La Tunisie perdra-t-elle sa voix ?

Après avoir écopé d’une sanction de la part de l’Union africaine
L’Union africaine cherche à équilibrer ses ressources financières.

* Selon le règlement intérieur de l’UA, cette sanction privera le pays de perdre le droit au vote et prive la Tunisie de prendre la parole pendant six mois.
* Plus de 75% du budget de fonctionnement de l'union (estimé à 800 millions de dollars en 2018), provient des donations de puissances étrangères.
* L'organisme panafricain a ainsi imaginé des mécanismes pour équilibrer les charges, les contributions financières à répartir entre les grands et les petits pays.


Tunis: L’Union africaine vient d’infliger à la Tunisie une sanction disciplinaire de premier degré pour ne pas avoir réglé dans les délais impartis sa cotisation annuelle qui s’élève à six millions de dollars. Selon le règlement intérieur de l’UA cette sanction privera le pays de perdre le droit au vote et prive la Tunisie de prendre la parole pendant six mois. Elle pourrait être aggravée par des mesures de renvoi de tous les fonctionnaires tunisiens au sein de l’Union africaine et peut même arriver jusqu’à l’exclusion du pays de l’Union africaine si la Tunisie ne s’acquitte pas de ses arriérés. 
C’est pourquoi la polémique enfle suite à la révélation du ministre des Affaires étrangères Othma Jarandi, qui s’est exprimé à ce propos à l’Assemblée des représentants du peuple, de cette décision de l’Union africaine. Le cri de détresse du ministre des Affaires étrangères a été appréhendé sous forme d’une prise de bec avec le ministre des Finances. Autrement dit, le gouvernement essaye de tirer dans les pattes de la diplomatie tunisienne pour ridiculiser aux yeux du monde la politique étrangère du pays. Soit marquer des points contre le président Kaïs Saïed.

Les chefs d'État africains lors du 30e sommet de l'Union africaine (UA) les 28 et 29 janvier 2018 à Addis-Abeba. © Mulugeta Ayene/AP/SIPA


Problèmes financiers
En effet, l’affaire résulte des problèmes financiers du pays et de baisse de ses réserves en devises. Une rationalisation des dépenses et des mesures d’austérité à contre-cœur qui ne font que ternir l’image du pays.
Cependant, il faut faire une lecture décalée de la décision de l’UA pour en comprendre les tenants et les aboutissants. En effet, depuis 2019, la question de l'indépendance financière de l'Union a été définie comme l’une des priorités de l'agenda 2063 de l'Union africaine. C’est que plus de 75% du budget de fonctionnement de l'union (estimé à 800 millions de dollars en 2018), provient des donations de puissances étrangères. Ce qui impacte son action selon l’agenda de ces puissances. Une dépendance contre laquelle l'organisation veut pallier par l'autofinancement.
Le président rwandais Paul Kagame a été le réformateur de l’Union africaine.


Accroitre les contributions
En effet, selon l’ancien diplomate Raouf Berrejb « l’Union Africaine avait décidé dès 2007-2008 d’accroitre les contributions des pays membres suite à l’augmentation de son budget dans des proportions élevés. Mais alors que les contributions auprès des autres organisations internationales sont calculées suivant des critères bien précis en rapport avec le Produit intérieur brut, l’UA a innové en imposant une quote-part des recettes touristiques ». Il indique à Majalla que « ceci a conduit à une hausse démesurée de la contribution de la Tunisie » et que depuis cette date « la Tunisie avait exprimé son refus de cette manière de faire, considérant que ce genre de calcul induit une immixtion dans une question relevant de la souveraineté des Etats. Des instructions rigoureuses ont été dispensées aux représentants dépêchés auprès du président de la Commission africaine de l’époque, Jean Ping pour exprimer les réserves de la Tunisie et son refus d’y obtempérer ».
Il n’empêche, « il semble que la question est restée en l’état et que les ministres des Affaires étrangères qui se sont succédé depuis 2011 ne lui ont pas accordé l’intérêt qu’elle mérite. Ils n’ont rien fait pour que les réserves de la Tunisie soient prises en ligne de compte », souligne-t-il.
Le couperet de la sanction du 1er degré (privation de parole) n’est tombé que cette année, car la question a été au menu des discussions de la 32e session ordinaire de l'Assemblée générale de l'UA qui a réuni les chefs d'État et de gouvernement des 54 pays africains du 10 au 11 février 2019 à Addis-Abeba, en Ethiopie.
Le ministre tunisien des Affaires étrangères Othman Jarandi a révélé la sanction de l’UA à l’ARP.


La recherche d’un équilibre
L'UA y a promis de poursuivre son exercice d'équilibre financier, en améliorant notamment son niveau de recouvrement. Pour y parvenir l'organisme panafricain a ainsi imaginé des mécanismes pour équilibrer les charges, les contributions financières à répartir entre les grands et les petits pays. C'est ainsi qu'une réflexion a été lancée pour revoir les barèmes de cotisations des Etats afin de s'assurer que le total des contributions des cinq plus grands pays du Continent ne soit pas supérieur à 40% du total du budget de l'organisation continentale. Le but de la mesure est de contenir l'influence des pays les plus riches et gros contributeurs. Un nouveau dynamisme insufflé sous la menace de sanctions contre les Etats mauvais payeurs qui risquent désormais des pénalités sous forme de taxes supplémentaires, voire une exclusion des plus récalcitrants aux sommets et activités de l'union africaine. Mais en réalité ce n’est qu’une mesure pour exhorter les Etats à s’acquitter de leurs arriérés non pas à les exclure. Car le nombre de pays défaillants ou partiellement défaillant dans le versement de leur cotisation annuelle, dépasse les 30%.
Peut-on imaginer l’Union africaine se séparer du tiers de ses adhérents alors qu’elle en grandement besoin pour assurer son indépendance financière? Inimaginable !
En tout cas, cette question montre fort bien le peu de cas que fait la Tunisie de ses rapports avec l’Afrique. La Tunisie fut, rappelons-le, un pays fondateur de l’Organisation de l’Unité africaine, ancêtre de l’Union africaine. Ce fut en mai 1963 à Addis Abeba. Bourguiba y siégeait aux côtés de Gamal Abdel-Nasser, l’Empereur Hailé Sélassié, le Roi Hassan II, Senghor, Houphouët Boigny et autres Kwame Nekrumah, Sékou Touré…