Quel est l’impact psychologique du Coronavirus sur la santé mentale ?

La psychologue Rania Bellaaj vous répond…
Rania Bellaaj, psychologue tunisienne.

* Le sujet anxieux souffre beaucoup dans cette pandémie, car il est toujours en proie à une peur dont il ignore la source
* Quelques parents ont du mal à gérer leur stress et ceci affecte leur relation avec leurs enfants.
* Face aux traumatismes, il n’y a pas de distinction homme-femme. 

Les experts du monde entier se précipitent pour trouver le vaccin anti-Covid, mais rares sont les chercheurs qui étudient l’impact de cette pandémie mondiale sur la psychologie humaine.
Etant confronté à la mort, l’on se demande si on est sur le bon chemin, si on vit la vie dont on a toujours rêvée. Aujourd’hui, la peur de mourir, de perdre un proche, le sentiment de solitude, la panique, l'hystérie collective, la xénophobie et les troubles mentaux courants comme l'anxiété et la dépression peuvent survenir à n’importe quel moment. Comment relever les défis posés par cette crise ? Quels sont les moyens possibles pour protéger les enfants et les adolescents qui subissent une double pression dans ce contexte COVID 19 ? La pandémie soulève maintes interrogations…
Dans une interview accordée à ‘’La Majalla’’, la psychologue tunisienne Rania Bellaaj, qui réside aux Etats-Unis et qui a fait des études en kinésithérapie, en langue anglaise et en psychologie sociale, explicite l’impact de la pandémie sur la santé mentale et revient sur la montée alarmante de la violence et sur l’importance du soutien psychologique.
 
