Et de l’art avant toute chose !

Interview avec l’artiste tunisien Mahmoud Chalbi
Mahmoud Chalbi, écrivain, poète et peintre tunisien.

* L'art est une quête spirituelle qui ne doit pas faire seulement dans le joli, mais offrir des signes qui aident à éveiller les consciences des autres.
* je suis de plus en plus persuadé qu'être artiste est un choix de vie, de résistance, pas seulement un métier !

Alors que toute l’attention est braquée sur le personnel de la santé, sur les chercheurs et les scientifiques pour sauver l’humanité du fantôme du Coronavirus, les artistes s’engagent dans la lutte contre la pandémie à leur manière. Dans un monde contaminé, l’art serait, peut-être, notre purificateur. ‘’L’art sauvera le monde’’, glissait Dostoïevski dans la bouche du prince Mychkine.
Biologiste de formation et ancien membre fondateur du Syndicat des Métiers des Arts Plastiques, l’artiste tunisien, Mahmoud Chalbi, a profité de cette année pandémique pour développer son travail artistique.
Dans une interview accordée à ‘’La Majalla’’, Mr. Chalbi nous parle de son parcours d’artiste polyvalent, de sa quête spirituelle et de sa dernière exposition époustouflante ‘’Photos pourries’’.
 

Affiche de l’exposition "Photos pourries".

Quel est votre œuvre d’art favorite et pourquoi ?
Il m'est difficile de choisir une seule œuvre favorite parmi toutes les œuvres  artistiques historiques, universelles et de tout genre que j'ai aimées, qu'elles soient de l'ordre plastique, littéraire, musical, théâtral, cinématographique. Bref, je dirais les dessins préhistoriques (Lascaux, Tassili...). Oui, l'art pariétal parce qu'il exprime l'expression première, l'élan spirituel de l'homo-sapiens dans son rapport à la nature et au mystère du monde qui l'entoure.

Nommez vos 3 artistes préférés.
Antonin Artaud (homme de théâtre, écrivain, dessinateur français qui est allé au bout de son fol imaginaire). Antoni Tapiès (peintre espagnol matiériste). Ernst Haas (photographe autrichien et américain précurseur de la photo couleur) et je rajouterais Habib Bouabana (peintre tunisien qui a déployé une œuvre d'entière libre expression).
Les amoureux du café désert 2" T.M. (Impression + Acrylique) / Toile 80x120 cm de l'expo "Photos pourries".

Quel type d’art vous décrit le mieux ?
Dans mes balades quotidiennes, j'ai un couffin qui contient un appareil photo compact baroudeur, un carnet à dessins, des feutres, des marqueurs et un bloc-notes pour mes textes  et poèmes. Je m'exprime selon le hasard des rencontres avec les lumières, les objets, les personnes, les émotions qui arrêtent mon chemin. Et c'est à l'atelier, entouré de mes archives, que je peaufine toutes ces expressions. Je suis un poète, plasticien, photographe qui fait, dans le nomadisme, l'agitation artistique.

La nouvelle ère semble prôner la laideur. Guerres, épidémies, génocides, changement climatique… assez de matière pour ne pas inventer le grotesque de l’humanité, mais simplement le photographier. Dans vos tableaux, nous voyons des formes provocatrices, des silhouettes fantomatiques et des couleurs criardes. Est-ce l’art utile que vous présentez ou l’art pour l’art ?
Je suis un artiste citoyen, vivant avec les autres, humain trop humain. Je ne peux être indifférent ni à la beauté du monde, ni à son absurdité quand le jeu de pouvoir et l'avidité de l'homme y mettent leurs pattes. L'art est une quête spirituelle qui ne doit pas faire seulement dans le joli, mais offrir des signes qui aident à éveiller les consciences des autres. Que ce soit en photo ou en peinture, j'ai toujours travaillé avec et sur des fonds noirs en essayant de sortir les couleurs de la vie et de la joie de cette obscurité, même si je figure  des personnages, des êtres et un bestiaire fantastique, de libre imaginaire qui dégagent toutefois une douleur originelle !

Est-ce que l’actualité tunisienne avec ses tourmentes et ses constantes métamorphoses vous inspire dans vos œuvres d’art ?
J'étais membre fondateur du Syndicat des Métiers des Arts Plastiques en 2008. Avec mes ami.es artistes, nous étions aux premiers rangs des événements de 2010-2011, mais la révolution a été vite spoliée par les arrivistes et les réactionnaires. L'affaire du Palais Abdellia, en 2012, déclencha le pourrissement de la situation. Depuis, je me suis détaché du bassement politique pour m'impliquer dans l'agitation créative et rassembleuse des artistes qui ont à dire, exprimer et partager dans une convivialité constructive et non dans l'institution castratrice. Un art d'action et d'amour !

