translucide, engourdi par un froid revigorant sous d'autres cieux!!
Il est loin, très loin le temps de la FOLIE CRÉATRICE, génératrice d'œuvres..
" L'empire des SIGNES " est déstabilisé: Les gens déraisonnables sont en voix de disparition, disait Peter Handke!!
-" A BAS LA RAISON CASTRATRICE ! " cria un comédien à la voix moisie! 
- " Désolé Monsieur, l'état de l'Empire des Signes, empire, persiste, signe et...se signe !! "
" Un français sur deux, paraît-il, ne lit pas, écrivait Roland Barthes. Que dire des tunisiens !?
" Or on ne déplore jamais cette disgrâce nationale, que d'un point de vue humaniste, comme si en boudant le livre, les gens renonçaient seulement à un bien moral, à une valeur noble. Il vaudrait mieux faire la sombre, la stupide, la tragique histoire de tous les plaisirs auxquels les sociétés objectent ou renoncent : il y'a un obscurantisme du plaisir. "
Malheur à l'artiste qui s'explique la tête basse et les " testicules " flageolantes!!
ASSISE SUR DES GENOUX, RIMBAUD A INSULTÉ LA...BEAUTÉ !! IL LA TROUVAIT AMÈRE !!
Quand les superlatifs des critiques fusent et sifflent entre les feuilles des articles, mettez vos jambes à votre cœur et des œillères à votre étonnement et courez vous réfugier dans les pages du prêcheur du doute...
                                                                                                                                               Noureddine Ouerghi