Quelle est la place de la psychologie dans le monde moderne, selon votre expérience acquise dans ce domaine ? Fait-on appel aux psychologues moins ou plus qu’avant ?
Certes, la psychologie a une place primordiale dans notre vie, mais malheureusement, on ne lui accorde pas assez d'importance. On ne questionne pas notre besoin de consulter un médecin quand nous avons mal physiquement, mais peu de gens essayent de traiter le mal psychologique qu'ils ressentent. Heureusement que cette mentalité est en train de changer et de nos jours, on constate un appel significatif aux psychologues. Parmi mes objectifs personnels, c'est la prise de conscience de l'importance de l'état psychologique et de ne pas le considérer comme un sujet tabou.
Nous avons tous constaté, ces derniers temps, une montée inquiétante de la violence en Tunisie dans les milieux scolaires, au sein de la famille, sur les réseaux sociaux et même entre politiciens. Le taux de criminalité est en hausse au cours de ces dernières années, avec une moyenne annuelle de 200.000 crimes commis au cours des années 2017, 2018 et 2019. Quelle est, selon vous, l’origine de la prolifération de la violence ? Et comment peut-on y remédier, selon votre point de vue ?
Certainement, il y a plusieurs facteurs derrière la violence dont nous sommes témoins dans le monde entier. Je peux mentionner deux grands facteurs : le premier, c’est la famille, c’est le premier noyau où grandit l’enfant et si ses besoins psychologiques ne sont pas satisfaits ou non reconnus, il va grandir et voir la violence comme une manière de s’exprimer, de montrer qu’il a du pouvoir ou de se défendre, surtout, en milieu scolaire. Il n’a pas appris le dialogue et ne sait pas comment imposer le respect, il va donc agir avec violence ; le deuxième facteur est lié à la société, étant donné qu’on a un énorme manque d’empathie. On juge toujours les autres et on les culpabilise s’ils commettent une faute. Si une personne commet, par exemple, un crime (vol, braquage, agression ou autre…), nous n’avons pas de programmes de reconstruction, de réhabilitation et de réintégration au sein de la société.
Pour remédier à cette situation, il faut commencer par une prise de conscience chez les parents. Il faut leur apporter un soutien psychologique et leur montrer comment se comporter avec leurs enfants. Ceci limitera la violence en bas âge. En milieu scolaire, il faut ne pas négliger les services psychologiques offerts dans les écoles aux enfants en difficulté ou souffrant de troubles psychologiques. Ces services existent sur papier, mais en pratique, nous en manquons. 
Il faut aussi créer une cellule sociale gérée par l’Etat ou par des associations qui s’occupent des personnes qui tombent dans le piège de la délinquance et restituent leur valeur, leur estime de soi et leur place dans la société à travers le travail ou les activités.
L’impact de la pandémie mondiale sur tous les secteurs vitaux et surtout sur la vie de chacun de nous est un fait indéniable. Certains ont perdu leur emploi, d’autres ont affronté la séparation, la faillite ou la déprime. Comment les gens vivent ce changement à différents degrés et niveaux ?
C’était un traumatisme psychologique pour plusieurs personnes. Les personnes sensibles et anxieuses sont les plus affectées. Le sujet anxieux souffre beaucoup dans cette pandémie, car il est toujours en proie à une peur dont il ignore la source ou tout simplement il a peur de l’inconnu. Cependant, la réaction des gens commence à changer. On s’adapte mieux, on reprend nos activités. Certains même voient la pandémie comme opportunité pour réexaminer leurs priorités dans la vie, si le travail compte le plus pour eux ou bien ils ont d’autres chemins à mener dans la vie. 
Chaque traumatisme psychologique a des phases : première phase, le choc total, la panique et l’angoisse face à l’inconnu, mais maintenant, on gère de mieux en mieux la situation. On est passé de la phase de survivre à celle de chercher les solutions. On est devenu plus stratégique, plus orienté aux solutions pour surpasser la crise. Et ceci, montre, bien sûr, la résilience de l’être humain.
Des études ont démontré que les femmes et les enfants, sont, à priori, la catégorie la plus affectée par la crise du Coronavirus. Pourriez-vous nous confirmer ou infirmer, selon vos constats, cette information ?
Les études ont été faites dans un contexte bien déterminé, donc je ne sais pas si on peut généraliser ceci, mais selon mon propre point de vue, peut-être dans un pays marginalisé, les femmes et les enfants sont plus dépendants financièrement et émotionnellement et encourent potentiellement le risque de subir le stress et la marginalisation. La deuxième perspective est que, historiquement, la femme peut s’exprimer facilement, extérioriser les émotions négatives, sans la peur d’être jugée par les autres, contrairement à l’homme qui selon le rôle que lui accorde la société doit camoufler ses peurs.
Les enfants font partie de la catégorie la plus sensible. Ils ne sont pas conscients de la gravité de la situation. Ils ne comprennent pas cette instabilité, avec la fermeture des établissements éducatifs, l’interdiction de certaines activités et la mauvaise gestion des parents de leur stress. Quelques parents ont du mal à gérer leur stress et ceci affecte leur relation avec leurs enfants.
Personnellement, je ne pense pas que les hommes ont subi moins de stress que les femmes, pendant cette crise sanitaire. Face aux traumatismes, il n’y a pas de distinction homme-femme. Il y a la personnalité résiliente qui gère facilement le stress et la personnalité anxieuse qui souffre d’angoisse. Sur le plan social, les hommes n’ont pas appris à exprimer facilement leurs sentiments, source de faiblesse, pour certains. Face à de telles situations, tout le monde est égal.
Avec la rentrée scolaire, qui s’annonçait particulière, des inquiétudes peuvent être réactivées, comment pourrions-nous gérer la reprise avec les enfants et les adolescents qui subissent une double pression dans ce contexte COVID 19 ?
Je crois que pour mieux gérer la rentrée scolaire avec les adolescents et surtout les enfants, il faut tout d’abord faire une prise de conscience efficace. Il faut leur expliquer comment agir et se protéger. Il faut, surtout, leur donner l’exemple et leur rappeler régulièrement des mesures préventives, sans pour autant semer la panique. Dans le cas contraire, les dégâts négatifs sur plan mental et psychologique seront pires que l’impact du Coronavirus lui-même. En gros, c’est un travail qui se fait au sein de la famille, mais aussi dans les établissements éducatifs.
Pensiez-vous que des disciplines ou des champs d’études, comme la psychothérapie cognitive, le développement personnel, le coaching ou le yoga, peuvent, un jour, être intégrées aux programmes des élèves dans les écoles tunisiennes sous forme d’initiation ou sous forme d’activités ?
Je crois que la réponse est oui, mais ça sera un long chemin certainement, surtout face aux problèmes sociaux que notre pays est en train de gérer. Je suis optimiste quant aux générations futures qui semblent avoir un niveau de conscience très élevé, donc on peut garder espoir que ce jour viendra.
Quels sont vos futurs projets ?
Mon projet sur le court terme, est d'ouvrir mon propre cabinet de consulting pour offrir un accompagnement psychologique professionnel aux gens qui en ont besoin. Entre temps, je suis en train d'utiliser les réseaux sociaux en tant que moyen pour communiquer l'importance de la psychologie et de la santé mentale et aussi pour aider les gens à travers des vidéos qui traitent plusieurs sujets cruciaux.
Sur le long terme, j’envisage de créer une association qui aura pour objectif d'offrir un accompagnement psychologique aux enfants à risque de délinquance pour qu'ils puissent prendre le bon chemin dans la vie.