Pouvez-vous nous parler de votre dernière exposition ‘’Photos pourries’’, tenue du 17 novembre au 07 décembre 2020 ?
L'exposition "Photos pourries" à El Teatro présente des dessins originaux sur des photos de petit format et des tirages numériques revisités à l'acrylique sur toiles de moyen et grand format. C'est en rangeant mon atelier que j'ai trouvé une boite d'archives contenant des photos de mes reportages photographiques du début des années 90. Elles étaient moisies par l'humidité, collées entre elles, bref pourries par le temps et la mauvaise conservation. En les séparant, le jeu des émulsions chimiques a créé des effets de matière et de couleurs qui ont pris toute la surface ou ont laissé parfois des traces de l'ancienne image. En suivant ces accidents dus au hasard, avec un dessin au marqueur, j'ai libéré mon imaginaire pour figurer un univers fantastique, surréaliste... un palimpseste d'écriture automatique imprégné par les strates du temps. J'ai ensuite scanné le résultat pour pouvoir l'imprimer sur toile et en le transformant picturalement, m'offrir un nouveau voyage !

Comment vous vivez cette crise sanitaire, avec les changements qu’elle a imposés ? La pandémie a-t-elle impacté vos projets ou ce fut plutôt une source d’inspiration ?
Biologiste de formation, je sais faire le ménage dans la  manipulation et la parano orientée inoculée par les pouvoirs et les médias. Le virus est certes épidémique mais pas aussi virulent qu'on veut nous faire croire. Il suffit de maintenir les règles hygiéniques de base. Donc, le confinement ne m'a pas trop dérangé. Et plutôt, il m'a aidé à mieux me concentrer sur mes recherches, méditer et voyager en moi-même. Comme je ne bougeais déjà pas trop de ma petite ville du Kram, cela m'a permis de mieux découvrir la richesse de la  nature de la plage d'à coté, de mieux partager avec ma famille et mes amis, mais surtout de dénicher le tireur et l'encadreur, dans la notion de kilomètre zéro, qui ont permis le développement économique de mon
travail artistique !
: Mahmoud Chalbi, Expo. Mach galerie El Théatro-Aire libre, 17 novembre 2020. ©Karim Kamoun


Problèmes d’octroi de cartes professionnelles, un projet de loi sur l’artiste et les métiers artistiques dont la version finale peine à voir le jour face à tant de problèmes liés au statut ignoré de l’artiste tunisien. Que pensez-vous de la situation de précarité dont souffrent les artistes en Tunisie ?
Il y a de toute évidence une énorme faille dans le fait de l'absence d'un STATUT de l'artiste dans la cité, pas uniquement au niveau corporatiste, mais surtout au niveau moral et social. En tant que syndicalistes, nous avons fait avec mes camarades, depuis 2011, plusieurs propositions pour faire bouger les choses. Mais tant de ministres sont passés depuis, jusqu'à arriver à la chaise vide d'aujourd'hui, et on n'a gagné que plus de bureaucratie et même une ghettoïsation des artistes dans une Cité de la culture froide et déserte qui ne dessert qu'une société de spectacle abêtissant ! Je n'en vois pas l'issue, sans une vraie conscience de la nécessaire union de toutes les voix dans des états généraux des arts et de la culture. Vaste programme toujours renvoyé aux calendes grecques ! Toutefois, je suis de plus en plus persuadé qu'être artiste est un choix de vie, de résistance, pas seulement un métier ! L'artiste a la capacité de vivre d'amour et d'eau fraiche ! L'art est attitude !

Quels sont vos futurs projets ?
Développer le projet des "Photos pourries". Publier des recueils de mes textes et poèmes : "100 jours d'atelier", "Journal de vin"... et des albums de photos. Continuer à promouvoir et accompagner les jeunes artistes à la Galerie Aire libre d'El Teatro. Organiser des Rencontres d'artistes, in situ, dans des espaces insolites et alternatifs comme certains gites ruraux, maisons d'hôte, villages à caractère (Village Ken, Dar Tebika, Verger des montagnes de Testour, Villa Garotta Haouaria, Ferme Le Galop Sidi  Thabet, Les anartistes Djerba, Labaz Tataouine...). Collaboration  en "Dérive nocturne" avec Dr Jazz (Malek Lakhoua);  "Dans le monde de Mach", film doc,  avec  Marouene Meddeb;  "1961", pièce de théâtre avec Ahmed Amine Ben Saad; "Art's Club", espace associatif de création et de partage. Vivre en artiste libre dans un réel bouillonnement culturel et dans une révolution permanente!